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m'est donné d'entendre le son enchanteur de tes douces paroles, lorsque je touche au moment de serrer tes deux mains dans les miennes... — Je viens d'entrevoir la profondeur de l'abime dans lequel nous allons nous précipiter. — Quel abime, ma bonne Catherine... —As-tu donc oublié que tu appartiens à la religion catholique, que tu fais partie de l'armée royale. —Qu'importe ? l'amour est de toutes les croyances : aimée par un huguenot ou par un soldat du cardinal de Richelieu, tu n'en es pas moins adorée ! —Par un soldat du cardinal de Richelieu! s'écria Catherine en reculant saisie tout-à-coup d'un effroi indicible... Le ministre de Louis XIII a fait mourir mon pauvre père, il n'y a pas encore huit jours; son cadavre pend encore au gibet, et tu veux que je t'aime, toi, soldat du bourreau de mon père ! Philippe accablé par ces terribles paroles que la jeune fille venait de proférer avec un accent des plus déchirans, n'osa répondre, rougit de honte, et resta quelques instans immobile : il n'osait regarder Catherine qui s'était agenouillée pour réciter les prières des morts. Les larmes vinrent heureusement soulager sa douleur, il éclata en sanglots : —Tu pleures, s'écria Catherine, interrompue dans sa priere... —Je voudrais verser des larmes de sang, et racheter au prix de la mienne la vie de ton malheureux père : mais le bourreau a rempli son terrible office et comme tu l'as dit, le cadavre de Pierre Guiton pend au gibet. Mais suis-je responsable de la cruauté du cardinal-ministre ? parce que jappartiens à l'armée royale. Le poids de tous les crimes de nos chefs doit-il retomber sur ma tête ? je te le demande, ma bienaimée Catherine, peux-tu m'imputer la mort de ton père ? —Non, répondit la jeune fille ; mais je suis bicn coupable en aimant un catholique, moi, fille d'un protestant qui a déja conquis les palmes du martyre. —Tu me pardonneras un jour... — J'ai déja fait grâce... —Tu m'aimeras... —Si je n'étais pas si faible, je t'aurais déja dénoncé au maire de la Rochelle, et mes frères t'auraient immolé aux manes de Pierre Guiton. —Condamné par toi, je n aurais pas la force de marcher à la mort. Catherine n'était plus auprès de Philippe; elle avait cru entendre la voix de son oncle, et pour s'en assuror elle se hâta d'entr'ouvrir la porte. Elle le vit monter lentement l'escalier. —Philippe, s'écria-t-elle en se précipitant vers son amant, fuis; mon oncle arrive; s'il te trouvait ici, rien ne pourrait te soustraire à sa vengeance. — La fuite est impossible. — Impossible ! fit Catherine... — Où me cacher ? —lci, répondit la jeune fille en montrant à Philippe une petite porte secrète. Mon père priait souvent dans cette petite chambre; fasse le ciel que son ombre ne vienne pas t'effrayer. La jeune fille n'avait pas encore fermé la porte lorsque son oncle entra :

