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eut par conséquent à détrôner la gastrile et la gastroentérite. La Gazette de Santé fut d'abord le champ sur lequel Miquel appela l'illustre novateur. Mais bientôt, comme si cette polémique morcelée d'un journal n'eût pas été suffisante au développement des idées qui formaient la base de ses critiques, Miquel publia ses Lettres à un Médecin de province. Ce livre éveilla vivement l'attention des médecins, et, il faut le dire, il fut le signal de cette réaction incessante contre les idées nouvelles. Ainsi Miquel a rendu de grands services à la science, en apprenant aux médecins à ne pas se confier aveuglément à une doctrine trop exclusive, à ne pas croire à des principes incapables d embrasser la totalité des faits, quoiqu'elle ait la prétention d'en présenter le tableau fidèle. On pense bien que, dès ce moment, Miquel ne fut plus un médecin ignoré ; sa position se dessina nettement; il prit rang en même temps parmi les médecins praticiens renommés. Le style académique était dans le goût de Miquel, aussi s'empressa-t-il de travailler à l'éloge de Xavier Bichat, que la société médicale du département de l'Ain avait mis au concours. Cette fois aussi, il mérita la médaille d'or que cette société savante avait offerte pour prix du meilleur ouvrage. Mais une maladie grave, fruit de longues et incessantes études, auxquelles Miquel se livrait depuis son enfance, se déclara. A peine âgé de 30 ans, notre savant éprouva une attaque d'hémoptysie ; ses amis craignirent pour ses jours. Délivré de ces symptômes inquiétans, il reprit avec la même ardeur ses travaux un instant interrompus; et alors ceux qui l'entouraient avec tant d'affection aperçurent tous les jours les progrès rapides d une phthisie pulmonaire, qu aucune puissance ne pouvait désormais arrêter. Cependant, lorsqu'un peu de calme revenait, que la maladie laissait quelque repos au malheureux poitrinaire, il reprenait le cours de ses travaux; et, plein de confiance , il s'élançait de nouveau dans la carrière où l'attendaient toujours de nouveaux triomphes. Sur le bord de la § , Miquel réfuta le livre que Gevryet, qui devait sitôt mourir, venait de publier sur la philosophie du système nerveux ; livre tout palpitant de matérialisme, doctrine que l'auteur s'empressa de désavouer à son lit de mort. Il était beau sans doute de voir notre compatriote dévoré par un mal toujours mortel, au milieu de cette sécurité que donnent les croyances religieuses, lever avec confiance

ses regards vers le ciel, et désigner du doigt cette patrie future à celui qu'un faux système venait d'égarer. Il arriva bientôt une époque où les atteintes de son mal devinrent tellement poignantes (c'était en 1828), que Miquel crut devoir invoquer comme remède à de si atroces souffrances, les bienfaits de l'air natal. Il quitta donc Paris, et revint à Béziers au sein de ses ! parens et de ses nombreux amis. Mais ni la douceur du ; climat , ni le repos, ni les soins tendres et affectueux ! de ceux qui l'entouraient ne purent calmer son mal. Cependant un concours allait s'ouvrir à Montpellier . pour donner un successeur à l'illustre Baumes, qui venait de mourir après avoir rempli, avec tant do . succès, la chaire de pathologie et de nosologie. Miquel conçut aussitôt le projet d'aller disputer cet emploi qui devait, en lui donnant une position honorable et lucrative, le fixer dans le midi de la France. En vain sa famille et ses amis voulurent le dissuader de cette entreprise qu'ils jugeaient au-dessus de ses forces, dans l'état de maladie où il se trouvait, il résista avec obstination, et se rendit à Montpellier. Le concours s'ouvrit; et, par un de ces jeux du hazard si communs, mais qui ne laissent pas de frapper les esprits, il eut à traiter, dans la première leçon, de la phthisie pulmonaire! Il présenta, dans une improvisation claire et élégante, le tableau complet de cette cruelle maladie ; on vit plus d'un œil baigné de larmes lorsqu'on entendit le jeune savant déclarer la phthisie mortelle. Il sortit triomphant des épreuves de ce mémorable concours ; mais il ne devait pas revêtir cette pourpre de professeur qu'il venait de mériter. Sa maladie, déja si grave, s'aggrava chaque jour davantage. Il était revenu à Béziers où, après six mois d'une lente et cruelle agonie, il mourut après avoir reçu tous les secours de la religion. N'avais-je pas raison de vous dire, en commençant, que l'on éprouve, après avoir connu la vie si remplie de Miquel, mais si impitoyablement interrompue à la fleur de l'âge, comme une amère déception qui vous oppresse le cœur. On se demande ce que cet homme, doué de si heureuses qualités, aurait fait pour l'avancement de la médecine qu'il était appelé à professer; et les travaux de sa jeunesse, qu'il nous a légués, nous font vivement regretter ceux dont il aurait, n'en doutons point, enrichi la science, s'il lui eût été donné de consacrer son âge mûr à son avancement. Ch. MULLER.

