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— Indifférente, moi ! Et qui vous dit que je le suis ? — Prenez garde à ce que vous allez dire, madame. Nous ne sommes pas ici au milieu d'un bal, où l'ivresse des sens amène celle des paroles, où des mots d'amour peuvent être jetés sans conséquence entre une valse et un galop. Ce lieu est désert et solennel; tout y est grave, car tout y est calme; c'est sur une destinée tout entière que vous devez prononcer. Les âmes s'épanchent mieux dans la solitude que dans le monde ; la passion s'y exprime avec plus de force, et.... — Oh ! le joli pont ! s'écria subitement Elvire, en battant des mains. Venez donc le voir, Manuel. — Quelle femme ! murmura entre ses dents le séducteur déconcerté. A la fois sentimentale et étourdie, rien n'est chez elle ni sérieux ni léger. Quelques troncs d'arbres, négligemment jetés en travers du torrent, formaient en effet , à côté de la route, un pont très-pittoresque. Entièrement caché sous les beaux ombrages de la vallée, il sert sans doute de passage aux bûcherons qui vont couper du bois sur la montagne. On y entend de loin les coups de la hache qui troublent seuls le silence de la forêt. De grands hêtres coupés au pied et dépouillés de leurs branches par les montagnards, roulent de temps en temps le long des pentes escarpées, et viennent tomber dans le lit du torrent, où ils se dressent , se couchent, s'inclinent, s'entassent au hasard. Au-dessus du pont, les eaux se divisent sur un rocher noir et aigu, en une foule de cascatelles murmurantes. Une vapeur s'en échappe sans cesse, remplit tout l'air environnant, imprègne les feuillages, pénètre les mousses, et retombe de toutes parts en gouttes de rosée. Ce spectacle est surtout magique, quand un rayon de soleil se glisse au milieu des ombres humides et les illumine de ses reflets. Elvire se plaisait à faire piaffer son cheval sur ce pont si étroit, qui rendait un son creux et sourd. Sur sa tête, le calme des grands arbres; sous ses pieds, le trouble et le bruit des eaux agitées. Le poids inaccoutumé de deux chevaux et de leurs cavaliers faisait fléchir les poutres fragiles; Manuel ne s'expliquait pas ce qui pouvait les retenir ainsi, et cependant ce lieu retiré se montrait à eux avec toutes ses ravissantes harmonies. Tout à coup, ils entendirent dans l'air une sorte de sifflement, accompagné de bonds inégaux : ils levèrent la tête. Un tronc précipité du haut du bois par les bûcherons, passa comme une flèche au travers des branches qu'il brisa dans son vol, tomba sur un rocher, rebondit avec force, franchit le pont et alla s'enfoncer avec les autres dans le sable du torrent. Le cheval de Manuel, épouvanté, se cabre et recule ; ses deux pieds de derrière touchaient à l'abîme, quand Elvire s'inclinant , le tira vivement par la bride, et Manuel eut à peine le temps de s'apercevoir de l'imminent danger qui l'avait un moment menacé. Il ne put cependant se dissimuler qu'il avait été troublé par la chute de l'arbre, et qu'il ne devait la vie qu'au sang-froid de sa compagne ; sa vanité en souffrit. Il déchira d'un coup d'éperon les flancs du malheureux animal, et s'échappa brusquement du pont malencontl'eux,

Quand Elvire l'eut rejoint, il essaya de plaisanter sur son accident ; mais le dépit perçait malgré lui dans ses moindres paroles; lui, l'homme fort et dominateur, être protégé et sauvé par une femme, c'était à ses yeux un irréparable affront. Il se tut ; Elvire se taisait aussi, mais leur silence était causé par des pensées bien différentes. L'un se livrait tout entier au ressentiment de l'orgueil blessé, l'autre paraissait enivré de la beauté du vallon qu'ils traversaient. La solitude a sur l'âme qui la comprend une vague mais puissante influence ; elle inspire d'abord des idées élevées et presque religieuses, un recueillement muet qui ressemble à de l'adoration ; puis, comme notre esprit ne peut se soutenir long-temps à de telles hauteurs, lo désert attriste, effraie même, et exhale en nous le besoin des affections sociales. — Vous aviez raison, dit Elvire après une pause, ce lieu est singulièrement propre à un tête-à-tête aIIlOUlI'6oUlX. Ces mots significatifs rappelèrent Manuel à tous ses projets. Il jura intérieurement de reprendre bientôt sa supériorité perdue. La perte d'Elvire était plutôt pour lui une question d'amour-propre que de désir. Il recommença donc avec empressement ses séductions interrompues, tout fier de voir enfin la jeune femme venir d'elle-même au-devant des piéges qu'il lui avait tendus. — Oui, reprit-il, plus