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en Ecosse, et sur les côtes du pays de Galles ; les autres, en Corse et en Sicile. La plus nombreuse de ces colonies parvint jusques dans l'Asie, et fonda, au † du Caucase, entre la mer Caspienne et la Meroire, ce florissant empire de l'Ibérie orientale dont Ar-tani-ce et Apha-nice , furent les principales villes. Les Ibères, dans les grandes villes, acceptèrent généralement l'alliance du vainqueur, s'identifièrent avec lui par le mélange et contractèrent, avec l'âpreté de son langage , la rudesse et la barbarie de ses mœurs. L'on remarque que les Gaulois conquérans imposèrent, dans presque toute l'Espagne, la terminaison #: qui est celtique, aux noms primitifs des villes i riennes. Cecen-briga, ville du taureau ; Arri-co-briga, ville du rocher; Miru-briga , ville de Milan. C'est alors que les débris les plus vaillans des populations ibériennes, fuyant avec une égale horreur la servitude ou le mélange , mais ne pouvant se résoudre à la migration et à l'exil, se dérobaient, les armes à la main, à travers les plaines envahies par les Gaulois, et, chassant leurs troupeaux devant eux, se jetaient par bandes fugitives dans les Pyrénées occidentales , pour ériger au haut de ces montagnes une société nouvelle et comme une agreste image du grand empire détruit. Après tant de siècles, l'Espagne n'offre plus de traces de ce primitif empire des Ibères, si ce n'est quelques rares monumens, quelques roches singulières parées de leur extrême vieillesse et des symboles d'un alphabet inconnu; et aussi quelques monnaies de cuivre et d'argent arrachées au sein de la terre, à travers les cendres des diverses générations qui, après avoir eu dans ces belles contrées, comme les indigènes, leurs phases d'existence et de gloire, se sont évanouies à leur tour. L'on a fait de riches collections de ces médailles ibériennes : elles offrent aussi des signes alphabétiques qui ont singulièrement tourmenté, dans le dernier siècle, la curiosité des savans. Ces caractères sont au nombre de trente-sept. Si l'on réfléchit qu'ils ont été recueillis dans quelques inscriptions de monnaies, la plupart informes, quelle idée ne doit-on pas se former de la richesse de cet alphabet mystérieux; et combien le docte Larramendi n'a-t-il point raison de regretter ces recueils de poèmes et de lois, dont les Ibères fai

dont les siècles jaloux ont dévoré jusqu'aux moindres vestiges ! L'idiome basque, idiome natif d'un peuple indigène et lettré, porte avec lui les caractères frappans de son origine primitive. L'on doit y remarquer d'abord les mots racines, ces voix inspirées qui reproduisent par des rapports harmoniques les sensations générales, et, dans la composition des mots, se revêtent d'articulations expressives et variées qui graduent et nuancent leur valeur, et leur impriment la couleur particulière de leur objet. La nature, dans la formation du langage, suit partout la même marche, différenciée dans ses résultats suivant le climat et les hommes. La fusion de ces idiomes primitifs donne les langues mixtes dont les termes n'ont plus qu'une valeur de convention. Dans l'idiome basque préservé d'altération et de mélange, les expressions conservent leur valeur originelle et relative : elles réunissent dans leur harmo