- Catherine, je vous avais défendu d'entrer dans cette chambre; vous savez qu'elle servait d'oratoire à votre père. - Mon oncle, j'y suis entrée dans 1'intention de prier pour le repos de son âme. -Priez pour votre père, c'est bien; mais une jeune fille doit être avant tout obéissante à ceux que la providence a préposés à sa garde. —Je ne franchirai plus ce seuiI, mon oncle. - Je vous pardonne; dites-moi, le ministre Silvan est-il venu ce matin. — Non, mon oncle. —Il ne tardera pas à arriver, je lui ai donné rendezVOuS ICI. - Je l'entends qui parle avec Pétronille, dit Catherine. -Cours à la rencontre du saint homme. Le ministre entra précédé de la jeune fille, et, après les civilités d'usage, il s'assit dans un large fauteuil à côté de Guiton. — Ministre du saint évangile, s'écria le bourgeois, j'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre. Savez-vous ce qui se passe dans le camp de l'armée royale ? — Je l'ignore, M. Guiton. —Apprenez donc que le roi, fatigué de la longueur du siége, est parti pour Paris; le cardinal reste seul chargé du commandement, et, soit dit entre nous, le génie militaire de l'éminence n'est pas très-redoutable. — Vous vous trompez, M. Guiton; Richelieu est le plus terrible de nos ennemis; je l'ai connu à Paris pendant qu'il n'était encore qu'évêque de Luçon. De† qu'il est parvenu au ministère, il nous a fait aucoup de mal, et un secret pressentiment me fait craindre qu'il n'entre bientôt dans notre bonne ville de la Rochelle enseignes déployées. — Nous ne serons pas témoins d'un tel malheur, s'écria Guiton. — Non ! Dieu nous aura rappelés à lui. Mais parlons de votre malheureux frère : vous m'avez dit qu'il a laissé en mourant une longue correspondance avec le duc de Buckingham ; ces lettres pourraient nous révéler d'importans secrets sur notre alliance avec l'Angleterre. — Je cours les prendre, dit Guiton. Il se dirigea vers la petite chambre dont Catherine avait fermé la porte, non sans en avoir emporté la clé. — Ma nièce, dit le bourgeois, ouvrez cette porte, la clé doit être entre vos mains. —Je ne puis, mon oncle; cette chambre sert d'asile à un proscrit, à un catholique. — A un catholique, fit Guiton..... Depuis quand les enfans de Baal se réfugient-ils dans la demeure des fidèles d'Israël ? Ouvrez, Catherine; je ne violerai pas les droits d'une hospitalité que vous avez trop géreusement accordée. — Au nom de mon malheureux père, je vous conjure de ne pas entrer dans cette chambre. La pauvre fille, suffoquée par la crainte, peut-être par le repentir, ne put résister à la violence de son émotion; ses genoux ployèrent, elle ferma les yeux,

et resta immobile sur son fauteuil. Guiton s'empressa * de profiter de son évanouissement, coupa le cordon qui tenait la clé de la petite chambre attachée à son cou, et franchit le seuil ; quel ne fut pas son étonnement quand il aperçut Philippe, l'épée à la main. — Un homme armé, s'écria-t-il en reculant d'effroi... Catherine, Catherine, un assassin dans la chambre de ton père. — Un assassin, M. Guiton, répondit Philippe en remettant son épée dans le fourreau.... Vous n'avez rien à craindre; tous les soldats de l'armée royale n'ont pas prêté serment à Richelieu de remplir l'office de bourreau. — Un catholique dans la maison de Guillaume Guiton, s'écria le ministre Silvan.... Nous sommes trahis... — Quel dessein t'a amené en cette maison, dit le bourgeois en s'approchant de Philippe. — Je voulais voir Catherine. — Tu la connaissais ? — Je l'aime depuis long-temps. — Et quels sont tes projets ? — Je veux l'épouser. — Elle est calviniste, et tu es catholique ; le mariage est impossible, surtout depuis que le roi de France, par les conseils de l'impitoyable cardinal de Richelieu, livre au fer de la persécution les membres de l'église réformée. Qui t'a introduit dans cet asile ? Comment as-tu connu ma nièce ? — Je la voyais souvent lorsque j'étais au service des échevins de la Rochelle, en qualité de soldat du guet ; depuis j'ai pris parti dans l'armée royale, et à dire vrai, je ne suis pas très dévoué au catholicisme ; enfant de notre bonne ville de la Rochelle, je ne puis retenir mes larmes lorsque je songe aux malheurs dont elle est menacée. — M. Guiton, dit le ministre Silvan, j'ai un secret à vous communiquer. — Je vous suis; plaçons-nous dans l'embrasure de cette fenêtre, on ne nous entendra pas. — Que pensez-vous de ce soldat catholique, M. Guiton ? — C'est un traître. — Dont nous pourrions nous servir pour avoir des nouvelles de ce qui se passe dans le camp de l'armée royale. —Vous croyez ? Il me répugne d'en venir à de semblables moyens. — Vos scrupules sont mal fondés ; peut-on faire la guerre sans le secours des espions. Catherine revient de son évanouissement, le soldat lui parle à voix basse; je suis sûr qu'il l'aime éperduement : promettez-lui la main de votre nièce s'il sert bien nos projets, et soyez certain que ce misérable nous dévoilera tous les projets du cardinal de Richelieu. Soldat de l'armée catholique, on ne se méfiera pas de lui; sortez avec Catherine, laissez-moi seul avec lui, et je vous réponds du succès de ma négociation. Guiton se laissa entraîner par les conseils du ministre, et fit signe à Catherine de passer dans l'appartement VOISIIl. — Mademoiselle, lui dit Silvan, vous n'avez rien à craindre pour ce soldat catholique ; je reste seul avec lui pour lui faire certaines offres; s'il les accepte, s'il

