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qui demandent la grâce de mon fils? » Tous se dirent plus que convaincus de son innocence ; mais ils avouèrent au comte que Gaston s'obstinait à garder un profond silence : alors il retomba dans ses premiers accès de fureur. et se tournant vers le peuple , il s'écria : « Retirez-vous! il est coupable. » A ces dures paroles, la foule, naguères animée d'espérance, se tut et resta morne ; les écuyers ouvrirent les portes et elle s'écoula sans bruit. Espaing du Lion qui l'observait vit une jeune fille tomber sans force aux pieds des murs, et donner des marques d'une vive douleur; pâle, elle tournait ses regards vers le cachot qui renfermait Gaston ; il descend vers elle, et lui de· mande ce qu'elle attend pour se retirer : « J'attends, » dit la jeune fille, qu'il plaise à quelque chevalier de » me faire voir Gaston, car je puis le sauver. » Le sauver ? reprit vivement Espaing; suivez-moi, belle demoiselle, je vais vous conduire à sa prison, et tous deux montèrent à la tour. Yvan les observait : il reconnut Agnès. Si elle obtient de voir Gaston, se dit-il, qu'il fasse l'aveu de tout, où est mon avenir de fortune?... Aussitôt il va le premier à la prison ; le guichetier était descendu pour parler au comte, il ne trouva que son fils : « Prends garde, lui » dit-il, d'ouvrir ta porte à qui que ce puisse être, » et souviens-toi des quinze écuyers qui moururent » hier. » Après cela, le traître va au-devant d'Espaing et d'Agnès : « Le comte, dit-il au premier, est dans » un transport de fureur; on tremble pour mon frère; » allez le calmer mon brave chevalier. J'y cours, ré» pondit Espaing, qui donna dans le piége; et vous » Monseigneur, amenez cette gracieuse demoiselle, à » la prison de Gaston; elle nous aidera, dit-elle, à » le sauver. » Lorsque Yvan fut seul avec Agnès, il la conduisit au cachot, et, sans appeler le guichetier, il s'arrêta dans le vestibule et lui dit : — Il est inutile d'aller plus loin, nous n'entrerions pas ; retournons. — Et pourquoi m'emmener jusqu'ici ?—Pour vous satisfaire. —Mais essayons d'aller plus avant. — Il est condamné sans ressource : vous allez vous perdre avec lui. — Voilà ce que je veux. — Non, Agnès, votre vie est chère à d'autres qu'à Gaston. — Que m'importe à moi ? sa vie seule m'est chère. — Malgré vous je dois vous sauver. — Et votre frère? — lmpossible. — Impossible ! mais vous ne l'aimez donc pas ? — Je l'aime depuis qu'il est malheureux; mais avant, mes pensées, mes désirs et mes espérances, tout cela se tournait vers vous, comme les regards d'un ange exilé se tourneraient vers le ciel. Si je succède jamais au comte, vous régnerez ici ma douce Agnès ; associez-vous à mon sort, au lieu de partager avec lui ce cachot et la haine de son père. — Laissez-moi! c'est vous qui l'avez perdu. — Non ; mais c'est moi qui vais le perdre s'il me devient un rival préféré. —Votre frère ! — Il n'est pas mon frère; et qu'avait de commun son sort et le mien ? à lui les dignités, les hautes espérances, la place d'honneur à côté de mon pere aux fêtes, aux tournois; à lui votre amour et tout l héritage des Gaston ; à moi la honte : jétais Yvan le bâtard. Eh bien ! j'ai pris le crime et la honte, et je m'en suis servi pour combattre, comme le manant de sa faux. S'il meurt, ce frère préféré, je serai le fils du comte, et

