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mes et les choses. Louis XIV donna, en 1702, le commandement de l'armée de Flandre au duc de Bourgogne , et chargea le maréchal de Boufflers de le diriger par ses leçons et ses exemples. Le jeune prince devait passer par Cambrai pour se rendre à l'armée. ll demanda avec empressement au roi la permission de voir à son passage son ancien précepteur. Le roi y consentit, mais avec la condition de ne le point voir en particulier. Le prince se hâta d'en prévenir Fénélon par une lettre datée de Péronne. Cette entrevue fut courte et gênée par la présence des militaires et des magistrats que le respect et le devoir avaient attirés. Ce ne fut qu'au moment où l'archevêque présenta la serviette au duc pour se laver les mains, que le jeune prince lui adressa ces paroles qui disaient tant de choses en si peu de mots : Je sais ce que je vous dois, vous savez ce que je vous suis. La campagne de 1702 ne produisit aucun événement remarquable en Flandre. Cependant le duc de Bourgogne y donna la plus haute idée de ses talens et charma les officiers et les soldats, selon l'expression du marquis de Quincey, dans ses mémoires militaires. Fénélon le revit à son passage : il écrivait à cette occasion au duc de Beauvilliers : « J'ai vu notre cher » prince un moment : il m'a paru engraissé, d'une » meilleure couleur et fort gai. Il a beaucoup pris sur » lui en me voyant ; il me semble que je ne suis » touché de tout ce qu'il fait pour moi, que par rap» port à lui et au bon cœur qu'il montre par là. » L'année suivante le duc fut nommé généralissime de l'armée d'Allemagne. Le maréchal de Vauban devait seconder ses opérations. Aussi cette campagne fut aussi honorable par la prise de Vieux-Brisach que par l'intrépidité que le prince mit à s'exposer à tous les périls. ll écrivit au retour une lettre à Fénélon il marquait le regret de n'avoir pas été à portée de le revoir. « Aidez-moi, lui disait-il, de vos con» seils et de vos prières. Pour vous, mon cher ar» chevêque, vous êtes tous les jours nommément dans » les miennes : vous croyez bien que ce n'est pas tout » haut. » Le duc de Bourgogne fut cinq ans à la cour sans être employé dans les armées. Les grands revers de cette époque n'avaient pas permis au roi de compromettre la gloire de son petit-fils. C'est dans cet intervalle que du fond de sa retraite de Cambrai, Fénélon dirigeait toutes les pensées, toutes les actions du jeune prince sur les instructions qu'il recevait des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse. Fénélon exilé et proscrit était l'oracle de l'héritier de Louis XIV. La campagne de Lille s'ouvrit en 1708; elle fut pour le duc de Bourgogne la crise la plus violente où un prince de son caractère et de son rang pût jamais se trouver exposé. Il fut soumis aux ordres du duc de Vendôme, intéressé à détruire le jeune prince dans l'opinion publique, pour accroître son autorité auprès du grand-dauphin, que d'injustes préventions éloignaient de son propre fils. malheureux combat d'Oudenarde mit la division entre les chefs de l'armée. Le siége de Lille suivit de près, et malgré la belle défense du maréchal de Boufflers, la place fut rendue, et la campagne finit de la manière la plus malheureuse pour la France et la moins honorable pour

