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prince de Conaé voulut, avant de partir pour la capi, tale de la Guienne, se reposer dans un des châteaux du duc de la Rochefoucauld. — Mon cher duc, lui dit-il, lorsque Alexandre se reposa dans les palais de Persépolis, il avait déja vaincu le roi Darius ; nous n'avons pas été si heureux que le roi de Macédoine; nous avons lâché le pied de· vant les régimens du comte d'Harcourt; en un mot, nous sommes vaincus. Pour nous consoler de notre défaite, allons passer quelques jours dans votre château de la Rochefoucauld. " — Monseigneur, nous n'y serions pas en sûreté; les troupes du comte d'Harcourt vont dévaster une partie de l'Angoumois ; mais nous n'aurons rien à craindre au château de Verteuil. — Allons nous reposer au château de Verteuil des fatigues de ce malheureux siége de Cognac, dit le prince de Condé. Le soir, le noble manoir des la Rochefoucauld fut envahi par une multitude de gentilshommes, qui burent en peu de jours tout le vin qu'ils trouvèrent dans les caves du duc. Gourville, qui, pendant tout le temps qu'avait duré le siége, s'était fait remarquer par son

courage, fut chargé par son maître de faire les hon

.neurs aux nobles convives. De capitaine redevenu maître-d'hôtel, le fidèle protégé du duc de la Rochefoucauld remplit ses nouvelles fonctions de manière à mériter les éloges du prince de Condé.

Pendant la nuit, lorsque les seigneurs dormaient, il

se promenait seul dans le parc du château. — Pauvre Clorinde ! s'écriait-il en gémissant , ton père t'a punie cruellement ! Où es-tu, ma bien-aimée ? Et, sous le poids des plus tristes pressentimens, il parcourait à grands pas les allées du parc, jusqu'au moment où les trompettes des cavaliers frondeurs l'arrachaient à ses pénibles méditations. Par une nuit bien sombre, il s'assit sur un banc de pierre, après s'être enveloppé de son manteau pour se garantir de la rigueur du froid. Il pensait à Clorinde; il livrait son cœur à la douce espérance de la revoir, lorsqu'une voix de femme se fit entendre au milieu du parc. — J'ai bien froid, disait cette femme; je serai morte demain... Mon Dieu, si j'osais entrer au château ! Gourville, ému de pitié, s'approcha de la mendiante, et lui dit : — Femme, qui que tu sois, demande l'hospitalité, je puis te l'accorder. — Qui êtes-vous donc, monsieur ? — Gourville, l'ami du duc de la Rochefoucauld... « — Gourville ! s'écria la jeune femme en poussant un cri de joie... Je suis sauvée, j'ai un protecteur.... — Quel est ton nom, femme ? dit Gourville, qui tremblait de tous ses membres, saisi d'une émotion involontaire.... — Tu ne reconnais pas Clorinde ! répondit mademoiselle de Jonzac, en se jetant dans les bras de son époux. Clorinde sous les haillons d'une mendiante !... — Il fallait échapper au courroux de mon père.... Des paysans m'ont dit que le prince de Condé, le duc de la Rochefoucauld devaient séjourner au château de Verteuil, et je suis venue persuadée que tu n'avais pas quitté ton protecteur. Ml0SA iQU E DU Ml 1 D I. 5 ° A nnée.

— C'est un ange qui t'a envoyée vers moi, ma bienaimée Clorinde.... Maintenant, tu m'appartiens ; le comte de Jonzac lui-même ne pourra te ravir à ton époux. En prononçant ces paroles, Gourville avait déja jeté son manteau sur les épaules de Clorinde, et l'entraînait vers le château. — Où me conduis-tu ? s'écria la demoiselle..... Si quelque gentilhomme me reconnaît, je suis perdue. — Nous allons partir, ma chère Clorinde, et avant que le jour paraisse, nous serons arrivés à la Rochefoucauld. Le château est abandonné; nous y serons en sûreté, jusqu'au moment où l'armée royale sortira de l'Angoumois. - — Partons, répondit Clorinde. Gourville se tourne vers les écuries, et dit à un des palfreniers : — Hâte-toi de seller le meilleur cheval de monsieur le duc. Ses ordres furent promptement exécutés ; Gourvillc commandait en maître dans les domaines de la Rochefoucauld. — Viens dans mes bras, dit-il à Clorinde; Bayard est assez fort pour nous porter tous deux.Au galop, au galop, ajouta-t-il en pressant Bayard de l'éperon; et lo cheval partit avec la rapidité de l'éclair. Avant le lever du soleil, Gourville, qui, pendant le trajet , avait gardé un profond silence, dit à Clorinde : — Ma bien-aimée, j'aperçois déjà la grande tour de la Rochefoucauld ; nous arrivons. Ils n'étaient plus qu'à un quart de lieue, lorsque Bayard fut arrêté tout-à-coup par deux cavaliers royalistes. — Où allez-vous, seigneur ? dirent-ils à Gourville. — A la Rochefoucauld. Le mot d'ordre ? - Laissez-moi passer, vous disje ! s'écria Gourville

