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oRTHEZ,

AU MOIS D'OCTOBRE 1584.'

« Cher sire, disait le comte Gaston de Foix, troi» sième de nom , à l'un de ses chevaliers, Espaing du » Lion, c'est grand dommage que mon fils soit allé » visiter sa mère, et le roi de Navarre, son oncle; je » le connais assez méchant homme, ce maudit roi, » pour me gâter le beau naturel de cet enfant; et bien » je vous assure qu'il me tarde de le voir dans mon » château d'Orthez. — Madame sa mère y veillera, » répondit Espaing, et d'ailleurs, les mauvais conseils » ne germeraient pas dans le cœur de votre fils. — A » la bonne heure , reprit le comte; mais, quant à » madame sa mère , son premier désir, nous le sa» vons, est de voir prospérer le roi de Navarre, » même aux dépens de son fils et de moi : ainsi donc, » je vous prie de ne plus m'en parler. » Le comte se tut après ce peu de mots; il parut rêveur, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent un silence profond, car ils ne pouvaient élever la voix en sa présence que lorsqu'il daignait les interroger. Bientôt il se leva de table, se mit à promener à grands pas, et donna brusquement ses ordres pour la nuit. On entendit aussitôt les écuyers de service se répandre dans tout le château , monter aux tours pour placer des sentinelles, faire rouler des portes pesantes sur les gonds qui crient, pousser des verroux et remplir les voûtes sonores d'un bruit confus de fers et de voix ; mais, dans un moment, tout rentra dans le calme, et l'on n'entendit plus que les pas graves et mesurés du comte qui était toujours pensif et silencieux. Tous ses écuyers, immobiles et groupés dans le coin de la salle, étaient attentifs à ses moindres gestes, et cherchaient à deviner ses pensées, car la tristesse de leur redouté seigneur les tenait à la gêne et devenait pour eux un sujet de cruel souci; celui qui était heureux devait cloîtrer dans son âme sa joie tout entière ; celui qui n'était pas sûr d'être en faveur auprès du comte, allait passer une nuit de rêves alarmans et d'affreuses insomnies : leur vie était comme en suspens; ils semblaient attendre qu'il leur en rendît l'usage. Qui vive l s'écria tout-à-coup au milieu du silence, un soldat en sentinelle au bord des fossés; et une voix lui répondit : Foix et Béarn ! ouvrez les portes : je suis Gaston. — Mon fils ! dit le comte qui s'était arrêté pour mieux entendre; mon fils est de retour; allez le recevoir, allez tous, allez vîte. — Et ces hommes, naguère si accablés sous la tristesse du comte, semblent ressaisir l'existence et s'animer de sa joie; ils se précipitent en foule, et le vieux château d'Orthez, qui était calme et sombre, brille soudainement de mille flambeaux, et pousse comme un grand cri de joie pour répondre au jeune Gaston. Aussi faut-il dire qu'il était aimé de tous pour sa MosAïQUE DU MIDI. — 3e Année

bonté, sa douceur, et encore pour sa beauté, car il ne lui manquait rien de ce qui peut captiver le cœur des hommes : il avait les yeux bleus et chastes, les cheveux blonds, une taille haute, quoiqu'il fût à peine âgé de seize ans, et pour dernier et suprême ornement à sa beauté, une âme pure et ardente. Il rougissait comme une jeune fille, il avait les emportemens d'un homme. Au milieu des flambeaux et des cris, une troupe d'écuyers et de chevaliers le conduit comme . en triomphe vers son père; et lui, tout ému de ces marques d'attachement, s'adresse à tous, à chacun, et leur donne au hasard un mot, un sourire, un regard, un serrement de main. Lorsque le comte, qui l'attendait avec ses intimes, entendit toutes ces voix parmi lesquelles il distinguait une voix, et tous ces pas qui entouraient les pas de son fils, il ne put se contenir dans sa dignité; il courut pour l'embrasser , et le père entraîna le souverain. Après l'avoir enveloppé de ses bras et