le duc de Bourgogne. Pendant les quatre mois qu'elle

dura, il s'établit une correspondance entre Fénélon et le jeune prince, où l'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, de la tendresse éclairée du maître ou de la manière dont l'élève recevait ses avis et ses leçons. Les partisans du duc de Vendôme remplissaient les lettres qu'ils écrivaient à Paris et à la cour de reproches amers, de réflexions malignes, et de satires sanglantes. Ces odieuses rumeurs étaient propagées par une cabale puissante. Le duc de Bourgogne daignait de se justifier : personne n'entreprenait de combattre ces bruits injurieux : car il n'avait que des amis et point de partisans. Fénélon qui n'avait point cessé de le soutenir de ses conseils, voyant que la campagne allait finir et que le prince était au moment de se présenter devant le roi, son grand père, ne craignit point de donner au prince une dernière instruction dans une lettre qui achève de peindre l'ame de Fénélon et sa tendre affection pour son élève. Le duc de Bourgogne se conforma exactement aux avis de Fénélon, en arrivant à Versailles. Il fut pleinement justifié dans l'esprit du roi, du ministre et de tous ceux qui n'apportaient aucun esprit de parti dans une discussion délicate entre un jeune prince qui ne donnait encore que des espérances et un général déjà renommé. Le roi prit même l'engagement de lui donner le commandement d'une armée pour la campagne suivante, et il l'eût effectué, si l'état des finances presqu'entièrement épuisées n'eût déterminé le duc de Bourgogne à faire le sacrifice du commandement. Ce fut au milieu des désastres causés par cette guerre que Fénélon, placé sur le principal théâtre, montra ce beau caractère qui a autant honoré sa mémoire que les productions de son génie. Les mémoires de SaintSimon nous offrent le tableau le plus aimable de la conduite de Fénélon durant ce période de malheurs et de calamités publiques. « Sa maison ouverte et sa table de même, avait » l'air de celle d'un gouverneur de Flandre, et tout à » la fois d'un palais vraiment épiscopal, et toujours » beaucoup de gens de guerre distingués, et beaucoup » d'officiers particuliers sains, malades, blessés, logés » chez lui, défrayés et servis, comme s'il n'y en eût qu'un seul, et lui ordinairement présent aux consultations des médecins et chirurgiens; il faisait d'ailleurs auprès des malades et des blessés les fonctions » du pasteur le plus charitable, et souvent il allait » exercer le même ministère dans les maisons et les hôpitaux où il avait dispersé les soldats, et tout cela sans oubli, sans petitesse, et toujours prévenant avec les mains ouvertes. Une libéralité bien entendue, une magnificence qui n'insultait point, et qui se versait sur les officiers et les soldats, qui embrassait une vaste hospitalité, et qui pour la table, les meubles et les équipages, demeurait dans les justes bornes de sa place; également officieux et modeste, secret dans les assistances qui pouvaient se cacher, et qui étaient sans nombre; leste et délié sur les autres, jusqu'à devenir l'obligé de ceux à qui il les donnait, et à le persuader; jamais empressé, jamais de complimens, mais d'une politesse qui, en embrassant tout, était toujours mesurée et proportion» née; en sorte qu'il semblait à chacun qu'elle n'était » que pour lui, avec cette précision dans laquelle il