| impatienté.

- C'est un frondeur, dit un des cavaliers; et il déchargea ses deux pistolets pour donner l'alarme. Plusieurs dragons arrivèrent au galop; ils étaient commandés par M. de Jonzac. Le comte ne reconnut pas Gourville au premier abord; mais s'étant approché du frondeur, il s'écria d'une voix terrible : Encore Gourville ! Ame damnée du duc de la Rochefoucauld, tu es donc un démon ? ' - Grâce, grâce, mon père ! fit Clorinde, qui no put s'empêcher de frémir. — Lâche, tu voulais me ravir ma fille ! A ces mcts, le comte dégaina son épée, et se précipita sur Gourville, qui laissa tomber Clorinde. — Arrière ! cria le comte à ses cavaliers; ceci n'est point un combat, mais un duel à mort. La lutte fut longue et terrible : Gourville avait à sauver Clorinde ; le comte voulait venger l'autorité paternelle méconnue. M. de Jonzac, lassé par un combat à outrance qui durait depuis un quart-d'heure, se précipita sur le ravisseur de sa fille avec tant de furie, qu'il le blessa dangeureusement. Gourville eût succombé, mais son cheval effrayé l'emporta loin des escadrons royalistes, et le jeune frondeur arriva presque évanoui au château de Verteuil. ll raconta au duc de la Rochefoucauld ce qui venait de se passer. Le prince de Condé , 34 ·

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Clorinde, après un an de pénitence, mourut dans le couvent des Carmélites de Saintes. Gourville oublia celle qu'il avait tant aimée, devint le favori du surintendant Fouquet, qui lui donna la recette générale des tailles en Guienne. Exilé plus tard, il entra en France, et passa le reste de sa vie heureux § au milieu de ses nombreux amis. Le prince de Condé ne songea plus qu à abriter sa vieille gloire sous l'autorité du monarque dont il avait si magnifiquement annoncé le règne. Le duc de la Rochefoucauld chercha à oublier et à faire oublier, dans le calme de la vie privée, les torts

'd'fine jeunesse ardente et qui ne fut pas exempte de

fautes; il devint un sage; il écrivit ses Mémoires et ses Ma rimes. ' J. M. CAYLA.

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Dans la région intermédiaire qui sépare le haut et le bas Querci, se trouve une vaste plaine, terre aride dans toutes les saisons, à peine couverte d'espace en espace de quelques touffes de noisetiers, et d'une végétation rabougrie. Le voyageur en parcourant cette contrée , stérile comme l'Arabie-Pétrée , rencontre quelquefois, non loin du chemin pierreux, des troupeaux de chèvres gardées par des bergers à la chevelure blonde, qui portent encore pour vêtemens la toge grossière des Celtes leurs aïeux. Ces hommes, d'une force et d'une taille athlétique, accoutumés dès leur enfance aux plus dures privations, ont conservé le type primitif de leur origine gauloise; tout est rude chez eux, mœurs, langage, et on dirait qu'ils subissent l influence de l'âpre climat qu'ils habitent. Rarement ils sont troublés dans leurs vastes solitudes; les pélerins, les dévots à Notre-Dame, parcourent seuls, à certaines époques de l'année, les arides forêts qui environnent l'étroite vallée de Rocamadour. Mais depuis le commencement du mois d'août jusqu'au 10 septembre, le plateau calcaire est sillonné dans tous les sens par de nombreuses caravanes de voyageurs. Où vont ces paysans du Querci, du Cantal, du Limousin et du Périgord ? Demandez-leur pourquoi ils ont quitté leurs villages; ils vous répondront en se signant, qu'ils viennent faire un pélerinage à Notrel)ame de Rocamadour. Vous chercherez vainement dans la plaine qui s'étend devant vous, la sainte chapelle où le peuple vient tous les ans vénérer la bonne Vierge; mais suivez les nombreux pélerins, et, après avoir parcouru de tortueux sentiers, vous arriverez enfin à l entrée de la vallée. Plongez, si vous osez, vos regards dans l'abîme creusé à vos picds, entre deux rochers taillés à pic, en forme de murailles ; vous reculerez d abord d esfroi, puis vous vous hasarderez dans un petit sentier, à la suite des paysans et des paysannes. Au fond de l'étroite vallée, s'étend le bourg de