je n'aurai plus d'obstacle entre mon père et moi. Viens viens, et je deviendrai bon si je suis heureux. — A ces paroles la jeune fille recula avec horreur, et s'élança vers la porte de la prison : Yvan la saisit pour l'entraîner; mais elle résiste et s'attache aux verroux. Tandis qu'ils font effort pour triompher l'un de l'autre, on entend un grand bruit de pas et une voix qui s'écrie avec force : Malheur ! malheur !.... Le guichetier venait d'apprendre au comte que son fils avait résolu de se laisser mourir de faim , et qu'il avait jeté à l'écart les viandes qu'on lui apportait sans jamais y toucher. A cette nouvelle le comte sut troublé ; il accourut à la prison. Yvan, effrayé, voulut s'enfuir, Agnès se leva ; mais lui, sans s'y arrêter, sans leur adresser un mot ou un regard, se fait ouvrir les portes et § au cachot de son fils. l le trouva couché sur un lit de paille, faible et pâle comme un mourant. Dès que Gaston vit son père, il sit un effort et se leva par respect. — Pourquoi no manges-tu pas ? lui dit le comte : as-tu peur que je te fasse empoisonner ? L'enfant jeta un regard tout de piété filiale, et comme ses genoux ne pouvaient le soutenir, il tomba sans force sur son lit. Ainsi, quelques jours avaient suffi pour flétrir cette bella existence : la douleur avait brisé cette âme délicate, et ses yeux caves, sa maigreur, témoignaient qu'il avait beaucoup souffert. Quand le père vit en cet état ce fils, objet de tant de soins et d'espérances, il se sentit profondément ému, et il se détourna pour pleurer. Agnès approchait, en tremblant, du jeune Gaston, tandis que le comte feignait d'observer la prison pour reprendre sa contenance : elle se pencha sur sa couche, et dès qu'il la reconnut, il s'efforça de sourire; mais c'était un sourire sans joie, sourire de pure amitié; puis il lui dit d'une voix faible : —« Ta mère avait » bien raison de dire qu'à l'heure de la mort un chré» tien avait son bon ange, auprès de lui : voici le mien, » je vais mourir. — Ah ! c'est lui qui te perd, dit » Agnès, montrant Yvan qui l'avait suivie; et Gas» ton lui fit signe de se taire : – Tu ne vois pas, lui » dit-il, que mon père serait trop malheureux s'il était » encore condamné à le haïr. Adieu, ma sœur, je vais » mourir, ne me quitte pas. » En disant ces mots il la regardait avec plaisir, parce qu'il retrouvait en elle quelque chose de sa vie d'hier, si heureuse et si loin de lui. Aussitôt que le comte eut bien essuyé ses larmes, il se rapprocha de lui : « Gaston, lui dit-il, je veux que vous preniez de la nourriture; » et l'enfant fit signe qu'il obéirait. Mais le froid de la mort le saisisait déjà : ses dents s'étaient serrées, et ses yeux erraient vagues et éteints. Son père, impatient dans toutes ses volontés, voulut se servir de son poignard pour lui desserrer les dents ; mais un faux mouvemet égara sa main, et il le blessa légèrement au cou : l'enfant poussa un cri ; cette dernière émotion le tue : il regarde encore une fois, et meurt sans faire d'autres plaintes. Il est mort ! s'écrièrent à la fois Agnès et le comte. Le comte tremblait de tous ses membres, et cachait son visage dans ses mains ; Agnès était tombée sur le corps de Gaston, et un affreux silence régnait dans la prison. Agnès revint à elle-même ; elle se leva , et regardant le comte en face, elle lui dit : « C'est vous qui » l'avez tué, et il était innocent ! Le roi de Navarre » l'avait séduit : il ne savait pas qu'il portait du poison ; » il croyait que cette poudre devait vcus réconcilier avec » sa mère. La première nuit de son arrivée , il vint » avec moi prier Dieu de vous réunir, et vous l'avez » tué l.... » Lorsque le comte entendit ces paroles, il tomba dans le plus violent désespoir : il s'arrachait les cheveux, il se maudissait lui-même, il voulait attenter à ses jours; il se jeta sur le corps de son fils, regarda les tristes restes de celui qui était son orgueil et son espoir, et alors cet homme fort et redoutable se mit à pleurer comme un enfant. Puis, avec une explosion terrible de colère, il demanda des armes et des chevaliers : « Mort et damnation sur toi , Charles de » Navarrel sur toi qui a mis le poison dans les mains » innocentes du fils pour le porter dans le sein du » Père l A moi écuyers ! à moi mes hommes d'armes !

GASTON A SON LIT DE MORT.