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» excellait singulièrement; aussi était-il adoré de tous. » L'admiration et le dévouement pour lui étoient dans » le cœur de tous les habitans des Pays-Bas, quels qu'ils » fussent, et de toutes les dominations qui les parta» geaient, dont il était l'amour et la vénération. » Le duc de Marlborough donna une belle preuve de ses sentimens d'admiration et de dévouement. La ville de Cateau-Cambrésis, principal domaine des archevêques de Cambrai, était remplie des grains de l'archevêque et de ceux que les habitans de la campagne y avaient déposés sous la protection de son nom. Marlborough la fit d'abord conserver par un détachement qu'il y envoya. Mais quand il vit que sa propre armée, prête à manquer de vivres, voudrait se pourvoir dans les magasins de Cateau-Cambrésis, il en fit avertir Fénélon : on chargea sur des chariots tous les grains qui s'y trouvaient; et Marlborough les fit escorter par ses propres troupes jusque sur la place d'armes de Cambrai, devenue le quartier-général de l'armée françaIse. La France en 1710, prête à se voir envahie par les armées étrangères, ne fut sauvée que par des événemens qui ne dépendaient pas des hommes. La mort de Joseph II, empereur d'Allemagne, força l'Europe à changer de politique, et l'on put espérer une paix prochaine et honorable. Le grand Dauphin mourut la même année, et le duc de Bourgogne devenu Dauphin, fut admis par Louis XIV au gouvernement. Tout changea de face. Toutes les ambitions se trouvaient alors du côté d'un prélat dont le retour prochain à la cour et la faveur paraissaient si clairement annoncés. Fénélon tout occupé des besoins de la nation et de la gloire de son auguste élève, se livra à des méditations politiques qui avaient pour objet un vaste plan de gouvernement. On nous a conservé ce grand travail qui forme une suite de tableaux chaque objet est indiqué avec autant de † que de clarté. Mais tandis qu'il préparait le bonheur d'une nouvelle génération, la mort, en redoublant les coups les plus terribles, détruisit en un moment ces rêves de félicité et toutes les espérances des Français. La duchesse de Bourgogne mourut le 22 février 1712. Fénélon adressa cette lettre si touchante au duc de Bourgogne. « J'ai prié et je prierai, je fais même prier pour la » princesse que nous avons perdue. Dieu sait si le » prince est oublié. Il me semble que je le vois dans » l'état où saint Augustin s'est dépeint lui-même : » Mon cœur est obscurci par la douleur; tout ce que » je vois me retrace l'image de la mort. La maison » paternelle me rappelle sans cesse ma douleur et mon » malheur. Tout ce qui m'était doux, quand je pou» vais le partager avec celle que j'aimais, me devient » un supplice, depuis que je l'ai perdue. Mes yeux » la cherchent partout, et ne la trouvent nulle part. » Tout ce que je vois m'est en horreur, parce que je » ne la vois point. Quand elle vivait, quelque part que » je fusse sans elle, tout me disait, vous l'allez voir : » rien ne me le dit plus. Je ne trouve de douceur que » dans mes larmes; elle me tiennent lieu de ce qu'elle » m'était lorsqu'elle vivait. Je suis malheureux; et on » l'est dès qu'on livre son cœur à l'amour des choses » qui passent; on est déchiré quand on vient à les per» dre; et c'est alors qu'on sent tout son malheur. J'éMosAïQUE DU MIDI. — 5° Année.

» tais loin de m'en former l'idée avant de l'avoir éprou» vé. Je ne puis soutenir le poids de mon cœur déchiré » et ensanglanté, et je ne sais où le reposer. »

Au moment même où Fénélon adressait ces paroles d'amour et de religion au duc de Bourgogne, ce prince venait de rendre le dernier soupir. En apprenant cette horrible nouvelle, Fénélon laisse échapper ces seuls mots : Tous mes liens sont rompus.... Rien ne m'attachera plus à la terre. Il fut plusieurs jours dans un accablement qui alarma ses amis les plus chers. Huit jours après seulement, il eut la force d'écrire au duc de Chevreuse cette lettre déchirante : « Hélas! mon » bon duc, Dieu nous a ôté toute notre espérance pour » l'église et pour l'état. Il a formé le jeune prince, il » l'a orné, il l'a préparé pour les plus grands biens, » il l'a montré au monde, et aussitôt il l'a détruit. Je » suis saisi d'horreur et malade de saisissement sans » maladie : et pleurant le prince mort, qui me déchire » le cœur, je suis alarmé pour les vivans. » Peu de jours après il lui écrivait encore : « Je donnerais ma » vie non-seulement pour l'état, mais encore pour les » enfans de notre cher prince qui est encore plus avant » dans mon cœur que pendant sa vie. » Le jour même où il écrivait ces mots, l'aîné de ses deux enfans, le duc de Bretagne mourut, et il ne resta plus d'autre espérance à la famille royale que le duc d'Anjou, qui fut Louis XV.

Nous ne parlerons ici des mesures politiques où Fénélon prit tant de part, non plus que des événemens qui amenèrent enfin cette fameuse régence du duc d'Orléans, après la mort de Louis XIV.

Fénélon vit les premiers orages qui s'élevèrent à l'occasion de la bulle Unigenitus, contre les erreurs du P. Quesnel : il vit en très-peu de jours descendre dans la tombe ses amis les plus chers, l'abbé de Langeron , les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. La douleur dont il était accablé ne pût l'engager à suspendre un seul moment l'exercice des devoirs de son ministère.