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instant livrés à la merci des Sarrasins. Abd-el-Rahman, ne jugeant pas à propos d'attendre l'ennemi sous les murailles de Tours, leva son camp et recula jusqu'au voisinage de Poitiers; suivi de près par Charles-Martel (1), il résolut enfin d'attendre les Francs dans les plaines du Poitou, entre la Vienne et le Clair , se flattant que le courage des Arabes suffirait à tout (2). , « Les deux armées, ajoute M. Fauriel, s'abordèrent avec un certain mélange de curiosité et d'effroi bien naturel entre deux peuples si divers, également braves et renommés à la guerre; il n'est pas douteux qu'il n'y eût dans l'armée de Charles beaucoup de Gallo-Romains; aussi, Isidore de Beja, en fait-il l'armée des européens, et les arabes disent qu'elle était composée d'hommes de diverses langues ; mais les Francs, surtout ceux d'Austrasie, en fesaient la portion d'élite la plus belliqueuse et la plus imposante. C'était la première fois qu'eux et les Arabes se trouvaient en présence sur un champ de bataille, et tout permet de croire que ces derniers n'avaient point vu jusque là d'armée en si belle ordonnance, si compacte dans ses rangs, tant de guerriers de si haute stature, décorés de si riches baudriers, couverts de si fortes cottes de maille, de boucliers si brillans et ressemblant si bien par l alignement de leurs files à des murailles de fer. Abd-elRahman et Charles restèrent une semaine entière, campés ou en bataille, en face l'un de l'autre, différant d'heure en heure, de jour en jour à en venir à une action décisive , et s'en tenant à des menaces , à des feintes, à des escarmouches. Dans la nuit du septième au huitième jour, un seigneur austrasien va pénétrer dans le camp des lnfidèles, et le rapport qu'il fit à Charles-Martel de ce qu'il avait vu et entendu ne laissa plus aucun doute sur les projets d'Abd-el-Rahman. Le lendemain Abd-el-Rahman se mit à la tête de sa cavalerie et donna le signal de l'attaque; elle devint bientôt générale; les deux armées s'ébranlèrent et le combat commença avec un égal acharnement de part et d'autre. La victoire resta incertaine entre les deux partis jusqu'au soir , alors un corps de Francs pénétra dans le camp des Infidèles, soit pour le piller, soit pour prendre à dos les Sarrasins; Abd-el-Rahman qui dans cette journée déploya l'habileté d'un grand général et l'intrépidité d'un soldat, s'aperçut de cette manœuvre, et voulut empêcher sa cavalerie d'abandonner son poste, mais rien ne put retenir les Musulmans qui volèrent à la défense de leur butin ; en vain l'émir accourut pour rétablir l'ordre, ses efforts furent inutiles, un mouvement rétrograde venait de bouleverser tout l'ordre de bataille des Arabes. « Ils sont à nous ! ils sont à nous ! s'écria CharlesMartel. » Le combat devint plus acharné, et les bataillons heurtèrent, culbutèrent les bataillons; Abd-el-Rahman monté sur un coursier numide, volait de rang en rang

(1) Les chroniqueurs chrétiens ne renferment pas le moindre détail sur la mémorable victoire remportée par CharlesMartel : Isidore de Béja est le seul qui nous en ait laissé une description courte, obscure et incomplète.

