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goulême serait de droit et de fait proclamé roi de France. — Dieu vous entende ! cousin Barbezieux, dit la comtesse : ah si mon rêve venait à s'accomplir l ajoutat-elle à voix basse en se penchant vers son époux. — En selle, messeigneurs, en selle , s'écria un piqueur en entrant subitement dans la salle du festin; venez tous : le cor résonne; vos chiens sont à la poursuite de deux énormes sangliers. Un instant après, on n'aurait pas trouvé dans le château de Cognac un seul des nombreux convives du comte d'Angoulême. La chasse dura jusqu'au soir; on tua les deux sangliers; les festins recommencèrent, pages et valets y eurent part, et l'allégresse fut générale. Le lendemain, au point du jour, le comte de Confolens, le sire de Larochefoucauld, le sire de Barbezieux, le baron de Chabannais firent leurs adieux au comte et à la comtesse d'Angoulême ; ils se rendirent à Saintes, pour assister à un tournoi auquel les gentilshommes de Saintonge avaient invité la noblesse d'Angoumois, du Périgord, de la Guienne et du Poitou.

II. L'oRME DE CoGNAC (1).

La comtesse d'Angoulême se livrant au doux espoir d'être bientôt mère, passa les six derniers mois de sa grossesse dans son château de Cognac avec ses demoiselles d'honneur et ses matrones ; elle surveillait ellemême les préparatifs que nécessite la naissance d un enfant, et ses paisibles occupations absorbaient ses journées toujours trop courtes, parce qu'elles s'écoulaient dans un ineffable bonheur. Le comte Charles ne quittait plus sa chère Louise, et ce couple heureux vivait presque ignoré dans un manoir de province, lorsqu'il aurait pû paraître avec éclat à la cour du roi de France. — Comte d'Angoulême, lui disait souvent Louise de Savoie, le ciel a donc exaucé nos vœux, et nous ne mourrons pas sans héritier. — Vous mettrez le comble à mon bonheur sur cette terre, madame la comtesse, répondit Charles; le moment tant désiré par vous et par moi approche, et avant que les vignerons de l'Angoumois aient récolté leurs raisins, je serai père. — Avant la fin du mois de Septembre, l'abbé de la Couronne baptisera notre premier né. — Quel nom lui donnerons-nous, ma bonne Louise? — Celui de son père, monseigneur d'Angoulême. — Non ; le nom de Charles porte malheur. -Vous êtes superstitieux aussi... Il y a un mois, vous vous moquiez de moi, parce que je croyais à un songe. - Le fils aîné du comte d'Angoulême ne portera pas le nom de Charles, vous dis-je; Charles VI, ro.

(1) C'est dans le parc de Cognac, au pied d'un arbre, que madame d'Angoulême, mère de François 1er, pressée par les douleurs de l'enfantement, mit au monde, en 1494, ce prince devenu si célèbre. Cet arbre fut long temps fameux , sous le nom d'Ormefille; détruit par l'âge, il fut remplacé par un autre arbrc de même espèce. Son successeur l'a été depuis par un petit monument. ( France Pittoresque.) MOSAïQUE DU MIDI. 3° — Année.