« Peu de semaines avant sa maladie, il fit un court voyage de visites épiscopales; il versa dans un endroit dangereux ; personne ne fut blessé; mais il aperçut tout le péril, et eut dans sa faible machino toute la commotion de cet accident; il arriva incommodé à Cambrai; la fièvre survint, et Fénélon vit que son heure était arrivée. Soit dégoût du monde, si continuellement trompeur pour lui, et de sa figure qui passe ; soit plutôt que sa piété, entretenue par un long usage, fût ranimée encore plus par les tristes considérations de tous les amis qu'il avait perdus, il parut insensible à tout ce qu'il quittait, et uniquement occupé de ce qu'il allait trouver, avec une tranquillité et une paix qui n'excluait que le trouble, et qui embrassait la pénitence, le détachement, le soin unique des choses spirituelles de son diocèse ; » enfin, une confiance qui ne faisait que surnager à la crainte et à l'humilité. »

Voilà l'impression générale que la mort de Fénélon laissa à Paris et à la cour. M. de Saint-Simon, en en rendant compte, ne fait qu'exprimer l'opinion des gens du monde; mais le témoin oculaire dont nous allons emprunter le récit, entre dans des détails bien plus

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· précieux pour tous les amis de la religion et de la mémoire de Fénélon. Ce fut dans la soirée du 1" janvier 1715, que Fé· nélon fut attaqué de la maladie dont il mourut. « Cette » maladie qui ne dura que six jours et demi, avec des » douleurs très-aiguës, était une fièvre continue 'dont » la cause était cachée. Pendant ces six jours entiers, » il ne voulut être entretenu que de lecture de l'écriture » sainte ; pendant les premiers jours on ne déférait » que par intervalle à ses instances. On craignait que » l application qu'il portait à cette lecture n'empêchât » l'effet des remèdes, et n'aigrît son mal ; on ne lui » lut d'abord que le livre de Tobie, et peu à la fois ; » on y ajoutait, suivant les occasions, quelques textes | » sur la fragilité des biens qui passent, et sur l'espé» rance de ceux qui durent à jamais. Nous lui récitions » souvent, et il paraissait charmé d'entendre les der» niers versets du chap. IV , et les neuf premiers du » chap. V de la seconde épître de saint Paul aux Co» rinthiens. Répétez encore cet endroit, me dit-il en » deux occasions. Dans les intervalles, on lui parla de » quelques expéditions pressantes pour les affaires de » son diocèse , et il les signa. On lui demanda s'il » n'avait rien à changer à son testament (qui était de » 1705) et il fit un codicille pour substituer l'abbé de » Fénélon à l'abbé de Langeron, qu'il avait précédem» ment nommé son exécuteur testamentaire. Je lui de» mandai en mon particulier ses derniers ordres, par » rapport aux deux ouvrages qu'il faisait imprimer. » Les deux derniers jours et les deux dernières » nuits de sa maladie , il nous demanda avec instance » de lui réciter les textes de l'écriture les plus conve» nables à l'état où il se trouvait. Répétez, répétez-moi, » disait-il de temps en temps, ces divines paroles; il » les achevait avec nous, autant que ses forces le lui » permettaient. On voyait dans ses yeux et sur son » visage, qu'il entrait avec ferveur dans de vifs sen» timens de foi, d'espérance, d'amour, de résignation, » d'union à Dieu, de conformité à Jésus-Christ , que » ces paroles exprimaient. Il nous fit répéter plusieurs » fois les paroles que l'église a appliquées à saint Mar» tin, et met dans la bouche de ce grand évêque de » l'église gallicane. Seigneur, si je suis encore nécessaire » à votre peuple, je ne refuse point le travail; que » votre volonté soit faite. O homme qu'on ne peut assez » louer ! il n'a pas été surmonté par le travail ; il ne » devait pas méme étre vaincu par la mort; il ne crai» gnit pas de vivre, il ne refusa pas de mourir. L'ar» chevêque de Cambrai paraissait plein du même esprit » d'abandon à la volonté de Dieu. En cette même » occasion et, à l'imitation des disciples de saint Mar» tin, je pris la confiance de lui demander : Mais pour» quoi nous quittez-vous ? dans cette désolation, à qui » nous laissez-vous ? Peut-être que les loups ravissans » viendront ravager votre troupeau. Il ne répondit » que par des soupirs. » Quoiqu'il se fût confessé la veille de Noël, avant » de chanter la messe de minuit, il se confessa de » nouveau dès le second jour de sa maladie. Le troi» sième jour au matin, il me chargea de lui faire » donner le viatique; une heure après, il me demanda » si j'avais tout disposé pour cette cérémonie. Comme » je lui représentais que le danger ne paraissait pas