» à cheval ! la mort et l'incendie sur toute la terre » de Navarrel » Après qu'il s'était emporté il retombait dans sa douleur; et, regardant son fils, il pleurait sans jamais pouvoir se consoler. La désolation fut grande au château et dans la ville quand on apprit la mort du jeune Gaston. Ses funérailles furent un jour de deuil. Au glas qui l'appelait dans la tombe , d'autres glas répondaient; une jeune fille faisait des vœux éternels et descendait vivante dans un monastère. Vingt ans après, à la mort du comte, le peuple se souvenait de son fils, et disait en pleurant : « C'est grand malheur, beau † Gaston, que vous » soyez mort en votre bel âge ! quel beau règne votre » bonté nous promettait ! » Le roi de Navarre, lorsqu'il apprit la mort déplorable de son neveu, dit en se frottant les mains : « Bonne » graine a trouvé son fruit ». I. LAToUR, de Saint-H bars.

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Dans le palais des rois de Navarre à Pampelune, gentilshommes et varlets, dames et damoiselles se livraient aux transports d'une joie bruyante ; les pages racontaient piteuses histoires d'amour , les chevaliers parlaient de combats à outrance , d'Anglais , de routiers ; de vieux sergens d'armes nouvellement arrivés des pays d'outre-Loire vantaient la sagesse de Charles V , roi de France , et de Duguesclin son connétable. Le vin d'Espagne remplissait les coupes d'or et d'argent ; on venait de célébrer, dans l'église cathédrale de Pampelune , le mariage de Jeanne de Navarre avec Jéhan de Monfort, duc de Bretagne. Les deux époux avaient déja quitté la demeure royale, et cheminaient vers Nantes la Brète. Charles-le-Mauvais qui , pendant tout le temps qu'avaient duré les fêtes, s'était laissé aller à toute sorte d'excès , dormait d'un sommeil presque léthargique dans l'intérieur du palais : de temps en temps, des cris étouffés , des soupirs douloureux , une agitation presque continuelle , interrompaient le silence qui régnait dans le vaste et sombre appartement. I)eux lampes d'or brûlaient sur une table, à côté d'une cheminée surchargée de sculptures gothiques. Deux hommes veillaient auprès; l'un revêtu d'une robe de moine, l'autre d'un costume oriental. Le premier lisait dans le livre des évangiles, le second dans un traité de médecine , composé par un docteur de Damas en Syrie. Un peu plus loin, au pied d'un oratoire richement sculpté, orné d'images de la Vierge et des Saints, une jeune fille priait prosternée à deux genoux. Un pāle reflet de lumière couronnait sa tête d'une auréole fantastique ; à la voir ainsi agenouillée, on eût dit un ange se couvrant de ses aîles , pour adorer le Dieu trois fois saint. — Karisi, dit à voix basse le moine qui venait de fermer son livre des évangiles , connaissez-vous cette jeune fille ? — Non , messire abbé de Roncevaux, répondit le médecin maure. — J'ai cru voir un saint du paradis , ajouta le moine. — Et moi une des houris que le prophète Mahomet a placées dans le séjour des bienheureux. — Elle prie pour notre seigneur le roi. — Elle ne pourra détourner lange de la mort qui plane au-dessus de la tête de Charles de Navarre , répliqua le maure ivarisi. — Vous croyez donc que notre seigneur est en danger ?

— Il ne lui reste pas dix jours à vivre, abbé de Roncevaux; la rouille ronge le fer, et le feu des passions brûle le corps humain. Priez, homme de Dieu, car je vous assure par le nom du grand prophète que le roi Charles mourra bientôt. Karisi se tut à ces mots, se rapprocha de la lampe, et continua à feuilleter son précieux manuscrit. Le prieur de Roncevaux, frappé comme d'un coup de foudre en entendant l'arrêt du médecin maure, ferma son livre des évangiles, pour regarder tantôt la jeune fille qui priait, tantôt Charles qui se débattait sous le poids d'un rêve pénible. — A moi, mes amis, à moi, Armagnac, à moi , sire d'Albret, s'écria-t-il en se levant en sursaut sur sa couche royale. Puis, il retomba en poussant un douloureux soupir. Karisi, s'écria le prieur de Roncevaux, ne pourriez-vous pas écarter les songes pénibles qui tourmentent notre seigneur le roi ? — Priez pour lui , vous dis-je ! ne voyez-vous pas que ces rêves sont les avant-coureurs de la mort ? Au même instant , le roi se releva avec précipitation, poussa un cri qui retentit bien avant dans le palais, et il se débattait pour se soustraire à des douleurs convulsives. — Isabella ! cria-t-il , viens près de moi , mon ange, viens soulager le malheureux Charles de NaVal'Te, — Qui appelle-t-il ? dit le médecin maure. — Cette jeune fille qui prie là-bas, répondit le prieur de Roncevaux. — Isabella ! répéta le roi d'une voix plus éclatante... Malédiction de Dieu.... Elle aussi m'a abandonné !... Isabelia ! Isabella ! Les cris de Charles firent tressaillir la jeune fille, qui se leva précipitamment et courut vers la couche royale. — Que voulez-vous d'Isabella votre servante dit-elle ?.... Et sa voix était aussi douce que celle d'un séraphin. — Je croyais que tu m'avais abandonné, dit le TOl..... — Je priais pour vous , monseigneur de Navarre. — Pour moi , pauvre lsabellal.. Puissent tes prières obtenir de Dieu pour Charles ton ami, quelques années de vie. Ma fille, assieds-toi sur ma couche , parle-moi de la Vierge et des saints, conte-moi une des histoires que tu as apprises pendant ton séjour dans le pays de France.