de France, fut le plus malheureux des princes; son père Charles V mourut empoisonné; Charles VII n'aurait jamais triomphé des Anglais sans le secours de la Pucelle; et Charles VIII, successeur de Louis XI, a perdu, dans la campagne d'Italie, l'élite de la noblesse française. — Vous ne voulez donc pas que notre enfant porte le nom de Charles ?.. — Non, ma bonne Louise, on l'appellera François d'Angoulême. — François ! répondit la comtessse... Que votre saint patron vous inspire, car il me semble que ce nom sera célèbre parmi les rois et les puissans de la terre... Ces entretiens intimes du comte et de la comtesse charmaient leur solitude de Cognac. Pour toute distraction, pour tout amusement, ils se promenaient le soir dans le parc, et mettaient à profit les heures si calmes, si voluptueuses des nuits d'été, si belles sous le ciel du midi. Cependant le terme de la grossesse de madamo d'Angoulême approchait, et le comte redoublait de soins, d'attentions pour son épouse adorée. Le 12 Septembre 1494, il sortit avec elle pour faire dans le parc la promenade habituelle : la comtesse paraissait plus gaie qu'à l'ordinaire, mais quelqu'un qui l'aurait observée attentivement se serait aperçu qu'elle fesait des efforts pour cacher de violentes douleurs. No pouvant plus y tenir, elle dit au comte : — Mon ami, je suis fatiguée; je marche avec beaucoup de peine. Arrêtons-nous au pied de cet ormeau. — Non, ma bonne Louise; arrivons jusqu'au château ; le soleil disparaît déja derrière l'horizon, et le vent du soir est froid. — Arrêtons-nous un instant, je vous en conjure ; je ne puis faire un pas de plus ; je vais m'évanouir. Soutenue par le comte, elle se traîna jusqu'au pied du grand ormeau du parc, et s'assit sur un banc de pierre. — Maintenant je souffre moins, dit-elle au comte ; mais je vous assure que je suis au moment d'éprouver les douleurs de l'enfantement. — Arrivons jusqu'au château. — Je ne puis, répondit la comtesse ; allez quérir les matrones; car je ne quitterai point cette place avant de vous avoir donné un héritier. Quelques instans après, la comtesse poussa de hauts cris ; on accourut du château, et avant qu'une demiheure se fût écoulée, les matrones emmaillotèrent le premier né de Louise de Savoie. L'évanouissement de la comtesse ne dura pas long-temps; douée de cette force d'âme qui peut maîtriser les plus violentes douleurs, elle présenta sa main à baiser à son époux , tout en larmes et agenouillé à ses pieds. — Vous avez un fils, lui dit-elle : mon rêve commence à s'accomplir. — Vous avez tant souffert, ma bonne Louise... J'ai † un instant que je mourrais de crainte et de doueUlI'. — Où est l'héritier de la maison d'Angoulême , s'é, cria Louise de Savoie ! donnez-moi mon premier né ; je veux le voir, je veux l'embrasser; à moi le premier baiser. 25

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— J'en ai grand regret maintenant, madame la comtesse, dit Charles, mais j'ai déja touché de mes lèvres les lèvres fraîches et vermeilles de notre enfançon. — Vous avez usurpé mes droits de mère, répondit Louise de Savoie , en couvrant de ses baisers l'enfant qui venait de naître. Quelques seigneurs qui étaient venus visiter le comte d'Angoulême , accoururent du château en entendant le bruit que les matrones , les varlets fesaient dans le C. — Mes cousins, s'écria le comte d'Angoulême, je vous annonce que dans trois jours on fera chère lie dans mon château ; Je vous invite tous au baptême de mon premier né, François d'Angoulême. Il prit l'enfant des mains des matrones et le présenta

aux seigneurs qui le baisèrent au front, lui donnèrent lcur bénédiction et récitèrent dévotement leurs patenôtres. Quatre pages placèrent la comtesse sur un fauteuil à bras et la portèrent au château. Le lendemain la fièvre se calma , et elle put deviser avec les nobles châtelaines qui s'empressèrent de venir la féliciter de son bonheur. On résolut d'un commun accord que l'enfant serait baptisé le 14 septembre, dans la chapelle seigneuriale de Cognac. — Qui choisirons-nous pour verser l'eau sur la tête de notre petit François ? dit le comte. — L'évêque d'Angoulême, dit la dame de Larochefoucauld. Ne vaudrait-il pas mieux mander ici monseigneur do Saintes ? dit la marquise de Chabanais.

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— Ni l'un, ni l'autre, mes cousines, répondit la

comtesse; je n'aime pas les princes de l'église, et je n'ai as confiance en leurs prières; j'ai déja fait mon choix.

§ ami, ajouta-t-elle, en s'adressant au comte, écrivez à l'abbé de la Couronne.

— A Guillaume de Ruffec ?

— C'est un saint homme; il y a un an, je lui promis qu'il baptiserait mon premier né: je veux tenir ma promesse.

— Il sera fait comme vous le désirez, mon amie, répondit le comte. Et le soir même quatre pages et vingt hommes d'armes partirent avec le sire de Confolens.

lII.

L'ABBAYE DE LA CoURoNNE (1).
- ·

| De nombreux religieux vivaient alors dans l'abbaye

· de la Couronne, sous la conduite de Guillaume de Ruffec, leur maître spirituel et temporel. Ce monastère était en vénération dans tout le pays, et chaque année, lorsqu'on célébrait la fête de saint Augustin , des pélerins venaient des provinces voisines prier devant les reliques du saint patron de leur ordre. Guillaume de Ruffec par la profonde connaissance des saintes écritures , par ses vertus apostoliques , avait mérité l'estime de plusieurs prélats, et les seigneurs du voisinage n'osaient, par respect, chasser sur les terres de l'abbaye de la Couronne. Guillaume avait connu le comte Jean, père de Charles d'Angoulême , et il avait conservé pour l'époux de madame Louise de Savoie, "ette amitié des anciens jours , amitié sainte , inaltérable, qui unissait les hommes par les liens d'une douce confraternité. Jamais il ne sortait de la chapelle abbatiale avec ses religieux, sans avoir prié pour la maison d'Angoulême.