vous aime réellement, il ne tiendra qu'à vous deux d'être heureux avant la fin de la semaine. Je sais que vous vous aimez depuis long-temps, et M. Guiton, cédant à mes instances, consentira à votre mariage. Le ministre ne se vit pas plus tôt seul avec le soldat de l'armée royale, qu'il lui proposa de se faire l'espion des échevins de la Rochelle ; Philippe qui avait l'ame élevée, refusa d'abord avec indignation, mais l'adroit Sylvan lui parla avec tant d'entraînement de Catherine, de leur prochain bonheur, que le soldat de l'armée royale promit d'abjurer la religion catholique, et de servir, au péril de sa vie, la cause des réformés. — On ne pourra pas m'accuser de trahison, dit Philippe ; je suis né à la Rochelle, mon père et ma mère professaient le calvinisme, et si je suis devenu catholique ça été par les instigations des Pères de la compagnie de Jésus. La Rochelle est ma patrie, je dois la sauver des horreurs du pillage, de la colère du cardinal. — Quelle gloire pour vous, mon frère, s'écria Silvan, émerveillé de l'enthousiasme soudain du jeune soldat. — A mon retour j'épouserai Catherine. — Vous, simple soldat, vous deviendrez l'époux de mademoiselle Guiton. — Je suis gentilhomme, ministre du saint évangile : on m'appelle Philippe de Surgères. Il est dans l'armée royale de fiers capitaines dont les armoiries s'éclipseraient devant les miennes. — Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mon fils ; gentilhomme ou bourgeois, je vous promets que Catherine Guiton sera votre épouse, si vous remplissez bien vos promesses. Le ministre accompagna Philippe de Surgères jusques dans l'escalier pour lui donner secrètement ses instructions; quand il rentra, Catherine et son oncle Guiton s'entretenaient à voix basse. Le bourgeois avait l'air très affligé des révélations qu'il venait d'entendre de la bouche de sa nièce; le ministre eut beaucoup de peine à le détourner de ses pénibles réflexions. — Ne soyez pas si triste, lui dit-il; l'amant de votre nièce est de noble extraction : il appartient à la famille des Surgères. — Les Surgères sont morts dans le sein de l'église réformée, s'écria Guiton. — Le pauvre orphelin s'est fait catholique par circonstance plutôt que par inclination, dit Silvan. M. Guiton, si ce jeune homme est fidèle à son serment, vous lui donnerez votre nièce. Le bourgeois élaborait péniblement une réponse aux pressantes sollicitations du ministre, lorsqu'un envoyé des échevins de la Rochelle, porteur d'un message, entra dans l'appartement. — M. Guiton, dit-il au bourgeois, les échevins, mes seigneurs, m'ont envoyé devers vous pour vous porter cette lettre. Guiton rompit le sceau et lut la lettre à voix basse, puis il la communiqua à Silvan. — Courons à l'Hôtel-de-Ville, dit Silvan; par Luther et Calvin, vous serez maire, M. Guiton.

— Je refuserai cet honneur.

— François Pontard de Tremillecharais ne refusa pas les fonctions municipales en 1568.

— Le poste était moins périlleux.

– Et moins honorable , M. Guiton.

HII. GUITON ÉLU MAIRE DE LA ROCHELLE.