Rocamadour; il ne forme qu'une seule rue, dominée par quelques maisons adossées çà et là aux flancs du rocher. Parcourez la pittoresque bourgade, vous arriverez bientôt à un escalier de deux cents degrés, serpentant à travers la colline : il conduit à l'enceinte des sanctuaires. Ne nous effrayons pas ; franchissons encore quelques marches à moitié brisées, ne détournons pas la tête pour ne point avoir des vertiges, arrivons jusqu'au sommet de la montagne : nous y trouverons les ruines du vieux château-fort construit dans le moyen-âge. Quel étrange spectacle pour un homme qui n'a pas admiré la majesté de la nature sauvage! A nos pieds, le petit bourg qui sera désert dans quelques jours, est peuplé aujourd'hui d'une foule de pélerins ou de curieux : à nos côtés, la roche nue ; derrière nous, la plaine aride, couronnée de quelques rares touffes de noisetiers. Le lieu est propice pour raconter les histoires merveilleuses ; je vais vous répéter ce que dit la légende sur Saint-Amadour. Au commencement du Ill° siècle de l'ère chrétienne, un homme, vétu de la tunique des solitaires, parcourait l'Aquitaine, cherchant un asile où il pût vivre et mourir loin du tumulte du monde.Après de longues courses, il vint dans la partie septentrionale du pays des Cadurques. Il s'arrêta enfin dans un vallon à peine assez large pour donner passage aux eaux débordées du torrent qui le traversait à l'époque des pluies de l'hiver. Dans ce vallon, dominé de tout côté par des rochers d'une aridité qui afflige et d'une hauteur prodigieuse qui étonne et qui estraie, on n'entendait d'autre bruit que le mugissement des vents qui s'y engouffrent, et les cris perçans des oiseaux de nuit. Le saint ermite rendit grâces à Dieu de l'avoir conduit dans un lieu si solitaire, et choisit pour sa demeure habituelle, une caverne creusée dans le flanc de la montagne qui s'élève au nord de la vallée. Près de cet antre, qui a servi long-temps de repaire aux bêtes féroces, était

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une vaste grotte dont le solitaire mura en partie l'entrée; il y dressa un autel, et sculpta grossièrement en bois la statue de la vierge qu'il choisit pour patronne de son ermitage.

Pendant plusieurs années, ajoute la légende, saint Amadour se livra aux pratiques de la plus austère pénitence; il avait célébré le dixième anniversaire de son arrivée dans le Val-Ténébreux , et nul homme n'était encore venu troubler sa solitude. Dieu voulut enfin éprouver la constance de son serviteur : des pâtres poursuivant des loups qui leur avaient enlevé des brebis, s'avancèrent un jour jusqu'au bas de la vallée noire; ils aperçurent le solitaire qui priait à l'entrée de sa caverne. Le soir en rentrant au logis ils dirent à leurs maîtres :