comme caché dans sa poitrine, il le regardait avec fierté : « Voyez » donc, messeigneurs, disait-il, comme il a grandi ! » comme il est puissant ! Vive Dieu ! Je veux bientôt » te sacrer chevalier, car dans notre famille on est » homme à quinze ans : à quinze ans je partis pour » aller guerroyer en Espagne, et je laissai toutes mes » forteresses en état de défense, avec cette devise en » notre belle langue : touches-y si tu oses (Toucos-y » se gaousos). » Après cela il embrassait encore le jeune Gaston, et la noblesse de sa cour, qui ne redoutait plus le comte, maintenant adouci par son amour de père et préoccupé par son fils, prenait part à leur contentement et discourait sans contrainte. Le jeune homme raconta son voyage, rendit compte de ce qu'il avait vu, et montra les présens du roi de Navarre. Est-ce tout ? dit le seigneur de Foix; et Gaston répondit avec quelqu'embarras : c'est tout. Alors le comte se leva, congédia son fils , ses chevaliers et leur dit adieu jusqu'au lendemain. Il était déjà minuit, et la lune était haute dans le ciel; sa lumière pâle éclairait les tours d'Orthez, placées de distance en distance comme des sentinelles devant le château : on eût dit des guerriers immobiles sur leurs lances; des ombres épaisses pendaient derrière elles comme les plis de leurs manteaux, et l'étendard des Gastons flottait au-dessus comme un panache sur le casque d'un chevalier. Au milieu de ce calme, le jeune Gaston, la tête pleine d'amour, veillait attentif au moindre bruit ; dès qu'un silence profond l'avertit qu'autour de lui tout dort, il se lève, et passe, insensible et léger comme un ombre, à travers la nuit et à côté des sentinelles qui ne le voient ni ne l'entendent. Un de ses écuyers le seconde , il 24

l'accompagne, le guide, et lui ouvre une porte secrète ; à l'aide d'une échelle il traverse les fossés et descend vers la ville : on l'attendait. C'était une jeune demoiselle, une bien jeune demoiselle, qui avait pour lui dans son âme une amitié de sœur, car sa mère avait nourri Gaston de son lait ; un amour d'enfant, car elle ne comprenait pas ce qui se passait en elle-même : chose étonnante de la voir rêveuse , et la main sur son cœur, comme pour en étudier les secrets élans; fuir quelquefois son jeune seigneur, et souvent le chercher; dans un moment de trouble, repousser en rougissant le fils du comte, puis embrasser son frère, et donner à l'amitié des baisers et des caresses qui allaient se perdre dans l'amour. Tous deux avaient eu leur absence à grande peine, et saisissaient la première occasion de se voir; tous deux allaient l'un vers l'autre, émus, tremblans, inquiets et heureux. Oh ! ce fut un doux moment pour chacun, de faire sur cette cruelle absence de longues , plaintes entrecoupées de sermens et de baisers ; de se bien voir, de pleurer d'aise, et d'écouter dans le silence le bruit de leur haleine et leurs moindres soupirs : ils devaient aimer cette nuit, mystérieuse comme leur tendresse , le ciel calme et serein comme leurs âmes; ils devaient trouver bien du charme à recevoir un sourire et un regard à travers l'ombre adoucie par la lune. « Ma douce Agnès, dit Gaston, ma sœur, ma belle » demoiselle, dis-moi, n'y a-t-il pas un bruit au sein » de ce repos? Oui mon frère, répondit Agnès, celui » du Gave qui coule à travers nos champs, mais que » l'on n'entend pas durant le jour parce que mille ru» meurs couvrent le murmure de ses eaux. — Et bien ! » reprit Gaston, il en est ainsi de ma tendresse : si je » puis t'oublier un moment dans le désordre des fêtes, » aussitôt que le calme revient dans mon cœur, il n'y » a qu'une pensée, mon amour, comme il n'y a d'au» tre parfum dans une sainte chapelle que l'encens qui » brûle pour Dieu, d'autre voix que celle du prêtre » qui le prie. Mais aide-moi plutôt à obtenir du ciel » qu'il touche