Pendant l'absence du roi, qui, avant son départ, avait promis de revenir bientôt au camp de la Rochelle, le cardinal de Richelieu redoubla de zèle et d'activité. Certain que l'ile de Rhé servirait de pied à terre aux Anglais, si on ne mettait tout en œuvre pour conserver un poste si important, il écrivit à Toiras de mettre dans la citadelle assez de munitions de guerre et de vivres pour alimenter la garnison pendant six mois : l'argent commençait à manquer, il consacra ses propres deniers au paiement des troupes, et sit commencer le canal de la Rochelle pour barrer le passage à la flotte anglaise. Telle était la position de l'armée royale, lorsque Guiton fut appelé à l'Hôtel-de-Ville; pendant qu'il se dirigeait vers le lieu des délibérations, il fit rencontre du même Vissouse, qui l'avait accompagné quelques heures auparavant lorsqu'il allait à la porte Maubec. - Vous allez à l'Hôtel-de-Ville, M. Guiton, lui dit le gentilhomme. - - -- -, J'obéis aux échevins qui m'ont fait l'honneur de me mander pour prendre part à leurs délibérations — Si les principaux bourgeois de la Rochelle veulent sauver la ville du pillage , ils vous nommeront maire , M. Guiton. - A un autre des devoirs si pénibles à remplir, M. de Vissouse. - A un autre, dites-vous. Pourtant je suis persuadé, ct le plus grand nombre de mes concitoyens partagent mon avis, je suis persuadé que vous seul pouvez régler les affaires de la Rochelle par le temps qui court. L'armée royale ne perd pas un instant, le cardinal ne cesse d'exciter les soldats; les travaux du canal s'exécutent avec une rapidité effrayante ; déja quinze vaisseaux ont été coulés à fond, cinquante de plus et le passage sera entièrement barré.Un espion m'a dit que Richelieu, pour assurer le succès de cette digue, veut faire construire une estacade flottante de vaisseaux, attachés ensemble par quantité de cables qui seront entortillés de chaînons de fer, pour empêcher qu'ils ne soient coupés. On a aussi commencé les batteries de Corcille et de Chef-de-Bois, et le long du canal on en place une troisième de cinquante pièces de canon. péril est pre#ant, s'écria le ministre Silvan ; courons à l'Hôtel-de-Ville, et Dieu veuille que son Saint-Esprit éclaire messieurs les échevins et boureO1S, On n'était plus qu'à quelques pas du palais municipal; une foule innombrable se pressait autour; on avait répandu dans la ville le bruit de la nomination d un nouveau maire. Chaque citoyen qui savait apprécier l'importance d'une pareille élection était venu assister à ce grand débat; lorsque Guiton parut, accompagné du ministre Silvan et de M. de Vissouse, la multitude

se sépara en deux haies pour laisser passage à l'intréMosAïQUE DU MIDI. — 5° Année.

pide bourgeois, qui depuis le commencement du siége s'était signalé par plusieurs actions d'éclat. — Vive Guiton ! s'écrièrent les Rochellais. - Vive l'intrépide défenseur du saint évangile ! Ces acclamations unanimes accompagnèrent Guiton jusques dans l'intérieur de l'Hôtel-de-Ville; aussi dès qu'il entra, les échevins et les principaux bourgeois se levèrent pour faire honneur à leur concitoyen. - Messieurs, s'écria Guiton, les cris de joie que je viens d'entendre m'ont fait oublier tous les malheurs que j'ai soufferts pour notre sainte religion; les acclamations de tout un peuple sont la plus belle récompense que puisse ambitionner un bon citoyen. - Et les cris des habitans de la Rochelle trouveront de nombreux échos dans toutes les villes de France qui ont embrassé les doctrines du saint évangile, dit un des échevins. - M. Guiton nous a rendu le courage ; sans lui nous aurions désespéré de la victoire. - Le Dieu des armées a veillé sur nous, répondit le modeste bourgeois. - Dieu suscite quelquefois de grands hommes qu'il destine à préserver ses serviteurs du glaive de la mort. - Je combattrai pour vous et avec vous. - Vive M. Guiton ! s'écrièrent à la fois les échevins et les bourgeois. - Vive notre sauveur ! répéta la foule qui environnait l'Hôtel-de-Ville. - Entendez-vous, messieurs? dit un des échevins, la voix du peuple est la voix de Dieu. — Nous voulons M. Guiton pour maire. Le plus vieux des échevins ouvrit une des croisées de l'hôtel-de-ville, et dit à la foule qu'on allait procéder à l'élection. La délibération ne fut pas longue; tous les suffrages se portèrent sur Guiton. — Messieurs, dit le bourgeois, presque confus d'une ovation si éclatante, je ne mérite pas un si grand honneur. — Vive le nouveau maire de la Rochelle ! crièrent les échevins. — Dieu sauve M. Guiton, répéta le peuple. Ne pouvant plus retenir ses larmes, le magistrat nouvellement élu, n'eut pas la force de résister aux pressantes sollicitations des échevins. Certain que toute tergiversation serait inutile, il s'avança vers le perron de l'hôtel-de-ville, un poignard à la main, et cria à ses concitoyens assemblés : « — Je serai maire, puisque absolument vous le » voulez; mais c'est à condition qu'il me sera permis » d'enfoncer ce fer dans le sein du premier qui parlera » de se rendre. Je consens qu'on en use de même » envers moi, dès que je proposerai de capituler , et je » demande que ce poignard demeure tout exprès sur la » table de nos assemblées (1). » Ces énergiques paroles portèrent à son comble l henthousiasme fanatique des Rochellais; un grand bruit se fit entendre dans la foule, d'abord des trépignemens, des battemens de mains, des cris de joie, des acclamations ; le peuple était hors de lui-même : on