(2) Quelques historiens prétendent que les deux armées en vinrent aux mains près de Tours; d'autres affirment que ce fut près de Poitiers. :

pour ranimer le courage de ses guerriers; vers le soir, s'étant avancé trop près de l'armée chrétienne, il fut atteint d'une flèche qui le perça au cœur, et il tomba expirant. « Abd-el-Rahman est mort ! s'écrièrent avec » douleur les Sarrasins, la main de dieu s'est retirée » de nous, et le prophète nous a abandonnés. » Dès ce moment un désordre effroyable se mit dans leur camp; ils parvinrent pourtant à repousser les soldats de Charles-Martel, mais le plus grand nombre de leurs intrépides guerriers restèrent sur le champ de bataille. La nuit mit fin au combat , et les Francs rentrèrent aussi dans leur camp, bien déterminés à recommencer le lendemain. A l'aube du jour ils sortirent de leur camp, se rangèrent en bataille; quel fut leur étonnement quand ils n'entendirent ni mouvement, ni bruit, ni tumulte dans le camp des Infidèles. — « Quelle étrange chose ! dit Charles-Martel, hier » les Infidèles obscursissaient l'air de leurs flèches, et » aujourd'hui ils dorment dans leur camp. Par son ordre, des espions furent onvoyés pour reconnaître les choses de plus près; ils pénétrèrent dans leur camp, visitèrent les tentes qu'ils trouvèrent désertes. — « Ceci est une ruse de guerre, répondit le duc » des Français, après avoir entendu le rapport des » espions. » Cependant de nouvelles perquisitions ne laissèrent plus aucun doute sur la fuite des Infidèles; profitant des ténèbres de la nuit, ils avaient repris le chemin des Pyrénées, et avec tant de précipitation, qu'ils ne s'étaient pas donné la peine d'abattre leurs tentes ni d'emporter leur butin. Charles fit alors occuper le camp des Sarrasins et distribua à ses soldats les richesses qu'il y trouva amoncelées ; les seigneurs austrasiens pour rendre à sa valeur un hommage éternel, lui donnèrent le surnom de Martel, parce que, suivant la chronique de Saint-Denys : « Comme si martiaux debrise et froisse le fer et » l'acier, et tous les autres métaux, ainsi froissait-il » et brisait-il par la bataille tous ses ennemis et toutes » autres nations. » « Voilà, dit l'auteur de l'Histoire des provinces ridionales, tout ce qu'on a pu recueillir de moins vague et de moins incertain sur cette bataille, tant célébrée et si mal connue : sans doute elle fut glorieuse pour le nom chrétien, pour les Francs et pour Charles; mais on en a certainement exagéré l'importance et les résultats, quand on a dit qu'elle avait décidé en Europe du triomphe définitif du christianisme et de la civilisation de l'Occident, sur l'islamisme et sur le génie arabe ; quand on a supposé qu'elle avait été plus nécessaire, plus grande ou plus décisive que plusieurs autres, gagnées avant et après sur les mêmes ennemis, et pour la même cause, par les Gallo-Romains et par les Francs, cette assertici, et cette supposition ne sortent pas des faits et ne s'y rangent pas. Les écrivains arabes appellent le lieu où se livra cette bataille, Balat el choada : LA CIIAUssÉE DEs MAE rvRs.

Charles CoMPAN.