le cœur de mon père en faveur de » son épouse ; le roi de Navarre qui prend à grande » commisération les peines de sa sœur, m'a donné le » moyen de la ramener ici. Gaston, me dit-il quand » je me départis de lui, prend cette petite bourse, » elle contient une poudre mystérieuse, et si tu peux » en faire goûter adroitement au comte, il aimera de » nouveau ta mère et tu les auras réunis : Agnès ! quel » bonheur ce serait ! » Alors ils tombèrent tous deux à genoux. « Seigneur » Dieu , disait Gaston, qu'il vous plaise de ramener » ici ma bonne mère, car elle n'a pas mérité de souf» frir comme une veuve sans enfant, elle qui a son » fils et son époux. » Et à mesure qu'il faisait cette rière, Agnès la répétait à voix basse comme un enant. Mais tandis que leurs mains et leurs regards imploraient le ciel, un rire strident et concentré, un rire de joie infernale, vint troubler leur recueillement. Agnès fuit dans les bras de Gaston ; celui-ci porte la main à son épée , se tourne vers un buisson, d'où venait le bruit, et d'une voix ferme : « Approche, si tu » as une âme vivante dans tcn corps , je te répondrai;

» approche encore , si tu es un âme damnée qui te

» railles de nos prières, parce qu il ne faut pas même » un coup d'épée pour te vaincre, mais seulement une » goutte d'eau bénite ou un signe de croix ». Ils écoutèrent long-temps , mais on ne répondit pas. Gaston conduisit Agnès, tout émue de frayeur, vers celle qui l'accompagnait et revint seul au château. En rentrant il disait en lui-même : « Serait-ce quelque esprit » familier, comme l'Orthon du seigneur de Corasse ? » Mais qu'est-il besoin des esprits, des sorciers , des spectres ou des démons pour que des monstres errent par la nuit. Ce n'était pas l'Orthon du seigneur de Corasse ; c'était Yvan , le frère bâtard du jeune Gaston : attentif qu'il était à toutes ses démarches , il avait remarqué sa sortie. Yvan contemplait avec peine l'avenir brillant de son frère, et le regardait comme un obstacle à son élévation; aussi le poursuivait-il de sa jalousie, et dans l'ame du comte , et dans l'amitié que lui vouait la noblesse et le peuple, et dans ses espérances de grandeur et d'amour : il le soupçonnait de nourrir un penchant secret pour Agnès, et le voyant sortir mystérieusement la nuit, il voulut le le suivre pour s'en assurer. Le même écuyer qui avait servi Gaston le seconda, car il l'avait menacé sur un premier refus de l'accuser devant le comte : il put donc aller pas à pas à la suite de son frère, et saisir, à la faveur de la nuit et du silence, un secret plus précieux que celui qu'il venait chercher : son âge et sa méchanceté le mettaient à même de comprendre les intentions perverses du roi de Navarre ; il vit , dès le premier abord , que Charles le Mauvais abusait de la crédulité de son neveu pour perdre le comte de Foix, et une seconde réflexion lui dit qu'il pouvait, lui, perdre le fils en abusant de la crédulité du père. Comment reconnaître en effet, dans un premier accès de colère, l'innocence de celui qui portait du poison dans son sein et qui le cachait avec soin ? Le lendemain au matin, tandis que Gaston s'occupait à se vêtir, Yvan vit pendue à son cou la bourse qu'il pensait contenir du poison, et il le questionnait là-dessus. « Apprenez, lui dit son frère qui était sans » défiance, que jai là de quoi ramener ma mère à » Orthez : c'est assez vous en dire ». C'est bien , répondit Yvan, et ils sortirent tous deux pour se distraire au jeu de paume. A peine ils commençaient qu'une querelle s'engagea ; car Yvan, qui avait sur Gaston l'avantage de savoir son secret, le traitait avec moins d'égard que de coutume. Gaston qui était bouillant s'emporta jusqu'à lui donner un soufflet , et celui-ci qui cherchait déja l'occasion de se plaindre et de le trahir, allait trouver le comte, mais son frère