(1) Historique. Mémoires du duc de Rohan, - 53

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eût dit que Dieu avait envoyé une légion d'archanges au secours de la ville assiégée. — Vive M. le maire ! — Gloire à notre défenseur ! - Dieu conserve le plus fort rempart des églises réformées. — Vive M. Guiton ! Ces cris couraient de bouche en bouche; les femmes, les enfans, les vieillards assistaient à cette fête patriotique, et quand les premiers transports d'enthousiasme se furent calmés, la multitude chanta en chœur plusieurs psaumes de David, adaptés à la circonstance. - Vous jurez tous de mourir plutôt que de vous rendre, dit Guiton. - Nous le jurons, s'écrièrent dix mille voix. — Que Dieu vous protège, mes amis, et votre maire aussi, dit Guiton, en s'inclinant pour saluer la multitude qui applaudissait avec frénésie.

IV. L'ANNEAU DU CARDINAL.

Le danger devenait de jour en jour plus imminent pour les habitans de la Rochelle; Richelieu répétait sans cesse aux officiers de l'armée royale qu'avec l'aide de Dieu et le secours du temps il se rendrait maître de la ville assiégée. Sur ces entrefaites, Louis XIII revint au camp, et sa présence contribua puissamment à ranimer l'ardeur des soldats qui commençaient à murmurer. On proposa au roi diverses entreprises qu'on n'osa tenter parce que le cardinal jugea que le succès était impossible.

Le maire de la Rochelle ne négligeait rien de son côté pour prolonger le siége jusqu'à l'arrivée de la flotte Anglaise, qu'on attendait d'un moment à l'autre. Il choisit parmi les bourgeois de la Rochelle douze conseillers, avec lesquels il résolut de partager les soins et le fardeau de l'administration municipale ; chaque jour ils tinrent régulièrement leurs assemblées, pour se communiquer leurs plans de défense, leurs projets, leurs craintes, leurs espérances. Un mois s'était écoulé en escarmouches, en sorties inutiles ; la famine commençait à exercer ses ravages parmi les habitans de la Rochelle, le bas peuple souffrait beaucoup. Pour remédier à cette terrible catastrophe, le maire Guiton mit tout en œuvre, vendit sa maison et donna à ses concitoyens l'exemple du plus sincère désintéresssement : mais il prévoyait que ses faibles ressources ne tarderaient pas à être insuffisantes; il convoqua une assemblée générale. Au moment où il haranguait le peuple du haut du perron de l hôtel-de-ville, un soldat revêtu du costume de l'armée royale se précipita au milieu de la foule ; les Rochellais voulurent d'abord le massacrer, mais Guiton qui avait reconnu l'espion Philippe; s'écria : — Laissez-le passer; il est à nous : c'est un espion qui vient du camp des ennemis. . Philippe débarrassé des fanatiques qui tenaient leurs p† dirigés contre sa poitrine, monta rapidement 'escalier de l hôtel-de-ville et entra dans la salle des assemblées : —Messieurs, dit-il, j'ai rempli fidèlement la promesse que j'ai faite, il y a déja plus d'un mois à M. Guiton; je viens du camp de l'armée royale, et je puis vous faire connaître à fond les projets du cardinal. —Si tu sers fidellement notre sainte cause, répondit Guiton, tu sais quelle récompense t'est réservée. — La main de Catherine, dit Philippe de Surgères. —Écoutez donc, M. le maire, et vous messieurs les échevins. Plusieurs fois on a été sur le point de livrer un assaut général. La Heaume qui a exercé longtemps parmi nous la charge de sergent-majour et qui maintenant sert dans l'armée royale, a mis en avant le dessein de surprendre le port du bastion des Vases et la porte Saint-Nicolas, et de donner en même temps assaut à la porte des deux moulins par la poterne qui a sa sortie du côté de la mer. Le cardinal a chargé le marquis d'Effiat de faire choix de paysans catholiques et fidèles. Le marquis s'est servi de quatre sauniers qui n'ont fait d'autre métier toute leur vie que de travailler aux marais près la porte Maubec, et qui connaissent tous les chemins qui conduisent à la grille. A leur retour, ces paysans ont été interrogés par le cardinal lui-même; ils lui ont fait un fidèle rapport dont j'ai pu apprécier l'exactitude. Ils ont dit que pour entrer dans la ville par la porte Maubec on passait sur un † dormant de sept à huit pieds de largeur, et aussi ong après le fossé. Ces sauniers ont dit qu'ils avaient conduit fort souvent des bateaux sur le canal qui descend des sources de Périgny le long de la Moulinette ; qu'en cet endroit le fossé est large de douze toises, et n'a que six pieds de profondeur. M. de Richelieu a récompensé magnifiquement les espions; il a donné ordre à Saint-Germain et à Laforêt gentilshommes de sa maison de partir au commencement de la nuit pour s'assurer si le rapport des paysans est véritable. Voilà tout ce que j'ai pu apprendre, messieurs les échevins de la Rochelle, ajouta Philippe de Surgères; je suis presque certain que l'armée royale se prépare