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nieuse contexture les sensations et les images qui so combinent dans l'idée ou la représentation des objets; comme des leviers magiques, elles remuent toute l'âme, et donnent à la physionnomie de l'euscarien un jeu animé, une rare expression de sentiment et d'intelligence. L'œil du grammairien philosophe épie, dans leur décomposition, le secret de la nature et le jeu intime des sensations sur l'âme et sur les organes de la voix dans la création des mots : étude mystérieuse et profonde où la multitude d'observations frappantes console de ce qu'il y a de conjectural dans des rapports trop fugitifs. La richesses des expressions composées jette dans la diction la plus simple une brillante poésie. La décomposition étymologique dévoile partout une philosophie profonde. Nous nous contenterons de citer le mot escu, main, parce qu'il se combine dans le nom de l'idiome basque lui-même (Escu-ara). Ce mot est formé du radical es, dompter, subjuguer, et de la terminative cu, de, pour, qui sert à. Et en effet, c'est avec la main, c'est par la supériorité de cet instrument adroit que l'homme, moins il est vrai par sa force que par son génie, a triomphé de la nature dans ses plus grands obstacles et ses plus formidables productions. De escu , main, l'indigène fit Escu-ara, langage accompagné de la main ou des signes. Ce nom lui-même est la preuve de l'extrême ancienneté de l'idiome basque : il rappelle les jours de son imperfection et de son enfance, lorsque réduit aux articulations harmoniques et imitatives , aux mots racines prononcés isolément, il ne formait encore qu'un langage vague et décousu que le jeu expressif des signes † seul rendre clair et intelligible. Il est hors de doute qu'il s'écoula plus d'un siècle avant qu'il ne s'enrichît du système de sa déclinaison, dont les terminatives marquent, avec une régularité si féconde, toutes les relations que les mots peuvent souffrir dans le discours, et, par l'artifice de leurs redoublemens, combinent avec clarté dans le même mot jusqu'à cinq relations, et même au-delà, par la pensée, jusqu'à l'infini. La déclinaison basque, sans cortége embarrassant d'articles et de prépositions, et semblable, en ce point, à l'idiome des Incas, embrasse tout ce qui n'est point verbe dans son immense et inflexible régularité.

| Le système de la conjugaison, plus merveilleux ensaient remonter l'antiquité à plus de six mille ans, et

core, offre une sorte de féerie dans l'ensemble majestueux et hardi, et dans les brillans détails de son édifice. Il réalise, sur deux verbes uniques, le modele de la simplicité parfaite, rêve du grammairien philosophe : il unit à cette ravissante simplicité l'infini de la richesse, puisque tous les mots de la langue, même ceux qui n'expriment que des modifications, prennent une forme active et subissent les lois de la conjugaison. L'idiome basque possède en outre une conjugaison transitive, à double régime, dont on trouve une faible image dans quelques langues orientales. Il faut joindre à tant d'avantages ces formules de respect et de familiarité qui s'agencent avec le verbe; enfin, cet art prodigieux avec lequel la conjugaison se déroule jusqu'à soixante-quatre fois sur elle-même, en marquant toutes les relations imaginables de pronoms, toujours avec la même régularité. Sous ces divers points de vue, l'idiome basque doit être considéré comme l'une des conceptions les plus