» assez pressant : Dans l'état je me sens , dit-il » je n'ai point d'affaire plus pressée. » Il se fit porter aussitôt, de la petite chambre qu'il » occupait habituellement, dans sa grande chambre. » Il désira que tous les membres de son chapitre pus» sent y entrer, et être présens à cet acte de religion. » Avant de recevoir le viatique, il adressa à tous les » assistans quelques paroles d'édification, que je ne pus entendre que confusément, me trouvant alors trop éloigné de son lit. » Dans l'après-midi du quatrième jour de sa maladie, M. l'abbé de Beaumont et M. le marquis de » Fénélon, ses neveux, arrivèrent en poste de Paris ; il éprouva une sensible consolation en les revoyant; » il leur demanda qui leur avait donné l'alarme; la » douleur ne leur permit pas d'articuler un seul mot , » ils se contentèrent de montrer M. l'abbé de Fénélon » qui se trouvait à Cambrai lorsque la maladie se dé» clara. » Quelque sensible que je l'eusse vu à la mort de » M. l'abbé de Langeron, son ami intime, et à celle » de M. le duc de Bourgogne, son élève, il vit sans » pleurer, dans sa dernière maladie, l'affliction et les » larmes de toutes les personnes qu'il aimait le plus » tendrement. » M. l'abbé de Beaumont et M. le marquis de Fé» nélon avaient pris la précaution d'amener avec eux, » de Paris, le célèbre Chirac, médecin, qui conféra immédiatement avec les médecins du pays qui avaient suivi et traité la maladie ; ils convinrent de le saigner une seconde fois, et de lui donner l'émétique ; l'effet en fut prompt, et parut d'abord le soulager, on conçut même d'abord quelques espérances, mais on reconnut bientôt que le mal était plus fort que les remèdes. Dieu voulait retirer à lui un des évêques qui auraient pu servir le plus utilement l'église dans ces temps de schisme et d'indocilité. » Le matin du jour des Rois, m'ayant témoigné le regret de ne pouvoir dire lui - même la sainte messe, j'allai, suivant son ordre, la dire à son intention. Pendant ce court intervalle il parut s'affaiblir notablement, et on lui donna l'extrême-onction. » Immédiatement après il me tit appeler, et ayant fait sortir tout le monde de sa chambre , il me dicta la dernière de ses lettres, qu'il signa, m'ordonnant de la montrer ici à quatre personnes, et de la faire partir aussitôt qu'il aurait les yeux fermés. C'est en me dictant cette lettre que, rappelant toutes ses forces, sentant qu'il était près de paraître devant Dieu, il voulut s'y préparer, en exposant ses véritables sentimens. Quelque courte que soit cette lettre, on ne peut marquer un plus grand désintéressement pour sa famille, ni plus de respect et d'attachement pour son roi, ni plus d'affection pour son diocèse, ni plus de zèle pour la foi contre les erreurs des jansénistes, ni une docilité plus absolue pour l'église mère et maîtresse. » Il souffrit beaucoup le reste du jour et pendant sa dernière nuit; mais il se réjouissait d'être semblable à Jésus-Christ souffrant. Je suis, disait-il, sur la croix avec Jésus-Christ ; Christo confixus sum » cruci. Nous récitions alors les paroles de l'Ecriture » qui regardent la nécessité des souffrances , leur