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, à quelque coup de main; qu'on fasse bonne garde cc

soir près la porte Maubec. —Je ne doute pas de la sincérité de vos paroles, M. deSurgères, dit Guiton, qui n'avait pas détourné un seul instant ses yeux du gentilhomme; mais comme il s'agit peut-être en cette circonstance du salut de la Rochelle, il faut que la vérité de votre rapport soit confirmée par un serment. —Je le jure à la face du ciel. — Etendez votre main sur le livre des évangiles. Philippe ôta ses gants de peau de buffle, et leva sa main droite. Les assistans furent très surpris de voir briller à un de ses doigts un rubis du plus grand prix. — Qui vous a fait présent de ce diamant, lui dit Guiton, qui avait conçu quelque ssoupçons sur Philippe en le voyant hésiter pendant qu'il parlait. —Je le tiens du cardinal. —Vous nous trahissez donc ? —Je prends le ciel à témoin, répondit Surgères, qui ne put s'empêcher de pâlir. —Soldats, dit le maire en se tournant vers quelques calvinistes préposés à la garde de la salle, conduisez M. de Surgères dans la chambre voisine ; je VOUIS SU11S. Deux échevins dépouillèrent le gentilhomme de ses habits; on fit les perquisitions les plus minutieuses, et on finit par découvrir dans la doublure du ceinturon, une petite liasse de papiers : ils contenaient des instructions pour quelques catholiques de la Rochelle, et notamment pour un prêtre qui habitait une petite maison près la porte Maubec. —Vous êtes un infâme, un traitre, s'écria Guiton, et vous périrez de la mort de Judas Iscariote. Outré de colère et d'indignation il rentra dans la salle du conseil ; les échevins furent d'avis de faire enfermer Philippe de Surgères dans le cachot de l hôtelde-ville, et d'attendre au lendemain pour le condamner à mort. On venait d'apprendre que les plus habiles pétardiers de la Gascogne et de la Bretagne étaient arrivés au camp de l'armée royale ; que le cardinal fesait fondre à Saintes quantité de pétards, et que le roi déterminé à tout entreprendre pour s'emparer de la Rochelle, avait donné ordre à son ministre de pourvoir à ce qui serait requis. Ces fâcheuses nouvelles exaspérèrent au dernier point les échevins, et Philippe de Surgères entra dans le cachot, bien persuadé qu'il n'en sortirait que pour marcher à la mort.

V. LE DUC DE BUCKINGHAM.

Les horribles détails du siége de la Rochelle sont trop connus, pour que la curiosité de nos lecteurs nécessite une énumération circonstanciée des évènemens de chaque jour. Qui ne sait que le cardinal fit tracer autour de la plaçe une ligne de circonvallation de trois lieues, de telle sorte qu'aucun secours ne pouvait arriver par terre ? La mer seule était ouverte aux Anglais auxiliaires des réformés. Six mois s'écoulèrent en combats et les assiégés ne parlaient pas de se rendre. Le cardinal résolut alors de fermer le port par une digue semblable

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