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belles et les plus philosophiques de l'esprit humain. Du double système de la déclinaison et du verbe qui constitue le génie de cet idiome original résulte un mode de construction fort simple, sans autre règle que l'ordre et la subordination naturelle des idées. L'inversion se prête avec une flexibilité merveilleuse au jeu de la conception et à la mobilité des images, sans que le discours, dans cette marche libre, hardie et pittoresque, perde jamais d'une correction inaltérable et d'une parfaite lucidité. Tel est en effet l'idiome euscarien. Né avec le peuple indigène dans le continent de l'Espagne, il avait parcouru paisiblement toutes les phases de sa création : le génie national, inspiré de la nature, éclairé par l'étude, lui avait fait atteindre toute la perfection dont il était susceptible. C'est ainsi qu'il fut transporté dans les Pyrénées occidentales, original et complet dans le corps de son génie et dans l'économie de ses détails. Il ne tarda point à se ressentir de l'absence de toute littérature écrite , et du séjour des montagnes; et fit une perte irréparable dans la spiritualité des termes métaphysiques, langage d'une pensée éclairée par l'étude. Appauvri de cette portion si précieuse de son antique richesse, l'idiome euscarien s'est conservé incorruptible dans tout le reste de sa nomenclature et le corps de son génie : monument le plus curieux de l'origine primitive des Basques offert aux investigations de la science et à la curiosité de l'avenir. Le privilége de cette primauté d'origine, joint à la dignité d'une indépendance et d'une vertu héréditaires, constitue la noblesse nationale des Basques, reconnue dans le cours des siècles par les témoignages éclatans des peuples et des rois. De là cette invincible répugnance qu'ont les montagnards d'altérer par le mélange d'un sang étranger le noble sang de leurs aïeux qui coule toujours pur dans leurs veines. De là ce genie entreprenant, indomptable, qui leur a fait exécuter de si grandes choses, dans la guerre et dans la marine, malgré l'exiguité de leur territoire et de leur population : comme si toute la force morale du grand peuple s'était concentrée dans son dernier débris, et commie si la longue et florissante durée de l'empire ibérien avait imprimé à ce caractère national une conviction indestructible, un intime et profond sentiment de puissance et de gloire. La tradition des Basques rappelle encore le jour lointain de l'établissement de leurs ancêtres dans les montagnes. Les plaines et les bassins qui se déroulent entre les inégalités des vallées portent, parmi les montagnards, le nom de Elguiac : lieux d'arrivée. Ce fut en effet sur ces plates-formes, ces gradins du sauvage amphithéâtre, que les Ibères fugitifs s'arrêtèrent avec leurs familles et leurs troupeaux : c'est là qu'ils dressèrent leurs premières tentcs. Il ne fallait rien moins que l'attrait inexprimable de la patrie et l'amour de la liberté pour jeter ces fugitives peuplades dans le sauvage asile des montagnes, où la nature n'étalait encore qu'une magnificence stérile et des beautés pleines d'horreur. Bientôt mille incendies allumés de toutes parts dévorant les forêts touffues et impénétrables et les produits d'une végétation parasite dont le sol des montagnes était envahi, le préparèrent au travail de la culture. Il est peu de sites et de vallées dans le pays MosAïQUE DU MIDI. — 5° Année.

des Basques qui ne rappellent, par l'étymologie de leurs noms, le souvenir de ce vaste embrâsement. Il est . même à remarquer qu'au mot ria, qui chez les anciens Ibères signifiait région, pays, la plupart des montagnards ont préposé la racine er, qui signifie ce qui a été brûlé. Les indigènes, en s'établissant dans les Pyrénées, avaient pris de leur idiome escu-ara, le nom distinctif de Escualdun. Ils donnèrent, et les Basques donnent encore, aux peuples de race mixte ou étrangère, le nom de Erdaldun, de erdi-ara, demi-langage, langage mixte ; ce qui était parfaitement exact du gallo-euscarien des Celtibères qui environnaient les montagnards, soit du côté de l'Ebre , soit du côté de l'Adour. C'est par allusion à ce nom distinctif de Escualdun, que les Basques, en formant les nœuds d'une fédération guerrière pour la défense de leur territoire et de leur indépendance, arborèrent un étendard surmonté de plusieurs mains, emblêmes des diverses familles de cette fédération vulgairement appelée cantabrique. La nation des Basques avait pris à l'ombre des Pyrénées une nouvelle physionomie toute guerrière et sauvage dont il faut réunir quelques traits pour dessiner le montagnard ibérien au début d'une carrière de trente siècles parcourue avec tant d'éclat et comme au bruit des § des peuples. Les Basques, par un sacrifice douloureux mais sage, se hâtèrent de proscrire les arts brillans de la civilisation de leurs ancêtres. L'on voit dans l'ancien For de Cantabrie que les vieillards étaient chargés de veiller à ce que nul ne s'adonnât à des études oiseuses et contemplatives. En dépouillant ainsi la splendeur de sa vieille gloire, comme un habit de fête, pour se vouer, dans les Pyrénées, à la pauvreté, au travail, à la guerre, le peuple montagnard fit de son indépendance et de sa nationalité le charme et la condition de son existence. Les Basques négligèrent avec la même sagesse les mines d'or et d'argent de leurs vallées. Strabon rapporte qu'ils employaient ces métaux en lamines sans les convertir en monnaies : mais ils exploitèrent avec succès les mines de fer et se montrèrent habiles dans le travail de ce métal précieux. Bientôt vint le temps où le Basque, descendu sur l'arène des combats, deploya son audacieuse valeur, et rendit célèbres, parmi les nations, la hache d'armes et le glaive ibérien forgés dans ses montagnes. Les Basques conservèrent, dans les Pyrénées, la constitution et la législation des lbères, avec les modifications imposées par les localités et les besoins d'une existence nouvelle. Chaque Erri, ou république des montagnes, eut un Bilzaar ou sénat des anciens, dont les assemblées se tenaient au pied d'un chêne. Le bilzaar nommait à la pluralité des suffrages les bonshommes ou députés qui devaient à des époques déterminées se rendre à l'assemblée générale de chaque peuplade. Le bilzaar jugeait les contestations des particuliers suivant les lumières de l'équité naturelle : il infligeait des châtimens au crime suivant la tradition des usages des ancêtres : car les montagnards avaient perdu, avec les monumens de la littérature ibérienne, toute législation. C'est de ces traditions législatives que les Basques ont fait, quelques siècles après, divers recueils sous le titre de Fors et de Coutumes. - 26