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— Voulez-vous, seigneur roi, que je vous raconte l'aventure de trois veneurs qui chassaient près de Paris? Je la tiens du sire Jéhan de Fresnay, votre chambellan. — Raconte-moi cette aventure, Isabella, dit le roi, en s'appuyant sur son bras gauche pour mieux entendre la jeune fille. » Oyez, donc, monseigneur le roi. « Trois chasseurs poursuivaient un cerf dans une » forêt près de Paris. Tout à coup, broussailles et » haies se couvrirent de ténèbres; de grands hur»lemens retentirent dans les bois, tellement que les » levriers et molosses en furent épouvantés. Les trois » chasseurs se mirent à genoux pour réciter dévo» tement leurs oraisons à monsieur saint Hubert, » le patron des veneurs. Quand ils eurent terminé • leurs prières, ils se levèrent pour regagner leurs MosAïQUE DU MIDI, — 5e Année.

» logis. Tout à coup trois morts leur apparurent, re» présentant les défunts en leur laideur et déformité de » squelette ; et les trois vergalans furent tellement » effayés de leurs remontrances et de l'appréhension » de la mort, qu'ils quittèrent les plaisirs et bomban» ces de la cour , pour se préparer au trépas qui n'est » qu'un doux sommeil, à ceux qui vivent selon Dieu , » et aux méchans la porte pour entrer aux tourmens » infinis (1). Et dit un des squelettes, d'aller annoncer » à Jéhan duc de Berry, que Louis son neveu décè» derait de mort subite; et le cas est advenu , puisque » le prince Louis est trépassé dans la fleur de l'âge. » — Il est mort ! s'écria Charles de Navarre, en tremblant de tous ses membres. — Ce dont le duc Jéhan son oncle , est moult con

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trit et marri : il a ordonné qu'on célébrât bon nombre de messes, et il a fait composer par un trouvère de Normandie des vers français qui seront gravés sur la tombe des trois squelettes et des trois chasseurs. Oyezles monseigneur le roi :

Jean duc de Berry très-puissant,
Et prince en France florissant ,
Par humain cours lors connaissant,
Qu'il convient toute créature,
Ainsi que nature consent
Mourir et tendre à pourriture,
Fit tailler ici la sépulture
Des trois vifs, aussi des trois morts,
Et de ses deniers la facture
En paya par justes accords.

Pour montrer que tout humain corps
Tant ait bien , ou grande cité ;
Ne Deut éviter les discords
De la mortelle adversité ;

Donc pour avoir félicité
Gardons de la mort souvenir,
Afin qu'après perplexité,
Puissions aux saints cieux parvenir. (1)

— Quelle piteuse histoire ! dit Charles de Navarre qui n'avait pas perdu une seule des paroles d'Isabella. Le prince Jéhan est donc trépassé ! — Oui, monseigneur de Navarre, répondit Isabella; faut-il pas tous mourir ? — Mourir ! mourir ! répéta le roi en grinçant des dents.... Isabella, je t'ai appelée pour entendre de ta bouche des paroles de consolation, et non des histoires de revenans.... Il me semble voir tout près de mon lit les trois squelettes de la forêt de Paris... lsabella, chasse les spectres; ils m'effraient. — Vous tremblez, monseigneur, s'écria la jeune fille en serrant à plusieurs reprises le roi contre son 89lIl. — Je suis un insensé, dit Charles ; je me laisse offrayer par des rêves... reste près de moi, Isabella ; lorsque je te vois, lorsque tu me parles je n'ai plus peur. Embrasse ton ami ! pose tes deux petites mains sur mon front brûlant ! Laisse-moi respirer ton haleine virginale. Oh ! cela me fait tant de bien. Tu es un ange, Isabella, tu ne me quitteras plus; tu prieras pour moi saint Charles mon patron, et quand j'aurai recouvré la santé, je te donnerai une riche dot; tu épouseras un gentilhomme, tu seras grande dame. — Je veux vivre et mourir votre très humble servante, répondit la jeune fille. — Mourir ! s'écria le roi qui ne pouvait s'empêcher de frémir à chaque parole qui réveillait en lui le souvenir de la mort... Isabella, où est le prieur de Roncevaux ? — Là-bas, monseigneur le roi ; il parle de votre maladie avec Karisi, le médecin maure, en attendant que vous l'appeliez.