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ll est une excursion agricole et curieuse, qu'une fois en sa vie tout habitant de Toulouse et de ses environs devrait avoir faite, ne fût-ce que pour comprendre au moins les éloges mérités que donne le voyageur instruit au plus beau monument qui fasse la gloire du Languedoc. J'entends parler d'une , visite aux rigoles de dérivation, et aux réservoirs dont s'alimente le Canal du Midi. Au reste, les étrangers eux-mêmes qui voyagent pour satisfaire leur curiosité, ou pour enrichir leur intelligence, ne peuvent guère faire cette excursion, d'une manière qui puisse les satisfaire; ils manquent de guide, les ouvrages qui décrivent le Canal sont rares, volumineux, d'une lecture fastidieuse, remplis de détails techniques ou oiseux ; et cependant visiter des travaux publics sans avoir l'intelligence nette et entière de leur origine, de leur destination, de leur utilité, c'est assurément perdre la moitié de l'instruction et du plaisir qu'on avait dû se promettre. Aussi la plupart des voyageurs un peu curieux qui † auprès du Canal du Midi et qui veulent tant ien que mal le connaître, se contentent, avant de s'embarquer à Toulouse pour Carcassonne ou Béziers, de visiter le réservoir de Saint-Féréol ; c'est même la seule partie de la rigole que les gens du pays les engageront à voir, parce que le bassin de Saint-Féréol est vraiment un des plus curieux ouvrages qu'on puisse trouver, parce qu'il est près de la grande route, à une demi-lieue de Revel , et plus populaire par conséquent que les parties de la rigole plus enfoncées dans les montagnes. La visite à Saint-Féréol est pour une conscience de voyageur une sorte de pélerinage obligatoire, que lui imposent la renommée et surtout les éloges emphatiques de son hôte, habituellement terminés par l'offre complaisante d'une mauvaise carriole d'osier, d'un cheval étique et d'un guide parlant le patois beaucoup mieux que le français. Les voyageurs vont donc pour la plupart à SaintFéréol. Ils y admirent cette immense nappe d'eau si bien encadrée par des coteaux verdoyans, tour à tour grise, bleue, blanche et noire, passant des nuances les plus tendres aux tons les plus sombres, selon le caprice de l'atmosphère et du vent. Comme nousmêmes l'avons fait maintes fois, ils s'enthousiasment de la hardiesse du génie qui, derrière une muraille MosAïQUE DU MIDI. — 3° Année.

haute de 100 pieds, emprisonna plus de 6,000,000 de mètres cubes d'eau. Le garde, vieux capitaine des temps de l'empire, les conduit au fond du vallon, au pied de cette épaisse et formidable barrière; à la lueur flamboyante d'une torche de résine, ils pénètrent sous les voûtes sombres et humides qui traversent les terrassemens, ils écoutent mugir, à la façon de la mer, les robinets énormes qui, par vingt-quatre heures, peuvent livrer à eux trois 90,000 mètres cubes d'eau, et ne mettent que six ou huit jours à vider l'immenso bassin, dont les eaux font peser sur eux le poids d'une colonne de près de 100 pieds ; ils regardent enfin , avec ce plaisir singulier que donne à l'homme le voisinage du danger vaincu, l'onde écumante qui s'échappe sous leurs pieds en couvrant leurs vêtemens d'une bruine épaisse. Tout cela asssurément forme une poétique et amusante promenade; mais, vraiment, si vous n'avez vu à Saint-Féréol qu'un beau bassin, de fraîches plantations, des eaux mugissantes , et dans un monument isolé, une preuve de plus de la puissance de seconde création départie à l'homme par Dieu , en vérité, je vous plains, car il eût été possible de vous faire voir mieux et davantage. En eflet, après la promenade que je viens de décrire, connaîtrez-vous mieux qu'auparavant la pensée créatrice qui, née il y a deux cents ans dans la tête d'un gentillâtre languedocien, fort ignorant, comme il nous l'apprend lui-même, dans l'enfance de l'art, avec des ressources et des moyen3 inférieurs du dixième à ceux que la science et l'expérience surtout mettent aujourd'hui à la disposition de tout ingénieur, exécuta le projet depuis si long-temps rêvé de la jonction des deux mers? Un beau monument, un gigantesque ouvrage, quand nos yeux le contemplent isolé, quand sa présence ne peut réveiller en nous que l'idée d'une immense difficulté vaincue , d'une grande dépense de temps , de forces et de travail, excite en nous plus de stupeur et d'étonnement que d'enthousiasme et d'admiration ; c'est une sorte d'énigme dont il nous fait peine de n'avoir point le mot, car l'homme ne peut supposer sans destination et sans but le travail de l'homme. Or, fussiez-vous accompagné, comme j'ai eu le plaisir de l'être, par un homme que ses fonctions et ses études ont mis au courant de tout ce qui concerne les rigoles et les réservoirs du Canal ; eussiez-vous - 27