Les Ibères divinisaient l'empire irrésistible de la beauté des vierges : d'où peut-être le nom de Emastea donné à la femme , de éme, doux , et de aste , enchanteur, divin. Plus d'une fois, parmi ces peuples primitifs, la beauté vit porter à la décision de son tribunal suprême les intérêts les plus chers de leur existence et de leur gloire. Les femmes , chez les Basques , jouissaient d'une parfaite égalité dans l'ordre social ; les filles héritaient indistinctement avec les garçons à la volonté du père. Le jeune Cantabre, qui se mariait à une héritière, lui apportait une dot. Homère cite dans l'Odyssée un peuple à qui cet usage était commun. Strabon rapporte que les Basques contractaient leurs mariages à la manière des Grecs : le mot de escu-on-ce , dans l'idiome indigène, signifie l'acte par lequel on s'agrée en se donnant la main. Les femmes des Basques étaient chargées de la culture des terres et de tous les détails de l'administration de la maison, tandis que les hommes s'adonnaient à la guerre , à l'exploitation du fer ou à la conduite des troupeaux. Le sol des montagnes froid et stérile se refusa long-temps à la culture du blé : pour suppléer à cette privation, les Basques faisaient soigneusement, chaque année, la récolte des glands de chêne ; il les faisaient sécher, sur des claies, au soleil, avant de les moudre ; les femmes pétrissaient cette farine avec du lait et du miel pour en faire des gâteaux au lieu de pain. Les Basques manquaient d'huile : · les bois d'olivier fleurissaient sur les plaines envahies par l'étranger; l indigène voyait croître à la place, dans ses hautes et sombres vallées, l'if contagieux et triste dont il savait extraire un poison subtil. La vigne était prohibée dans les montagnes par une loi Le For des Cantabres donne pour raison de cette défense que le fruit de cet arbuste nourrit des insectes sales et vénéneux, et que sa liqueur altère également la raison et la santé. Cette loi ibérienne porte avec elle le cachet de son extrême ancienneté. Les Basques n'avaient ainsi d'autre boisson que l'eau et quelque peu de cidre. Rarement ils apportaient du vin des provinces voisines ; Strabon ajoute qu'ils se hâtaient de le boire en de joyeux et bruyans festins auxquels ils conviaient la foule de leurs parens et de leurs amis. « lls font, dit cet auteur , leur repas assis sur des » banquettes circulaires inhérentes aux murs de leurs » habitations : les premières places sont accordées à » ceux à qui l'âge ou les dignités concilient le res» pect. Durant et après le festin , les jeunes gens » exécutent les danses les plus agiles, pliant sur le » jarret en arrière, jusqu'à la terre , et se relançant » avec vigueur sur les pieds sans perdre la cadence. » Les Basques célébraient une sorte de jeux olympiques et comme une ombre de la splendeur des fêtes ibériennes. La solennité religieuse de la pleine-lune était sans contredit le débris le plus intéressant de ces fêtes antiques. Assis autour du chêne du Bilzaar , destiné à ombrager tour à tour les délibérations publiques et la fête du laon suprême , et à unir ainsi les mystères de la religion aux souvenirs de la liberté, les vieillards présidaient à la solennité nocturne. Sous leur inspection , la jeunesse se livrait durant toute la nuit à des danses agiles et guerrières, mais simples