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» brièveté et leur peu de proportion avec le poids » immense de gloire éternelle dont Dieu les couronne. » Les douleurs redoublant, nous lui disions ce que » saint Luc rapporte de Jésus-Christ, que dans ces » occasions il redoublait ses prières, factus in agonid » prolixiùs orabat. Jésus-Christ, ajouta-t-il lui-même, » réitéra trois fois la même prière : Oravit tertiô, eun» dem sermonem dicens; mais la violence du mal ne » lui permettant pas d'achever seul, nous continuâmes » avec lui : Mon père, s'il est possible, que ce calice » s'éloigne de moi; cependant que votre volonté soit faite » et non la mienne, Oui, Seigneur, reprit-il en élevant » autant qu'il put sa voix affaiblie, votre volonté et » non la mienne. La fièvre redoublait par intervalles, » et lui causait des transports dont il s'aperçut lui» même, et dont il était peiné, quoiqu'il ne lui échap» pât jamais rien de violent ni de peu convenable. » Lorsque le redoublement cessait, on le voyait aussitôt » joindre les mains, lever les yeux vers le ciel, se » soumettre avec abandon, et s'unir à Dieu dans une » grande paix. Cet abandon plein de confiance à la » volonté de Dieu avait été dès sa jeunesse le goût » dominant de son cœur, et il y revenait sans cesse » dans tous ses entretiens familiers. C'était, pour ainsi » dire, sa nourriture et celle qu'il aimait à faire goûter » à tous ceux qui vivaient dans son intimité. » Je suis encore attendri quand je pense au spec» tacle touchant de cette dernière nuit. Toutes les » personnes de sa pieuse famille, qui étaient réunies » à Cambrai; M. l'abbé de Beaumont, M. le marquis » de Fénélon, M. l'abbé de Fénélon , les chevaliers » de Fénélon, M. de l Eschelle, son frère, et M. l'abbé » Devise, leur neveu, vinrent tous, l'un après l'autre, » dans ces intervalles de pleine liberté d'esprit, de» mander et recevoir sa bénédiction, lui donner le » crucifix à baiser, et lui adresser quelques mots d'é» dification. Quelques autres personnes de la ville » qu'il dirigeait se présentèrent aussi pour recevoir » sa dernière bénédiction. Ses domestiques vinrent » ensuite tous ensemble, en fondant en larmes, la » demander , et il la leur donna avec amitié. M. l'abbé » Le Vayer ( de la congrégation de Saint-Sulpice), » supérieur du séminaire de Cambrai, qui l'assista » particulièrement à la mort cette dernière nuit, la » reçut aussi pour le séminaire et pour le diocèse. » M. l'abbé Le Vayer récita ensuite les prières des » agonisans, en y mêlant de temps en temps des pa» roles courtes et touchantes de l'écriture , les plus » convenables à la situation du malade, qui fut environ » une demi-heure sans donner aucun signe de con» naissance, après quoi il expira doucement à cinq » heures et quart du matin (7 janvier 1715). » Nous croyons que notre pieux et saint archevêque » est mort saintement comme il a vécu ; chacun de » ceux qui l'ont connu plus particulièrement s'em» pressa de recueillir quelque chose qui lui ait appar» tenu. On ne trouva pas chez lui d'argent comptant; » les pertes et les grandes dépenses que lui avait » causées le voisinage des armées pendant les trois » dernières campagnes sans qu'il eût rien absolument » retranché des aumônes qu'il faisait aux couvens de » cette ville, aux pauvres ordinands de son séminaire, » aux filles de la charité pour les pauvres malades,