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Ce récit merveilleux piqua la curiosité des paysans du voisinage; chacun voulut voir l'ermite du ValTénébreux. Tous se retirèrent pénétrés de vénération pour saint Amadour, et implorèrent sa protection. S'il faut en croire le légendaire, les femmes surtout mirent à de rudes épreuves son humilité, son pouvoir et sa patience. « Une matrone, dit-il, privée des joies de la maternité, se rendit un jour secrètement dans la grotte du saint ermite; elle se jeta à ses pieds, et le conjura d'intercéder auprès de Dieu, pour qu'elle eût le bonheur d'être mère : le solitaire lui promit de prier. Dix mois après, la matrone tombait de nouveau aux pieds de saint Amadour; elle était mère, et le peuple criait : miracle ! miracle ! L'ermite du Val-Ténébreux est un saint ! Bientôt son nom fut connu dans toute l'Aquitaine ; des prélats visitèrent dans sa solitude le nouveau Thaumaturge que le peuple désignait sous le nom d'Amadour del roc. Saint Martial évêque de Limoges et l'un des premiers apôtres des Gaules, rendit hommage à la vertu du solitaire : il fit un voyage à la Vallée noire; consacra l'autel et la statue de la vierge, patronne des I{ochers. Amadour vécut encore plusieurs années; quand il sentit approcher l'heure de la mort, il se traîna jusqu'aux pieds de l'autel de la vierge et expira. Quelques jours après, un orage menaçait les moissons; les laboureurs du pays voisin se rendirent à la chapelle d'Amadour pour implorer son intercession : ils le trouvèrent prosterné sur le marche-pied de l'autel : persuadés qu'il priait, ils n'osèrent interrompre son oraison. Un homme des champs voyant que le saint restait toujours immobile crut qu'il dormait; il s'approcha : frappa doucement sur l'épaule : —Père, dit-il, réveillez-vous; voilà l'orage qui menace nos récoltes; priez pour nous ! Le saint dormait du sommeil de la mort. Les laboureurs donnèrent des larmes de reconnaissance et de vénération au souvenir de leur protecteur. Les fidèles attirés par le bruit des miracles qui s'opéraient sur sa tombe, vinrent en foule visiter la sainte chapelle de Notre Dame des bois d'Amadour. Plusieurs d'entr'eux bâtirent des maisons au versant du rocher, et choisirent pour patron le solitaire que l'église mit bientôt au rang des saints » Telle est l'origine du pélerinage de Rocamadour, l'un des plus anciens de France, et le plus célèbre, comme il est écrit dans le bréviaire du diocèse de Tulle. Je vous ai raconté la tradition des légendaires sur la vie de saint Amadour; maintenant jetons un dernier regard sur les ruines du manoir féodal, que la piété construisit sur la crête du rocher, pour protéger son asile. Redescendons.... Voyez à notre droite un escalier de cent soixante-dix marches. Pieux pélerins ou voyageurs curieux, voulez-vous visiter avec dévotion les sanctuaires de Rocamadour, ou étudier l'histoire de ce temple suspendu comme un nid d'aigle aux flancs du rocher ? Venez et gravissez avec moi. lci retentit autrefois la vielle de nos troubadours; ici le cantadour Gauthier de Coinsy composa son chant qui a pour titre : « Du cierge que notre dame de Rocamadour envoya » sur la vielle du ménestrel qui viellait et chantait de» vant sen image. » Depuis long-temps, les hymnes des poètes ne retentissent plus dans le saint lieu ; mais nous entendrons encore au fond du sanctuaire un dernier écho de religieu e poésie. Nous sommes devant un vaste portail surmonté des armes des consuls de Rocamadour : faisons quelque pas; nous apercevons à droite et à gauche les ruines de douze chapelles consacrées aux apôtres : franchissons une trentaine de degrés; nous sommes devant la porte de l'église paroissiale; mais nous avons hâte de nous porter vers l oratoire du nord qui élève à gauche son petit clocher. Les murs extérieurs sont encore bariolés de restes de peintures bizarres. En face de la chapelle, aux murs de la salle des archives sont appendus les fers que des captifs délivrés par l intercession de la Vierge, ont offerts à leur protectrice dans sa demeure chérie de Rocamadour. Un peu au-dessous de ces chaînes, pend aussi un énorme sabre de fer placé là pour rappcler le Brakmart d'or que Roland le