et sans attitudes, exécutées aux sons vifs et gais d'une petite flûte et au battement du tambour euscarien qui marquait leur cadence légère. Par intervalles, des chœurs de jeunes garçons et de jeunes filles accompagnaient cette musique sauvage, de poésies chantées , dont la monotonie douce et mélancolique célébrait les traditions des aïeux , les triomphes et les revers de l'indépendance nationale contre les peuples étrangers. La jeunesse, parmi les Cantabres, apprenait ces poésies à l'école des bardes improvisateurs. Le Basque n'eut point d'autres annales historiques. Heureux et fier de son indépendance, il rejette avec orgueil ses regards en arrière et ne mesure point de distances dans l'ombre fantatisque du passé : là les clameurs et les fantômes de ses oppresseurs de trente siècles se mélent comme dans un long orage; tandis que le chêne de sa liberté, arrosé par le sang ennemi, comme par les torrens des vallées, s'élève triomphant vers les cieux !... Précieux reste d'une antique et florissante génération d'hommes, détruite ou dispersée par l'invasion étrangère, les Basques avaient apporté dans les Pyrénées, avec l'idolâtrie de leur nationalité, un vif sentiment d'inquiétude et d'alarme. L'instinct social et la conviction de leur faiblesse individuelle portant les hommes à se rapprocher, les Basques disséminèrent leurs habitations dans les montagnes. De nos jours encore, après trois mille ans, il est peu de hauteurs qui ne soient occupées par une maison solitaire qui domine et veille sur un passage ou sur un défilé. Là, dans le silence de la nuit, quand tout à coup des bruits confus trahissaient les pas de l'ennemi le long du vallon, le Basque s'élançait, armé, de son habitation, et, après avoir fait entendre d'une voix éclatante le cri d'aerio! le cri de mort, il courait se porter dans le défilé (1). L'appel alarmant retentissait au loin répété de vallée en vallée; des torches de sapin s'allumaient aux sommités des collines, et communiquaient rapidement à de grandes distances les signaux et les indications. Oh ! combien de fois, sur les cimes élevées de Cantabrie, rayonnèrent ces funèbres clartés, brûlant dans l'ombre des nuits comme la haine de la servitude, comme la soif du combat dans l'âme sombre et exaltée du montagnard qui les regardait de loin ! Les hauteurs offrent encore à chaque pas les ruines de ces petites forteresses élevées en face les unes des autres pour la facilité des signaux. Le nom de Gastelu, dans l'idiome national, indique lui-même que c'était le poste des adolescens dont la main, trop faible encore pour manier la hache des combats, pouvait du moins au cri d'alarme allumer les fanaux de la nuit. Quelques-unes de ces vieilles tours, bâties d'une sanglante argile et d'ossemens broyés, ont formé avec les siècles un ciment indestructible. L'on dirait que le montagnard indigène, exaspéré par l'oppression, en élevant ces trophées terribles, voulait proclamer à ses enfans que la vengeance devait être implacable et la vigilance éternelle comme la liberté ! Augustin CHAHo, de Navarre.

(1) Aerio , dans le dialecte cantabre signifie ennemi, ari, erio , mort à lui !

LE DOCTEUR MIQUEL,

DE BEZIERS.