aux paroisses qu'il visitait, aux étudians de son diocèse qu'il entretenait dans les universités, et à une multitudes d'autres personnes, avaient absolument épuisé ses revenus. Il n'a rien laissé à sa famille du prix de son mobilier, ni des arrérages qui sont dus par ses fermiers; il institue par son testament M. l'abbé Beaumont, son neveu, son héritier universel, pour exécuter ses pieuses intentions, dont il a fait connaître le secret à lui seul , et M. l'abbé de Beaumont continua, jusqu'à l'arrivée du successeur, les mêmes aumônes que M. l'archevêque faisait aux pauvres. » Voilà ce que j'ai remarqué des dispositions de notre saint archevêque. Les derniers jours de sa vie, MM. ses neveux , et les autres personnes qui ne l'ont presque point quitté pendant sa maladie, auront pu remarquer d'autres circonstances qui m'ont échappé, ou que je ne me rappelle pas en ce moment. » Je ne puis qu'être vivement touché de votre souvenir dans cette triste occasion ; quoique je perde mon bienfaiteur, mon maître, et j'ose dire, mon père, je suis pourtant beaucoup plus sensible à la perte que l'église fait en lui, du plus pieux, du plus zélé et du plus savant défenseur de la Foi ; de celle que fait ce diocèse et notre séminaire en particulier, dont il allait commencer les bâtimens, pour l'unir à Saint-Sulpice. Le successeur pourrat-il continuer cet ouvrage si utile, si nécessaire ? Le voudra-t-il ? Priez pour ce diocèse et pour )) I10U1S. » La lettre que dicta Fénélon, immédiatement après après avoir reçu l'extrême-onction, et que l'auteur de cette relation avait eu ordre de faire partir aussitôt qu'il aurait les yeux fermés , fit la plus grande sensation lorsqu'elle fut devenue publique. Elle attestait les véritables sentimens de Fénélon, dans un moment où aucune considération humaine ne pouvait plus influer sur son langage ou sur ses dispositions. C'est en parlant de cette lettre que M. de SaintSimon, témoin de l'effet qu'elle avait produit à la ville et à la cour, a dit : « Dans cet état, Fénélon écrivit au roi une lettre » sur le spirituel de son diocèse, qui ne disait pas » un mot sur lui-même, qui n'avait rien que de tou» chant et qui ne convînt au lit de la mort à un grand » évêque. » Elle était adressée au père Le Tellier, et conçue en ces termeS : » Je viens de recevoir l'extrême-onction. C'est dans . » cet état, mon révérend père, où je me prépare à » aller paraître devant Dieu, que je vous prie ins» tamment de représenter au roi mes sentimens. » Je n'ai jamais eu que docilité pour l'église, et » qu'horreur des nouveautés qu'on m'a imputées. J'ai » reçu la condamnation de mon livre avec la simpli» cité la plus absolue. ' » Je n'ai jamais été un seul moment en ma vie, » sans avoir pour la personne du roi la plus vive re» connaissance, le zèle le plus ingénu, le plus profond M) et l'attachement le plus inviolable. » Je prends la liberté de demander à sa Majesté deux

» grâces, qui ne regardent ni ma personne, ni aueun » des miens. » La première est qu'il ait la bonté de me don» ner un successeur pieux, régulier, bon et ferme » contre le jansénisme, lequel est prodigieusement ac» crédité sur cette frontière. » L'autre grâce est qu'il ait la bonté d'achever avec » mon successeur, ce qui n'a pu être achevé avec moi » pour Messieurs de Saint-Sulpice. Je dois à sa Ma» jesté le secours que je reçois d'eux. On ne peut rien » de plus apostolique et de plus vénérable. Si sa Ma» jesté veut bien faire entendre à mon successeur, » qu'il vaut mieux qu'il conclue avec ses messieurs ce » qui est déjà si avancé, la chose sera bientôt finie. » Je souhaite à sa Majesté une longue vie , dont » l'église, aussi bien que l'état, ont infiniment besoin. » Si je puis aller voir Dieu, je lui demanderai souvent » ces grâces. Vous savez, mon révérend père, avec » quelle vénération. » Signé FR., archevêque de Cambrai. » A Cambrai, ce 6 janvier 1715. »