l'arrêta : « Si tu as du cœur, lui dit-il , écoute : » lorsqu'un vrai gentilhomme se trouve offensé , il » n'en appelle qu'à Dieu et à son épée ; allons au-delà » des fossés, je te rendrai raison. — Je veux une » vengeance plus sûre, et monseigneur saura que vous » donnez des rendez-vous d'amour. Ah ! c'était toi !.. » prends garde, oh ! prends garde à ce que tu vas lui » dire. — Que Dieu m'aide; et votre Agnès..... — Tu » t'expliqueras. — Devant le comte. — Une réponse » enfin : un mot ou un coup d'épée. — Rien. — Mau» dit bâtardl les vrais gascons ne se font pas redire » une injure. — Le bâtard parle moins, mais il se » venge mieux. — Il n'ose pas tirer l'épée. — Si le » hasard ne t'avait pas fait naître ce que tu es..... » — N'y a-t-il que cela qui t'arrête ? viens : un comte » de notre maison disait que l'aîné de ses fils était » celui qui avait la dague la mieux trempée ; viens : » je serai le bâtard si je suis le plus lâche ».... En même temps Gaston qui avait dégaîné , retenait son emnemi d'une main , et de l'autre le menaçait avec son épée pour le contraindre à se défendre; mais Yvan effrayé cherchait à se débarrasser , et appelait au secours. Par malheur , le comte qui descendait à ses écuries l'entendit se plaindre, et vint avec toute sa suite pour reconnaître ce bruit. « Qu'est-ce donc ? » s'écria-t-il, égorge-t-on quelqu'un ici ? » Gaston , à cette voix forte , à cet aspect imprévu, demeure immobile et déconcerté. Yvan, qu'on n'interroge pas, accuse son frère de s'être emporté sur une simple querelle , et de vouloir la vider l'épée à la main. « A » mon insu et contre mes ordres! interrompit le comte, » je voudrais bien le voir ». Il affectait d'être très-irrité, mais on voyait dans ses yeux un secret contentement , il regardait avec plaisir son fils encore ému de colère, qui baissait les yeux devant lui , mais qui tourmentait dans sa main la poignée de sa dague ; et il se détourna pour sourire avec les gens de sa suite. Après les avoir gourmandés tous deux, le comte se retirait, lorsque Yvan ajouta mystérieusement, que Gaston mériterait à bon droit d'être puni, lui qui voulait châtier les autres. Le comte fut frappé de ces paroles ; il observe que son fils rougissait , et prenant le bâtard en particulier : « Qu'est-ce à dire ? que savez-vous ? lui dit-il, parlez. » — Mon frère, répondit celui-ci, cache du poison dans » une bourse qu'il porte toujours en sa poitrine; c'est le » roi de Navarre qui le lui a donné pour vous. — Jour » de Dieu! s'écria le comte avec un éclat terrible, et » portant la main à son poignard , que dis-tu là? » Tous les assistans eurent un frémissement de crainte. Puis , à voix basse, il ajouta : « Taisez-vous, sur » tout ce que vous venez de m'apprendre » ; et il se retira dans son appartement, sombre , inquiet, sans dire un mot à son fils ou à ses chevaliers, qui restèrent plongés dans l'incertitude et la crainte. La journée se passa sans que le comte voulût s'entretenir avec aucun des siens. Il était agité de différentes passions, il formait successivement des projets divers sans se fixer jamais; il voulait faire venir son fils, puis il aimait mieux le surprendre ; tantôt il se travaillait lui-même, et se sortifiait de toute sorte de raisons pour se démontrer l'innocence de son fils ; tantôt ramenant ses pensées et toute sa haine sur le roi de Navarre, il voulait monter à cheval et lui faire la guerre : ainsi la nuit arriva sans qu'il eût rien résolu. Le comte de Foix était dans l'usage de ne faire qu'un repas, et à minuit. Déja tout s'apprêtait dans la grande salle : la noblesse des états de Foix et Béarn qui séjournait à Orthez près de son souverain, et tous les seigneurs qui venaient visiter le comte, étaient montés au château pour aller faire leur cour. On s'entretenait des nouvelles de la journée : on discourait longuement de chasse, de guerre et d'amour. Parmi ces chevaliers, on voyait là le sire de Raimbau, triste et sombre depuis † avait fait périr méchamment dans un transport