d'un tendre rendez-vous a dû avoir lieu sous ces ombrages, et ce qu'il y a de plus heureux c'est qu'ils ont toujours gardé le secret : je ne sais pas une seule histoire scandaleuse sur la vallée du Lys. — C'est encourageant pour nos jolies baigneuses, dit Elvire en rougissant. Manuel vit que son insinuation avait porté : il rapprocha son cheval de celui de sa compagne et murmurant presque tout bas à son oreille : — Des amans seuls, dit-il, devraient venir ici. Ne vous semble-t-il pas que ce serait profaner cette retraite que d'y porter autre chose que des pensées d'amour ? — C'est que le mystère, répondit languissamment Elvire, réveille toujours des songes de volupté. Le cœur est pudique et le plaisir honteux. Le silence amollit les sens, l'ombre des bois enhardit le désir caché, et de doux aveux se perdent naturellement dans le bruit des feuilles agitées : c'est du moins une excuse toute prête pour des faiblesses, et l'on ne demande pas mieux quelquefois. — Comme vous sentez délicatement ! Comme vous exprimez ce que je ne puis dire, moi, avec autant de grâce et d'abandon ! Quand deux cœurs s'entendent à demi-mot, l'un achève toujours ce que l'autre n'avait pu qu'ébaucher. Elvire arrêta son cheval, regarda Manuel en face, et partit d'un éclat de rire si bruyant, qu'il en fut d'abord tout décontenancé. — Savez-vous, s'écria la folle, que nous ressemblons fort à un de ces couples dont nous parlons ! — Et pourquoi pas? répondit gaîment le jeune homme en se rapprochant de nouveau. — Que dirait mon mari s'il nous voyait ? — Votre mari dort et ne pense pas à vous, Oubliezle comme il vous oublie ; ce n'est pas lui qui aurait songé à vous conduire ici. — Alors, beau chevalier, taisez-vous, et laissezmoi regarder la vallée, car c'est pour elle que nous SOIllIIleS VeIlUlS. En ce moment, comme ils avançaient toujours, la forêt cessa presque subitement, et les perspectives · s'agrandirent. Ce qui fait l'originalité de ce coin des Pyrénées, c'est le contraste qu'il présente : la vallée finit au pied d'un glacier immense et étincelant, d'où s'échappent de chute en chute les eaux qui alimentent son ruisseau; mais ses pentes latérales sont couvertes de bois et de prairies où la végétation des montagnes déploie sa riche fraîcheur. Comme le sol est déja trèsélevé au-dessus du niveau de la mer, il est inhabitable durant les froids; mais aux premières chaleurs de l'été, des bergers nomades viennent y conduire de longues files de troupeaux. Ces troupeaux séjournent d'ordinaire dans les régions les plus élevées, où une multitude de granges ou châlets, formés de pierres entassées et recouverts d'ardoise ou de chaumes, reçoivent tous les ans la colonie pastorale. Le fond de la vallée demeure ainsi à peu près solitaire ; seulement, en la parcourant, on entend quelques mugissemens sur les hauteurs, et l'on rencontre par intervalles un chasseur, un pâtre ou un charbonnier, qui vont vers la montagne ou qui en descendent. Rien n'est plus délicieux que cette corbeille de verdure, jetée au milieu des neiges et des rochers. L'air ct le soleil y sont plus doux qu'ailleurs; l'aspect du glacier qui la domine, fait encore mieux sentir sa température vivifiante et le printemps éternel de ses prés. L'étranger y trouve à la fois le calme des hauts sommets et les pittoresques aspects des vallées. On dit qu'elle a pris son nom des lys des montagnes qui y fleurissaient autrefois en abondance : quoi qu'il en soit de l'origine de ce doux nom, il n'est pas de cœur si usé qui ne s'épanouisse à la vue de ces belles retraites, abritées de toutes parts contre les vents, et pleines de silence, de paix et de bonheur. C'est comme un oasis dans la région des glaces éternelles. Elvire semblait s'abandonner à toutes ces impressions. Manuel ne cessait pas de l'obséder de ses flatteries; mais elle l'interrompait à tout propos, tantôt pour lui montrer une fleur des champs, tantôt pour un merle de roche qui passait en jetant son cri harmo| mieux, tantôt pour un frêne qui élevait au loin son large fuseau de verdure; et l'habile séducteur reprenait toujours ses patientes attaques. - J'entends une cascade, dit-elle une fois, et elle dirigea son cheval au travers de la prairie, cherchant le bruit. C'était réellement le torrent du Lys qui tombait dans un gouffre profond, dont ses bouillonnemens n'agitaient qu'à demi la surface azurée ; elle l'admira long-temps, demandant avec ingénuité s'il y avait beaucoup de truites dans ces eaux si bleues. Et puis, elle reprit avec Manuel cet entretien dangereux, ces