pris la peine de feuilleter les gros volumes écrits sur cette matière, je vous jure qu'à moins d'avoir remonté la rigole au moins jusqu'à Lampy, et cherché à la fois sur les lieux et dans un livre , ou dans la conversation d'un guide, la pensée dont le Canal est la réalisation, vous connaîtrez fort mal la rigole, fort mal par conséquent le Canal du midi, dont tout le mécanisme aura passé en grand sous vos yeux, si vous allez de Naurouse à la prise d'Alzau, ou seulement de Saint-Féréol à Lampy. Or, ce petit voyage auquel je prends tant de peine à vous décider, savez-vous bien qu'à part l'intérêt scientifique , la satisfaction intellectuelle que sans aucun doute vous en rapporterez; à part cette joie qui s'empare de tout homme parvenu à saisir la pensée d'un génie plus vaste, savez-vous bien qu'il vous conduira par les sites les plus attrayans, par les aspects les † # et les plus poétiques de la MontagneOlTe En vérité, si vous êtes le mari ou l'amant de quelque jeune femme hardie à la fois et timide, curieuse d'aventures et novice au danger, dont les nerfs sensibles et délicats ont besoin de quelque apprentissage avant qu'elle puisse franchir les gorges des l'yrénées, ou s'aventurer sur les glaciers de la Suisse, sur ma parole, vous ne sauriez trouver plus favorable occasion de lui procurer la connaissance des bois, des montagnes et des précipices. Faites lui faire le voyage de la rigole, montez à Lampy, et si votre compagne est curieuse de se familiariser tout d'abord avec la frugalité des repas et la rusticité de la couche, poussez jusqu'à la naissance de la rigole, allez voir la prise d'Alzau et les noirs forgerons dont le bruyant martinet y trouble sans cesse le silence des bois de Ramoudens. Cette petite excursion est vraiment une bonne fortune pour vous. Où trouverez-vous, ailleurs, le moyen de vous élever à 700 mèt. au-dessus du niveau de la mer, non-seulement sans descendre de votre calèche ou de votre tilbury, mais sans que vos chevaux frigans et lestes soient obligés un seul instant de quitter le grand trot ? A moins que la fantaisie ne vous ait pris quelquefois de lancer votre voiture sur les allées sablées d'un beau parc, à l'abri parfumé des hêtres, des chênes et des ormes, vous n'avez jamais roulé sur un chemin plus égal, sous des ombrages plus frais, entre des gazons plus verts que le chemin, l'ombrage et les gazons qui vous suivront partout dans la course à laquelle je vous invite; et encore dans votre parc anglais, aviez-vous donc à votre droite le perpétuel murmure d'une eau limpide et fraîche, courant rapide et pressée sur les rocs glissans qui tapissent son lit verdâtre ? et à gauche un précipice de 3 ou 400 pieds, dont les flancs hérissés l'un et l'autre d'épaisses forêts de chênes que dépassent çà et là des rochers dentelés, enferment là-bas tout au fond le torrent bruyant et caché du Sor, étincelant parfois au milieu des herbages et des taillis, et courant parallèlement à la rigole, mais 300 pieds plus bas, pour la rejoindre au-dessous du bassin de Saint-Féréol, après avoir, chemin faisant, arrosé bien des prairies, désaltéré bien des bestiaux et employé la force énorme de ses fréquentes cascades, à moudre des centaines de sacs