e jalousie, le brave de Mauléon, son amiintime et

son frère d'armes; le bâtard d'Espagne, frère du comte de Foix, écuyer d'un haut courage et d'une force remarquable : le comte se plaignait un jour dans sa grande galerie de ce qu'on faisait petit feu au-dedans, quand il y avait froid au-dehors ; le bâtard d'Espagne qui entendit ce reproche , descend dans la cour où l'on venait d'apporter du bois pour l'usage du château ; il prend un âne chargé, le porte religieusement dans la grande galerie, et le jette dans le foyer lui et sa charge , au grand contentement des assistans et du comte, qui trouve le fait prodigieux et digne d'être chronisé. On y voyait encore Espaing du Lion, un des intimes confidens du comte, qui les prenait toujours parmi ses chevaliers les plus recommandables, sans jamais admettre dans sa familiarité des femmes ou des prêtres, comme en agissaient les autres seigneurs de son temps. Il ne recevait que les évêques et les abbés, encore même aux jours solennels ; et quant aux femmes, il était si peu galant, qu'il ne put pas même souffrir la sienne auprès de lui. Le seigneur de Corasse était entouré de pages et d'écuyers attentifs à lui entendre raconter les fidèles services de son esprit familier, Orthon. Pierre d'Enchin, capitaine anglais du château de Lourde, se vantait d'avoir pris Ortingas et le Pallié, sur les bords de la Lèze. Le captal de Buz faisait à quelques seigneurs le récit des amours du roi d'Angleterre, Edouard, avec la comtesse de Salisbury. Ainsi voyait-on rassemblés en cette cour des chevaliers de tous pays qui racontaient les nouvelles des contrées les plus lointaines. Ceux qui passaient d'Espagne en France, ou qui venaient d'Europe vers un royaume d'au-delà des Pyrénées, ne manquaient jamais d'aller rendre hommage au gentil eomte de Foix. Dans ces temps on s'entretenait surtout à Orthez des guerres de France et d'Angleterre, de Castille et de Grenade, et les chroniqueurs qui voyageaient pour recueillir les faits d'armes d'alors , soumettaient leurs histoires au comte, qui avait pris part à toutes ces grandes choses : il portait la condescendance jusques à leur donner, lui-même et de vive voix, de longs éclaircissemens qu'ils ne pouvaient puiser ailleurs, et les encourageait à écrire la vic du siècle qu'il trouvait plus remarquable que tout autre prouesse de guerre. Les ménétricrs de Provence et de Toulouse venaient souvent lui réciter leurs ballades et leurs romans ; car il leur accordait toujours bon accueil, noble familiarité, excellente chère. Entouré de ses chevaliers, au foyer de la grande galerie, il passait les longues nuits d'hiver à les écouter, tant il avait de plaisir à les entendre; aussi faut-il dire que les poètes d'alors, méritaient de fixer l'attention des grands, et d'obtenir l'affection du peuple. Ils n'étudiaient pas les goûts de leurs maîtres, comme l'a fait depuis la petite race des lettrés : aventuriers francs dans leur parler, amoureux et braves avec enthousiasme, ils devaient plaire aux hauts barons, par l'originalité de leurs mœurs; au vis-à-vis du peuple , ils ne s'isolaient pas dans leur propre grandeur; ils fraternisaient avec lui, pleuraient de ses peines ou riaient de ses joies, et prenaient leur part dans les espérances et les maux de la patrie. Quand un ménétrier venait à Orthez, il allait descendre à l'hôtel de la Lune, et se montrait d'abord sur la place publique; lorsque les manans et les bons bourgeois s'étaient attroupés autour de lui, il leur chantait des vers à peu près semblables à ceux-ci :

Au temps passé du siècle d'or, Crosse de bois , évêque d'or, Maintenant on change les lois, Crosse d'or, évêque de bois.