On éprouve un serrement de cœur profond lorsque, après avoir recherché avec soin les titres laissés par un homme de génie ou de talent, on le voit mourir avant le temps et laisser incomplet le monument qu'il devait produire à notre admiration. Que celui qui a rempli le monde de son nom, qui s'est abreuvé aux sources pures de la gloire vienne à succomber, il ne fait qu'obéir à la grande loi qui règle les destinées humaines, et son nom retentira long-temps après lui; mais qu'un homme, jeune encore, disparaisse un jour, tout à coup, alors qu'il rêvait un brillant avenir; qu'il soit atteint au cœur avant d'avoir pû fournir toute sa carrière; qu'il ne laisse qu'une mémoire sans retentissement durable, on le prend en pitié, et l histoire de cet homme, artiste ou savant, s'offre à l'esprit comme une amère et poignante déception. Tel s'est offert à nous le docteur Miquel, dont nous allons retracer en quelques lignes la vie et les travaux, si cruellement interrompus par une mort prématurée. Antoine Miquel, nâquit à Beziers, département de l'Hérault, le 6 mars 1796. Il fit ses premières études au collége de sa ville natale; élève studieux et appliqué, il surmonta facilement les obstacles qui se présentent si nombreux, au seuil de notre éducation publique; dès qu'il put comprendre les poètes, les orateurs et les philosophes de l'antiquité, il se livra sans relâche à leur étude, et, bien jeune encore, il se fit remarquer par cette érudition classique pure et sans pédanterie qui témoigne toujours d'une solide instruction. Après avoir quitté les bancs du collége, et qu'il lui fallut songer à faire choix d'un état, il tourna ses regards vers l'art de guérir. Son imagination ardente comprit tout ce qu'il y a d'alimens offerts à un esprit élevé, à une âme passionnée dans l'étude d'une science qui a l'homme pour but. Entraîné par une véritable vocation, on le vit rechercher avec avidité les leçons du vénérable et savant docteur Baurguet; et celui-ci, devinant dans le jeune adepte le profond médecin futur, lui ouvrit tous les trésors de sa vaste érudition. Initié aux premiers élémens de la science, habitué à porter ses investigations dans l'organisation humaine, ayant suivi avec fruit les cliniques de l'hôpital de Béziers, le jeune Miquel vint étudier à Montpellier; placé sur ce théâtre qui offrait à son avide besoin d'instruction de si nombreux moyens, il fut bientôt remarqué de ses maîtres : Miquel était cité parmi les premiers élèves de l'école. Ses études médicales terminées, il prit le grade de docteur et soutint avec distinction une thèse pleine d'intérêt sur l'influence de l'imagination dans les maladies. A la profondeur et à la justesse des aperçus qu'il répandit dans cet opuscule, on pouvait pressentir celui qui devait quelques années plus tard se poser l'anta