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preux, cousin de Charlemagne, vint lui-même offrir à sainte Marie patronne des (1) preux paladins. Le souvenir des siècles homériques et chevaleresques, se marie avec les pieuses traditions du passé. L'épée du plus fier des preux offerte en hommage à la vierge Marie, à la patronne d'une chapelle bâtie dans un désert, quelle étrange allégorie ! quelle page d histoire empreinte des parfums des simples croyances de nos pères, et des fastes de la chevalerie. La porte de la chapelle spécialement consacrée au culte de la Vierge va s'ouvrir devant nous. Ne vous attendez pas à admirer un sanctuaire étincelant d'or et de pierreries. Voyez cet autel et cette statue de bois : quelle simplicité! ne croyez-vous pas que je vous ai conduits dans un de ces ermitages sacrés, peuplés par nos bons aïeux , de statues de saints grossièrement sculptés; mais l'autel et la statue de Rocamadour furent ébauchés par le ciseau inhabile d'Amadour à seize siècles de nous. Saint Martial l'apôtre des Gaules les bénit. Au dôme, c'est la clochette qui, s'il faut en croire la tradition, se fesait entendre toutes les fois qu'aux yeux des matelots naufragés, luisait l'étoile des mers. Ne rougissons pas de prier aux pieds de la noire statue de notre dame de Rocamadour. Ici tout s'agrandit sous la main du temps; les souvenirs historiques exaltent l'imagination : devant cette statue dont la scupture est si grossiêre, s'agenouilla Roland, le preux des preux, quand il offrit à la reine des combats son brakmart victorieux. Sur ces dalles se prosternèrent saint Louis et Blanche de Castille sa mère : ici pria Charles-le-Bel, tandis qu'au dehors de la chapelle, le peuple criait en agitant des rameaux : Bibo lou rey ! bibo lou rey ! Examinez les nombreux tableaux suspendus aux murs de l'oratoire ; ils ne seront jamais regardés comme des chefs-d'œuvre de peinture ; mais on les considèrera religieusement dans ce sanctuaire, comme autant de témoignages de la foi des pélerins dévots à Notre Dame des rochers. Jetons un coup-d'œil sur cette toile qui représente une mère, offrant à Marie son enfant encore au berceau. Cet enfant le reconnaissezvous ? Le monde savant a gravé son nom à côté de celui de Bossuet; l'église l'a mis au rang de ses plus illustres prélats; la philanthropie moderne l'a intronisé à côté de saint Vincent-de-Paul : cet enfant devait parvenir plus tard au faite du Panthéon français; c'est Fénélon. Vous ne vous attendiez pas à trouver au milieu de ces ex-voto, le souvenir d'une des gloires de notre littérature nationale : pourquoi s'en étonner ? pendant plusieurs siècles, la madone de Rocamadour compta au nombre de ses pélerins, les grands et les puissans de la terre. Avant de redescendre au bourg, allons admirer la voûte élancée de la grande église, en partie taillée dans la montagne ; ne quittons pas ces lieux vénérés sans avoir parcouru dans tous les sens l'église souterraine qui renferme le riche reliquaire dans lequel reposaient les restes mutilés de saint Amadour. Tout est grand,

(1) Chaque année les garçons s'efforcent de soulever, à bras tendu cet informe et lourd bloc de fer : ceux qui en viennent à bout regardent cet acte de force comme un signe de leur prochain nizriage.

CHAPELLE DU SABRE DE ROLAND.

sublime, étrange, dans ce temple construit au milieu d'une nature abrupte et sauvage; la religion, les pieuses croyances se complaisent donc bien dans la solitude, puisque dans les premiers siècles du christianisme, comme de nos jours, la foi se réfugiait dans des lieux si arides et si déserts. Et pourtant, les forêts, les rochers, ni le fort dont nous avons vu les ruines, ne furent pas Rocamadour une sauve-garde assez puissante. Henri d'Angleterre et ses fils pillèrent la sainte chapelle ; plus tard, les calvinistes profanèrent le saint lieu, et emportèrent les riches offrandes des pélerins : enfin, dès le commencement de la révolution de 1789, un vandaiisme, qu'on ne peut s'empêcher de flétrir, dépouilla le saint asile de toutes ses richesses, et brisa en un seul jour tout ce qui aurait pu fournir des matériaux pour faire l'histoire du monastère. Aujourd'hui, la chapelle et l'église de Rocamadour

ne conservent presque plus rien de leur passé; mais ces constructions qui pendent au rocher, frapperont toujours d'admiration le voyageur qui visitera le ValTénébreux. De nombreux pélerins viennent encore vénérer la madone aux jours de Notre Dame d'août et de septembre. Voyez, nous sommes au haut du grand escalier; nous avons visité toutes les chapelles, tous les oratoires; redescendons. Entendez-vous la foule qui se presse et s'agite dans le bourg ? Les pélerins, les curieux, les artistes trouvent à peine un passage dans l'étroite vallée, et quelques-uns frémissent en regardant les énormes quartiers de roches suspendus au-dessus de leur tête.

Bourg du Val-Ténébreux, aujourd'hui si peuplé, demain tu seras désert : le pélerin reprendra son bourdon, l'artiste ses pinceaux, l'étranger son bâton de voyage!....

Hippolyte VIvIER.

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