Et les bonnes gens, égayés par ces chansons, oubliaient un moment qu'ils payaient la dîme, la taille, et suaient à la corvée. Le poète montait ensuite au château, faisait tressaillir le comte par quelque beau récit, et dans l'abandon de son enthousiasme, obtetenait un pardon ou jetait une vérité. Quand ils s'éloignaient de lui, poètes et chroniqueurs, il leur faisait toujours de riches présens en les priant de se souvenir d'Orthez; car il ajoutait à la munificence de ses doo un air de gracieuse cordialité qui en relevait le Po La foule brillante des chevaliers et seigneurs de tout rang circulait dans les grandes salles; o ooodait au milieu de leurs discours le bruit de leurs éperons garnis de soie, et le cliquetis léger de leurs armes; quelques-uns se groupaient Pour ooo deviser ensemble, et les jeunes pages venaient écouter furtivement et s'exaltaient comme eux , impatiens d'être armés chevaliers; d'autres promenaient le long des galeries et délassaient leur esprit dans une causerie facile et gaie; tout l'honneur de la chevalerie était làdedans.Les écuyers de service étaient cuirassés et marchaient casque en tête, le haubert d'acier sur.le corps, prêts à se couvrir du chaperon pour aller faire sentinelle derrière les créneaux ; le plus grand nombre était paré richement de tuniques, cottes, surcots et mantelets dorés tout frappés de leurs armoiries; des panaches de diverses couleurs flottaient sur leurs têtes ; le moindre geste faisait jaillir de leurs beaux vêtemens lus de mille étincelles; le reflet des lumières ajoutait à l'éclat des broderies, et donnait de la saillie aux plus légers mouvemens : on eût cru voir une de ces hautes moissons d'été que la brise balance, et dont la couleur change et se nuance à chaque ondulation. Cependant l'heure du repas approchait : les tables étaient prêtes, et l'on n'attendait que le comte. On annonça qu'il allait paraître; aussitôt les discours cessèrent; on se plaça pour le recevoir; et on attendit en silence, dans la crainte et le respect. Le comte était le plus beau chevalier de son temps ; aussi ses vassaux l'appelaient Phébus, et le comparaient au soleil : sa taille élevée, ses grands yeux bleus, pleins d'une fierté mâle, inspiraient la crante ; il était comme revêtu de toute sa dignité; l'on ne pouvait approcher de lui sans être saisi de respect. Il parut enfin; il avait la tête haute et la démarche précipitée, un poignard brillait à sa ceinture; on se découvrit, et on s'inclina profondément. Il promena rapidement ses regards sur l'assemblée, et apercevant le maréchal de Sancerre : « Beau sire, lui dit-il, » soyez le bienvenu : quelle nouvelle de la cour de » France? — Très-redouté seigneur, répondit San» cerre, le roi me mande vers vous pour réclamer vo» tre secours contre l'Anglais; il espère que vous ne

» resterez pas encore indécis, et que vous défendrez » votre suzerain, comme le devoir l'exige. — Mon » devoir ! qu'est-ce à dire ? interrompit Gaston; mes » sujets et moi, Monsieur le maréchal, nous ne rele» vous que de Dieu, et la terre de Béarn est libre ; » quant à vos guerres avec l'Anglais, ce sont affaires » qui ne me regardent pas. » Après cette réponse brusque, il se tourna d'un autre côté pour entendre les députés de la ville de Toulouse. Ils lui exprimèrent la gratitude et le dévouement des états du Languedoc qu'il avait daigné prendre sous sa protection. « Assurez les » bons bourgeois de Toulouse, leur dit-il, qu'ils seront » toujours bien abrités sous mon bouclier, et que der» nièrement encore j'ai fait supplicier près des Hautes» Rives, deux cents compagnons qui pillaient au Lau» ragais. » Après avoir adressé au hasard quelques mots à d'autres seigneurs qu'il aperçut, il s'assit à sa table, et fit signe aux chevaliers et seigneurs de tout rang, qui étaient venus le visiter, de se placer à celles qu'on leur avait préparées. Le comte faisait rarement, même à ceux qu'il estimait le plus, l'honneur de les admettre à son côté : il prenait le repas seul; douze écuyers rangés autour de lui, se tenaient immobiles, un flambeau à la main ; ses fils le servaient, et déposaient sur sa table les mets que d'autres écuyers leur apportaient dans des plats d'argent. A quelque distance de lui, les barons, les évêques, les seigneurs de haut lieu, étaient assis à une