goniste du médecin systématique dont fe nom a eu dans ces derniers temps le plus grand retentissement. De Montpellier il passa à Paris; sa passion pour l'étude s'accrut encore en présence de tous les trésors que la science venait d'ouvrir si libéralement à son intelligence. Isolé au milieu de cette ville immense, vivant dans le recueillement loin du monde, Miquel trouva dans la culture des lettres une consolation aux peines et aux privations qu'il supportait avec tant de courage. Mais craignant sans doute d'être détourné par des travaux littéraires de la voie scientifique qu'il devait parcourir avec éclat, il choisit pour sujet d'un † qu'il mit au jour, la réfutation des attaques nales que les esprits superficiels adressent si souvent, et avec tant d'acharnement à la médecine et aux médecins. La médecine vengée fut l'ouvrage qui mit enfin le docteur Miquel en évidence; ce charmant écrit où les grâces du style le disputent à la force du raisonnement fit bien augurer du jeune savant : dès lors il entra dans le monde, où l'aménité de son caractère et la culture de son esprit lui firent bientôt une heureuse position. En 1819, il eut encore le moyen de se montrer et d'acquérir un nouveau titre de gloire; il présenta à l'académie d'Amiens l'éloge de Parmentier, sujet que cette société savante avait mis au concours. Une médaille d'or vint couronner son œuvre, et, il faut le dire, il se montra digne d'esquisser la vie si pleine du philanthrope modeste, dont l'existence entière fut consacrée à améliorer le sort des hommes. Jusqu'ici Miquel s'est montré littérateur distingué: il était temps que le médecin qui avait ramassé tant de science fit enfin son apparition ; l'occasion se présenta bientôt : la société de médecine de Paris, ayant proposé pour sujet des prix de l'année 1820, de déterminer les causes et le traitement des convulsions qui surviennent pendant la grossesse, durant le cours du travail de l'enfantement et après la délivrance, Miquel entra dans la lice et mérita encore une médaille d'or. Il était devenu à cette époque l'un des rédacteurs de la Gazette de santé, recueil qui fixait déjà l'attention du monde savant ; il en devint bientôt après le propriétaire et le seul rédacteur, et son activité et le talent qu'il déploya mirent en peu de temps son œuvre audessus des publications rivales. Le monde médical était alors dominé par un de ces esprits ardens qui marquent l'époque de leur présence en arrêtant pour quelque temps autour d'eux les idées scientifiques. Broussais, après avoir ébranlé par ses écrits critiques les idées théoriques qui depuis quelque temps formaient le fonds des doctrines médicales, consacrait sa parole puissante et toute la véhémence de son esprit à remplacer ces théories par un système qui n'était à la ses états à l'abri d'une nouvelle invasion : son rôle de champion obligé de la chrétienté devenait de plus en plus difficile : menacé au midi par les Infidèles, au nord par Charles-Martel, duc des Français, il conclut un traité d'alliance offensive et défensive avec AbiNessâ, qui gouvernait les pays limitrophes des Pyrénées au nom d'Ab-el-Rahman , et lui donna en mariage sa fille Lampagie. Cette alliance était à peine signée, lorsqu'il fut obligé de courir à la défense de ses états du nord, au moment où il était pour lui de la plus haute importance de ne point s'éloigner des Pyrénées, et de se tenir à portée de défendre son nouvelallié. « Cette campagne ne fut point favorable au duc » d'Aquitaine, dit le chroniqueur Frédegaire; Charles » passa la Loire, mit Eudes en fuite, fit beaucoup » de butin, et retourna dans son pays après avoir ra» vagé les provinces méridionales deux fois dans la » même année. » Pendant que les Aquitains couraient aux armes, et se disposaient à se mettre en marche vers la Loire, l'émir général de l'Espagne, Abd-el-Rahman, arrivait avec de grandes forces au pied des Pyrénées pour y réprimer la rebellion § § § qui fut vaincu, et eut la douleur, avant d'expirer, de voir son épouse, la belle Lampagie d'Aquitaine, tomber entre les mains de son implacable ennemi. Enhardi par cette victoire, l'émir résolut d'exécuter enfin les projets de conquête † méditait depuis plusieurs années ; il passa l hiver ans les gorges des Pyrénées, s'occupa uniquement des préparatifs de son expédition, et se mit en marche vers le commencement du mois de mai de l'année 732. Ayant concentré son armée (1), sur le Haut-Èbre, Abd-el-Rahman prit sa route par Pampelune ; il traversa le pays des Vascons ibériens, s'engagea dans la vallée § franchit le sommet depuis si célèbre dans les romans héroïques du moyen-âge sous le nom de port de Roncevaux, et déboucha dans les plaines de la Vasconie gauloise par la vallée de la Bidouze. Il paraît que les Arabes effectuèrent leur passage par un seul défilé et en une seule colonne, et c'est déja une raison pour présumer qu ils n'étaient pas en nombre prodigieux : tout porte à croire que cette armée, dont les chroniqueurs carlovingiens parlent avec une exagération ridicule, ne s'élevait pas au-delà de soixante-dix mille hommes. Les historiens ne parlent d'aucune résistance opposée à Abd-el-Rahman dans les redoutables défilés qu'il eut à franchir ; il avait déja atteint les plaines quand il rencontra le duc d'Aquitaine qui, à la tête de son principal corps, se préparait à lui barrer le passage, et à le rejeter dans les montagnes : les Musulmans triomphèrent de tous les obstacles , et continuèrent leur marche dans la direction de Bordeaux; partout les églises furent pillées, les monastères détruits, les hommes passés au fil de l'épée. Les abbayes de Saint-Savin, près de Tarbes , de Saint-Séver de Rustan , en Bigorre, furent rasées : Aire, Bazas, Oloron se couvrirent de ruines ; l'abbaye de Sainte-Croix, près de Bordeaux, fut livrée aux flammes. La nouvelle de cette invasion se répandit en peu