(1) « Aux environs de ces vers, dit André Favyn, sont les » armes dudit duc de Berry qui sont semées de fleurs de lys » de France sans nombre, à la bordure de gueules pour brisu» fes , comme elles sont à la sainte chapelle de Bourges, bâtie » et fondée par ce duc et sa femme qui sont enterrés dans le » choeur d'icelle. »

- Vas lui dire que j'ai quelque chose à lui demander. Un instant après, le prieur de Roncevaux était près de la couche royale. — Prieur de Roncevaux, lui dit Charles, avezvous des nouvelles du moine Ruiz Diaz de Torrès ? - Il est arrivé ce matin, monseigneur le roi ; il apporte un morceau de la vraie croix, et j'attendais votre réveil pour l'introduire auprès de vous. — Hâtez-vous donc, car il me semble que la sainte relique me donnera grand soulagement. — Karisi, dit le prieur de Roncevaux, en se tournant vers le médecin maure, faites entrer Ruiz Diaz de Torrès. Le moine entra suivi de quelques autres religieux vétus de robes de pélerins; ils avaient accompagné Ruiz Diaz de Torrès à Sévilla la bella, où il était allé quérir le morceau de la vraie croix. Le prieur de Roncevaux récita de longues prières, mit la sainte relique dans une petite boîte d'or et la suspendit au cou du roi. Tout à coup les douleurs devinrent plus violentes ; Charles de Navarre se roula sur sa couche en poussant de grands cris : — Je suis damné, disait-il : la main de Dieu s'est éloignée de moi. Cette relique me brûle comme un fer rouge... reprenez-la prieur de Roncevaux, reprenez-la, si vous ne voulez que je la foule aux pieds. Dieu s'est éloigné de moi vous dis-je; Charles de Navarre est indigne de recevoir à sa dernière heure les secours et les consolations de la religion. Le prieur effrayé par les blasphêmes du roi, fit tous ses efforts pour détacher la chaîne; le roi impatienté la rompit, et jeta la relique contre la muraille : — Maintenant j'étouffe moins, dit-il... M'avez-vous trompé, prieur de Roncevaux?ajouta-t-il.... Le moine Ruiz Diaz de Torrès a-t-il apporté de Séville quelque maléfice de l'enfer; s'il en était ainsi, je vous ferais pendre tous deux. — Monseigneur le roi, s'écria Ruiz Diaz de Torrès, je vous jure par les plaies du Sauveur, que j'ai apporté un morceau de la vraie croix. — Et que m'importe, reprit le roi, elle ne peut apporter aucun soulagement à un damné ! Rodrigo d'Urris, ajouta-t-il en se tournant vers son médecin ; vous serez plus puissant que les reliques des saints, vous soulagerez le roi de Navarre votre seigneur. — J'ai étudié tous les secrets de mon art, pour triompher du mal qui vous tourmente, répondit le médecin. -Ordonnez, et je vous obéirai;je suis votre esclave, Rodrigo d'Urris. — J'ai lu dans un ouvrage d'un célèbre médecin de Paris, qu'un prince d'Angleterre atteint de la même maladie que vous, recouvra la santé dès qu'on eut introduit dans ses veines du sang de jeune fille. — Du sang de jeune fille l s'écria le roi.... — Affaibli par vos blessures, par vos longues fatigues à la guerre, vous avez perdu toute vigueur; en substituant à votre sang celui d'une jeune fille, nul doute que vos membres recouvreront leur force primitive. — Que me dites-vous, Rodrigo d'Urris... Il faudrait donc faire mourir une fille pour prolonger ma vie de

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