autre table; un de ses premiers officiers y présidait. Immédiatement après, c'étaient les chevaliers, abbés, gens de robe et les capitaines qui gardaient les châteaux importans; un simple chevalier du comte tranchait ici. Venait enfin la quatrième table, où se placèrent les écuyers, les pages de distinction et les clercs du château. Tout un peuple de varlets et d écuyers se tenait debout près des tables, attentifs à leur service. Aux deux extrémités de la salle, les sergens d'armes veillaient aux portes et restaient immobiles sur leurs bancs. Mais tandis que le repas commençait autour de lui, morne et pensif, le comte oubliait de prendre de la nourriture, et demeurait immobile les bras croisés : tous ceux qui l'observèrent en furent inquiets et se mirent à le considérer avec attention. Tout-à-coup il semble sortir de sa préoccupation : « Viens ici , dit-il à son fils Gaston, je veux te dire un » mot. » L'enfant approche; des qu'il l'a sous sa main, il le saisit avec force, touche sous ses vêtemens la bourse et le poison, et lui demande ce qu'il cache là, dans sa poitrine. Etonné de cette question, de ces regards menaçans, l'enfant n'ose répondre et pâlit; le comte qui voit dans son trouble une preuve du crime, déchire les vêtemens qui couvrent le poison, et s'empare de la bourse qui le contient. Toute la noblesse, attentive aux mouvemens du comte qui s'était levé de sa table, se lève aussi, et vient se ranger en cercle derrière les flambeaux de ses douze écuyers ; Gaston verse le poison dans une sauce, et appelle un chien qui ne le quittait pas. Un silence effrayant régnait dans la salle; tout le monde avait compris qu'il s'agissait de poison, et qu'on allait faire une épreuve terrible; le comte lui-même laissait percer à travers sa colère la crainte de trouver son fils coupable. Le chien mange ce qu'on lui presente, et tout-à-coup, aux yeux des spectateurs étonnés, il tombe, se roule et meurt... Ah, traître ! s'écria le comte, avec une expression terrible de sureur, traître maudit ! et en même temps il dégaîna son poignard, et s'élança vers son fils pour le frapper; mais les seigneurs se précipitèrent en foule † l'arrêter : les uns retenaient son bras, les autres e suppliaient dépargner cet enfant qui ne pouvait pas être capalle d'un crime aussi noir; d'autres entouraient le jeune Gaston, pâle, accablé, comme frappé d'un coup mortel, et voulaient lui faire un rempart de leur corps. Mais le comte, qui était fort et puissant, écartait tous ceux qui voulaient l'arrêter; il allait mettre la main sur son fils, lorsque le même écuyer, qui avait favorisé la veille la sortie du Jeune homme, osa se présenter devant lui pour sauver son jeune maître : le comte, qui voyait autant d'ennemis dans tous ceux qui approchaient de son fils, lui plonge son poignard dans la poitrine, et le renverse tout sanglant sur le pavé de la salle. Alors le désordre fut au comble; quelques-uns tiraient leurs épées pour se défendre, et croyaient le comte atteint de frénésie; d'autres fuyaient en poussant de grands cris et se cachaient derrière les tables renversées; c'en était fait du jeune Gaston, si le brave Espaing ne l'eût adroitement poussé dans une galerie, et renfermé dans une tour dont il cacha la clef. Le comte, les yeux ardens, le poignard levé, le demandait à grands cris et le cherchait dans la foule des seigneurs qui s'ouvrait devant lui; enfin, lorsqu'il vit qu'on l'avait sauvé de ses coups, soit lassitude, soit qu'il revînt à lui-même, il s'arrêta, et d'une voix concentrée il dit entre ses dents, en serrant fortement son poignard : « J'ai fait quinze ans la guerre aux rois » d'Espagne, d'Angleterre, de France, pour te laisser » un plus bel héritage; et voilà qu'en récompense tu » me gardais le poison ! mort ! enfer l damnation sur » toi ! » A ces plaintes et à ces menaces terribles, succédait un silence profond; tous ceux qui l'entouraient étaient comme frappés de stupeur, et quand ils le voyaient frémir de tous ses membres, et lever son poignard au-dessus de sa tête, ils demeuraient muets, immobiles, tremblant qu'il ne retombât dans ses premiers transports. De momens en momens éclataient sa fureur et sa voix retentissante comme le tonnerre au sein d'une nuit calme : alors tout le château d'Orthez était plein de sa colère. Il se