(1) Fauriel, Histoire de la Gaule Méridionale. Reinaud , Invasion des Sarrasins.

de temps dans les provinces situées au-delà de la Loire. Les seigneurs français, étonnés de l'invasion de CharlesMartel et dans un si grand péril, se rendirent auprès de leur duc pour l'exciter à marcher contre les infidèles : « Oh quelle honte va réjaillir de nous sur nos neveux, s'écria un des seigneurs; les Arabes nous menacent; nous sommes allés les attendre à l'Orient, et ils sont arrivés par l'Occident! Ce sont ces mêmes Arabes qui, en si petit nombre et avec si peu de moyens, ont soumis l Espagne, pays si peuplé ; comment se fait-il donc que rien ne résiste à des hommes qui n'ont † même des cottes de maille à la guerre. on conseil, répondit Charles, c'est que vous ne les attaquiez pas au début de leur expédition ; ils sont comme le torrent qui emporte tout ce qui s'oppose à lui. Dans la première ardeur de leur attaque, l'audace leur tient lieu de nombre, et le cœur de cotte de maille ; mais donnez-leur le temps de se refroidir, de s'encombrer de butin et de prisonniers, de se disputer à l'envi le commandement. Quand ils auront pris du goût pour les belles demeures, lorsque la division aura pénétré dans leurs rangs, nous irons à eux, et nous en viendrons à bout sans peine. — » En attendant, les Infidèles ravagent les belles contrées d'Aquitaine; ils pillent les églises, égorgent les prêtres, à la honte de notre sainte religion. — » Le moment n'est pas encore venu, répondit Charles ; il faut bien que le duc d'Aquitaine ait le » temps de se repentir d'avoir porté les armes contre » son seigneur. Je vais rassembler mes troupes , et » avant que les Infidèles arrivent aux frontières de la » Touraine, je serai prêt à les repousser. » Le jour de la grande bataille n'était pas éloigné (1). Abd-el-Rahman campait sous les murs de Tours, lorsqu'il apprit que les Francs arrivaient à grandes journées ; il avait déja livré au pillage la ville de Bordeaux, et remporté une sanglante victoire sur le duc d'Aquitaine : ces divers avantages contribuaient puissamment à exciter l'ardeur guerrière des Musulmans qui se croyaient déja maîtres de tout l'Occident. Une seule chose effrayait l'émir : c'était le relâchement qui, par suite des immenses richesses que ses soldats traînaient après eux, s'était introduit dans les rangs de l'armée ; il eut un instant l'idée de les engager à abandonner une partie de leur butin; il craignait, avec raison, que les richesses acquises au prix de tant de fatigues et d'excès ne devinssent un embarras au moment de l'action : néanmoins, il ne voulut pas, dans une circonstance si critique, mécontenter ses troupes, et s'en reposa sur leur bravoure et sur sa sortune. Un chroniqueur arabe rapporte qu'Abd-el-Rahman, instruit de l'approche de l'armée des Francs, ordonna à ses soldats de se précipiter sur la ville de Tours ; jamais chef ne fut plus pomptement obéi ; les infidèles se gorgèrent de sang et de pillage. Les auteurs chrétiens, dont le récit est extrêmement défectueux, ne font aucune mention de la prise de Tours, et supposent que le trésor de Saint-Martin resta intact ; d'où l'on peut induire que les faubourgs seuls furent un

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(1) Fauriel, Reinaud, Herbelot, Bibliothèque Orientale.

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