de blé, et à fabriquer dans le village de Durfort quelques milliers de chaudrons ? Voilà donc l'excursion que je vous engage à faire, voyageurs et curieux qui désirez visiter les travaux du Canal du Midi et remporter de votre visite un souvenir tant soit peu utile, une connaissance tant soit peu exacte de ce que fut l'œuvre accomplie par ses inventeurs. Moi qui vous parle , je suis resté à Sorèze, c'est-à-dire à cinq lieues au plus du bassin de Lampy, une année entière, sans avoir eu assez de courage ou de curiosité pour en faire la visite; aussi, quoiqu'on m'eût souvent parlé du Canal, que j'eusse fait sur ses eaux le trajet de Toulouse à Béziers, que j'eusse fort souvent visité Saint-Féréol, nagé dans son petit bassin, et mangé force petits gâteaux sous ses ombrages, je comprenais fort peu, je vous assure, l'enthousiasme avec lequel plusieurs ingénieurs m'avaient parlé de Riquet; je m'étonnais fort qu'on voulût élever sur la pyramide que recouvrent les eaux du bassin de SaintFéréol quand elles sont à leur plus grande hauteur, la statue de l'inventeur du Canal; car aucun de vous, chers lecteurs, n'est plus étranger que moi aux travaux et à la science de l'ingénieur. Tout en concevant fort bien l'immense richesse que les canaux apportent à un pays, et partisan fort zélé, je vous jure, de tout ce qui peut ouvrir entre les hommes des relations pacifiques et lucratives , je ne me figurais guère que la construction d'un canal fût autre chose qu'une œuvre de travail, de patience et surtout d'argent ; il me semblait donc fort étrange qu'on fit de Riquet un homme de génie ; j'accusais volontiers de nationalité gasconne ceux qui m'en parlaient ainsi; et je vous assure que j'ai fort bien dormi, mangé, bu, ri, causé, voyagé sur toute la ligne du Canal, sans me douter le moins du monde de l'idée simple, grande et féconde, qui avait amené à soixante lieues de leur source pour voiturer ma personne et mes effets, les eaux sur lesquelles je flottais. Mais depuis que l'heureuse fantaisie m'a pris un jour de m'enquérir un peu moi-même de l'histoire du Canal; depuis que j'ai parcouru à cheval, dans toute leur étendue, ces vallons incultes et déserts, sur le flanc desquels le plus beau chemin court côte à côté du ruisseau le plus clair, le plus frais, le plus abrité de tous les ruisseaux dans lesquels une jeune et jolie femme eut le caprice de tremper un instant ses petits pieds blancs et roses ; depuis que j'ai moi-même reconnu le cours et suivi la direction des courans d'eaux dont Riquet le premier découvrit et prouva la destination; depuis que j'ai trouvé dans un pays qui, long-temps encore sans doute, doit rester un désert, de commodes habitations pour les gardes et les cantonniers, des haies bien émondées, des allées bien ratissées, des bosquets bien entretenus; qu'en face de tant de créations merveilleuses j'ai pu me reporter au temps où Riquet descendu de cheval à cause de l'état impraticable des lieux qu'il explorait, marchait à travers les rochers, les fondrières et les halliers , gravissant des côtes à pic et descendant au fond des ravins, lui qui, après dix-huit ans de méditations, de recherches et d'essais, ne put donner confiance en sa découverte qu'en faisant à ses frais un fossé d'essai de plusieurs lieues ; quand je songeai à ce qu'il fallut à cet obscur gen

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