tourna d'un air résolu vers un groupe nombreux de chevaliers et fit deux pas vers eux : « Si je savais, leur dit-il, quel est parmi vous » le traître qui a favorisé sa fuite, je l'étendrais mort » à côté de celui-là; » et en même temps ses regards, sa bouche, son front et sa main, en lui, tout avait sa menace. « C'est moi qui suis le traître, » répondit une voix calme, l'on vit un homme à cheveux blancs s'avancer respectueusement vers le comte; c'était Espaing du Lion. « Monseigneur, dit-il, foi de chevalier, je » crois votre fils innocent; je n'ai pas pu soupçonner » un crime au milieu d'une vie si pure : il est main» tenant renfermé dans une tour; daignez l'entendre » avant de le juger; au nom de votre bon peuple et » de votre noblesse, Monseigneur, écoutez, en faveur » d'un fils que nous aimons tous, la voix d'un de vos » plus fidèles. » Le comte, qui avait paru blessé dès

l'abord, le regarda fixement; et comme Espaing par

lait de conviction, et qu'il avait les larmes aux yeux, il en parut frappé; mais revenant, par un transport soudain, à sa colère et à sa douleur, il s'écria : « Je » n'ai plus de fils, je n'ai plus de fidèles serviteurs ! » et aussitôt il ordonna, du ton le plus impérieux, qu'on saisît sur le champ jusques à quinze écuyers qui étaient au service de son fils, et qu'ils fussent sans retard décollés dans la cour du château. On frémit à cet ordre cruel : mais personna n'osa se plaindre ou élever la voix pour défendre ces malheureux, car chacun tremblait pour lui-même. On les conduisit au lieu de l'exécution les mains liées derrière le dos; ils poussaient des cris lamentables, et demandaient grâce à leur seigneur; mais lui, toujours inflexible, regardait les apprêts de leur supplice, placé derrière les vitraux d'une fenêtre, et en pressait le moment : on les voyait à la lueur des flambeaux, se tourner vers les lieux d'où pouvait venir le pardon, et tomber en demandant merci pour eux et pour leur jeune maître. Cet affreux spectacle avait un autre témoin que le comte, et ce témoin n'y était pas insensible comme lui : le jeune Gaston entendit du haut de son cachot les cris de ses plus chers qu'on égorgeait. Pâle et défait, il s'était traîné jusques à une petite fenêtre de sa prison ; et de là il les voyait poser la tête sur le billot ; de là il entendait leurs dernières plaintes, et puis le bruit de leurs cadavres que l'on jetait dans les fossés : toutes ces horreurs, mystéres noirs pour sa belle âme; tous ces crimes, ces spectacles de sang avaient brisé son cœur ; il tomba sans force et regarda le ciel. La lune jetait ses rayons pâles sur ce visage décoloré, la nuit était belle comme la veille ; comme la veille on n'entendait que le bruit du Gave dans la campagne; tout était comme la veille : seulement, à pareille heure, l'enfant était auprès d'Agnès. Il passa plusieurs jours, morne, insensible, replié en lui-même, sondant avec esfroi la perfidie noire qui l'avait perdu; et tandis que la noblesse de Foix et Béarn s'empressait vers Orthez pour fléchir le comte, il était insouciant de sa vie, parce qu'il est des crimes et des revers qui nous rejettent si loin de nous-mêmes, qu'on se trouve dans un pays inconnu , obligé d'essayer une nouvelle existence. Cependant le comte, revenu de ses emportemens, écoutait avec plaisir les voix qui s'élevaient en faveur de son fils : les louanges qu'on faisait de sa douceur et de son amour pour lui, étaient un baume versé sur sa plaie; en même temps, le peuple d'Orthez criait au bord des fossés que le jeune Gaston était innocent, et voulait entrer au château pour demander sa grâce au comte. Celui-ci, charmé d'être seul à condamner son fils, permit aux évêques et aux seigneurs de le questionner. A toutes leurs demandes, à toutes leurs prières, le jeune homme répondit qu'il n'était pas couable; mais il ne voulut jamais avouer que le roi de avarre lui eût donné le poison, crainte de mettre un nouvel obstacle au retour de sa mère. Ainsi les chevaliers n'avaient rien d'heureux à rapporter au comte. Ils descendirent de la prison pendant qu'il se montrait au peuple : on l'avait introduit par son ordre dans la grande cour du château. « Eh bien! messeigneurs, leur dit-il, que répondrons-nous à ces bonnes gens d'Orthez

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