La mort de Fénélon excita des regrets sincères et universels dans toute l'étendue des Pays-Bas; et, malgré les combats des partis qui divisaient l'église, tous les cœurs se réunirent pour déplorer la mort d'un évêque qui avait conquis le respect, l'estime et l'asfection de ses adversaires même. Nous avons déjà dit que, malgré son opposition à la doctrine des jansénistes, et quoiqu'il l'eût combattue avec éclat par de

nombreux écrits, il avait toujours détourne de dessus leurs têtes les coups de l'autorité, et les avait préservés, par son zèle, même des dangers personnels auxquels ils auraient pu être exposés. Bien loin de porter atteinte à l'amour général que tous portaient à Fénélon, ils furent d'autant plus affligés de sa perte, qu'ils ignoraient quelles seraient à leur égard les dispositions de son successeur, et qu'ils ne pouvaient guère , dans les circonstances où ils se trouvaient, en attendre un traitement aussi favorable. Quant aux amis de Fénélon, on n'a pas besoin de dire qu'ils tombèrent dans l'abime de l'affliction la plus amère. Lorsque la nouvelle de sa mort parvint dans les † étrangers, elle y fut peut-être plus ressentie qu'en rance même, où tous les esprits étaient aigris et divisés ; où une paix récente laissait encore subsister les charges et les calamités d'une guerre malheureuse; où tous les corps étaient impatiens du joug de l'autorité, et où l'amour du changement tournait toutes les pensées et toutes les espérances vers un nouvel ordre de choses. Mais dans le reste de l'Europe, on ne fut frappé que de la perte d'un homme qui avait illustré son siècle par un grand caractère, des vertus éclatantes et des ouvrages qui dureront autant que la langue dans laquelle ils furent écrits. De tels hommes commençaient à devenir rares dans tous les pays, et le nom de Fénélon était peut-être le seul alors qui jouît de la vénération universelle.

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Michel de Montaigne, un des plus grands esprits du monde, naquit au château de ce nom, dans le Périgord, le 28 février 1533 de Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne. Son enfance annonça des dispositions heureuses que son père cultiva avec soin. Destiné à la robe il épousa Françoise de la Chassaigne, fille d'un conseiller au parlcment de Bordeaux ; il posséda luimême cette charge qu'il abandonna bientôt par dégoût des affaires. Son esprit observateur et d'une activité infatiguable, lui fit entreprendre de longs voyages, et,

ndant quelques années, il parcourut en philosophe

France, l'Allemagne, la Suisse, l'Italie; en 1581 il fut honoré à Rome du titre de citoyen romain; élu depuis maire de Bordeaux, nous le voyons en 1588 figurer avec honneur aux Etats de Blois, et décoré par le roi Charles IX du Collier de l'ordre de saint Michel : tranquille enfin après cés différentes courses, il se retira dans son château où il se livra tout entier à la philosophie et à l'étude de l'homme; c'est dans cette paisible retraite qu'il composa le livre des Essats, le plus beau monument de ce siècle. Montaigne dans ce chef-d'œuvre, s'est proposé de faire une étude approfon

die de l'esprit humain, et pour remplir son objet, il ne va pas chercher ses modèles dans les hommes qui l'entourent; lui-même sera le sujet de ses méditations, dans ce livre de bonne foy; c'est lui qu'il veut peindre: « Mes défauts, dit-il, s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïve, autant que la révérence publuque me l'a permis. » Aussi pour faire connaître notre grand homme nous n'entrerons pas dans des détails biographiques fastidieux. Des extraits de son livre bien coordonnés, nous permettront de le suivre dans son enfance, dans sa jeunesse et dans l'âge mûr; nous le laisserons parler avec cet accent naïf et inimitable de ses amitiés, de ses goûts, de ses opinions, et, par ce moyen, nous ferons apprécier à nos lecteurs le philosophe et son ouvrage. lci notre tâche finit : nous allons écouter Montaigne. Il prendra soin de nous raconter lui-même, avec un charme inexprimable, toutes les circonstances de sa vie, toutes les affections de son âme ! « Je nasquis entre unze heures et midi, le dernier » jour de febvrier, mille cinq cent trente trois. Eslevé » avec un soin tout particulier par le plus excellent

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