Le 13 septembre 1494 , il se promenait avec l'évê

que de Saintes dans un petit jardin attenant à l'abbaye; !

l'entretien roulait sur les grands événemens qui agitaient alors les puissances de l'Europe ; ils parlaient de la guerre d'ltalie, des menaces de l'Empereur.

— Vous ne dites rien sur monseigneur d'Angoulême, o

s'écria l'évêque de Saintes en s'asseyant sur un banc de gazon....

- Le comte Charles vit retiré dans son château de Cognac.

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(1) On voit encore dans la commune de la Couronne le Palud , à une lieue et quart d'Angoulême, les ruines de la célèbre abbaye de la Couronne de l'ordre de saint Augustin, fondée en 1122.Ces majestueux débris se dégradent de jour en jour , et dans quelques années , il n'en restera plus de vestigcs. Cette abbaye était le plus beau monument de l'Angoumois ; l'église avait intérieurement 202 pieds de longueur sur 89 de largeur. Le chœur seul en comptait 59 sur 73. La dimension des cloîtres répondait à la majesté de l'abbaye. L'abbaye de la Couronne avait échappé aux destructions révolutionnaires; elle fut démolie en 1808.

(Voyage historique.)

- Je fais aussi des vœux pour que 1a pcstérité du vertueux Jean d'Angoulême ne s'éteigne pas encore. L'évêque était sur le point de répondre, lorsqu'un religieux accourut en toute hâte , et dit à Guillaume de Ruffec : Seigneur abbé, des gentilshommes et des soldats sont entrés dans l'abbaye, et un page de Charles d'Angoulême demande à vous parler. — Un page du comte Charles ! s'écria l'abbé..... venez, monseigneur de Saintes, je parie que la comtesse est déja mère. L'évêque et Guillaume de Ruffec se dirigèrent à l'instant vers l'abbaye, où ils trouvèrent quatre jeunes pages aux armes d'Angoulême. L'abbé reconnut Philippe de Saint-Pons. — Saint-Pons, lui dit-il ; qu'y a-t-il de nouveau au manoir de Cognac ? — Seigneur abbé, répondit le page, je suis porteur d'une lettre de monseigneur d'Angoulême. Guillaume de Ruffec saisit avec empressement le parchemin scellé avec de la cire rouge, s'approcha d'une lampe qui brûlait à l'extrémité de la salle d'audience et lut à haute voix :

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» Je vous écris ces quelques mots pour vous an» noncer l'heureuse délivrance de madame de Savoie; » elle vient de me donner un fils. Vous n'avez pas » oublié que madame la comtesse vous promit de vous » mander à Cognac pour baptiser notre premier né : » hâtez-vous donc, et si votre mule grise n'est pas » sellée, montez le palefroi de Philippe de Saint-Pons; » il vous portera vîte à Cognac ; madame la comtesse » et moi ne dormirons pas avant votre arrivée.

» Seigneur abbé, que Dieu vous tienne en sa sainte » et digne garde.

» Fait au château de Cognac, l'an de l'Incarnation » 1494 , et du mois de septembre le treizième.

» CHARLEs D'ANGoULÈME. »

—Allons rendre grâces au ciel, s'écria l'abbé, dans le premier transport de sa joie; le comte d'Angoulême a un fils : j'ordonne que tous les religieux de l'abbaye de la Couronne, passent la nuit à chanter des psaumes en signe d'allégresse.

Les ordres de l'abbé furent pleinement exécutés, et pendant qu'il se dirigeait vers Cognac, les moines ne discontinuèrent point leurs prières.

Guillaume de Ruffec fut accueilli avec toutes sortes d honneurs par le comte d'Angoulême; au moment où il descendit de sa mule grise, Charles lui demanda sa bénédiction, et le conduisit auprès de madame de Savoie.

— Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! s'écria la comtesse en voyant entrer l'abbé de la Couronne ; seigneur abbé, ajouta-t-elle en souriant , j'ai voulu tenir ma promesse, et vous ba2tiserez mon premier né.

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