confidences naïves, ces innocentes familiarités, tout ce langage de l'amour discret, dont le charme devait lui étre si fatal, la pauvre enfant! si elle s'y laissait entraîner. - lls arrivèrent enfin au lieu marqué par Manuel § la défaile de sa vietime, comme auraient dit les labiles roués du dix-huitième siècle. A l'extrémité de éclat à la cour, et Louis XI l'avait investi du gouvernement de la province de Guienne, peut-être pour lui faire oublier les entraves qu'il avait opposées à son mariage avec Marie de Bourgogne, la plus riche héritière de l'Europe. Le comte d'Angoulême réunissait dans son noble manoir les gentilshommes de Saintonge, d'Angoumois, de Poitou et de Périgord. On eût pris alors le château de Cognac pour une succursale de la cour de France. Louise de Savoie, la princesse la plus spirituelle, la plus accomplie de son siècle, après Anne de Bretagne, fesait l'ornement de ces réunions, et le comte Charles s'applaudissait en secret de la sombre politique de Louis XI qui avait empêché son mariage avec l'héritière du duché de Bourgogne. — Ma bonne Louise , lui disait-il souvent , le roi Louis XI a puissamment coopéré, sans le savoir, au bonheur de ma vie entière; votre présence a fait du manoir de Cognac le séjour des fêtes et des ris. De par Dieu! on mène plus joyeuse vie dans ce castel que dans le palais du roi de France. — La maison d'Angoulême a été si malheureuse jusqu'à ce jour, répondait Louise de Savoie, que le ciel s'est enfin lassé de la persécuter. Si je ne me trompe, je lui porterai bonheur. — Tout prospère dans mes domaines, depuis mon mariage; une seule chose m'inquiète , ma bonne Louise. — Et ce chagrin, votre épouse bien-aimée ne pourrait-elle le dissiper ? — Je crains que la solitude d'un manoir isolé ne vous soit désagréable; vous avez passé les premières années de votre jeunesse au milieu des fétes d'une cour brillante. Ne vous surprenez-vous pas quelquefois à regretter ces beaux jours, ma belle et noble châtelaine. Je suis comtesse d'Angoulême, répondit Louise de Savoie; les devoirs que ce nouveau titre m'impose me sont chers; et d'ailleurs n'ai-je pas pour époux un gentilhomme de haute lignée, un chevalier célèbre à la cour de France par sa galanterie et sa courtoisie; certes, il est plus d'une fille de roi qui s'estimerait heureuse de s'entendre appeler comtesse d'Angoulême et châtelaine de Cognac. — Ma bien-aimée Louise, s'écria le comte Charles, maintenant il ne manque plus rien à mon bonheur. — Rien,... répliqua la comtesse... - Je suis le plus heureux gentilhomme de France. — N'avez-vous rien à demander au ciel ? - Rien, ma bonne Louise, rien qu'un enfant qui perpétue la noble lignée des comtes d'Angoulême. - Cet enfant, je le porte dans mon sein, monseineur d'Angoulême, s'écria Louise de Savoie en se jetant dans les bras du comte Charles; je suis mère ; je n'en puis plus douter; les matrones m'en ont donné l'assurance. — J'aurai donc un héritier ! - Qui sera l'honneur de sa race, si le songe que j'ai fait la nuit dernière se vérifie. - - Vous croyez aux songes, ma bonne Louise ?...

la vallée, s'élève un petit bois de noisetiers que traverse un sentier. C'est là que les curieux descendent de cheval, pour aller à pied jusqu'au mur de rochers qui donne passage à la grande cascade. De jeunes bergers qui les avaient vus de loin, descendirent de la montagne, pour leur offrir du lait dans une coupe de hêtre grossièrement sculptée. Ils en burent tous les deux dans la même coupe ; Manuel attacha les chevaux à un arbre; les bergers retournèrent à leur châlet, et Elvire s'appuyant sur le bras du jeune homme, entra avec lui sous les noisetiers. -Savez-vous, lui dit-elle, qu'au moyen-âge, quand un homme et une femme avaient bu dans le même verre, ils étaient unis pour toujours? - Elvire, répondit-il, nous sommes seuls, bien seuls; rien au monde que ces arbres et moi n'entendra votre aveu ; m'aimez-vous ? Elle ne répondit rien. - Oui, vous m'aimez, je le vois, je le sens ; je n'aurais jamais osé vous parler ainsi, si je n'avais pas deviné que votre cœur répondait au mien. — Peut-être, dit malignement Elvire. - Non, s'écria Manuel en tombant à ses pieds, co qui est on ne peut plus classique en pareille circonstance ; non, vous avez beau lutter contre vous-même : ce jour est le plus heureux de ma vie... Vous avez eu pitié de ma passion...., pitié de mes jours sans repos..., pitié de mes nuits sans sommeil.... Vous m'aimez...., tu m'aimes...., tu es à moi ! Et il se releva pour la serrer dans ses bras; mais la jeune femme s'enfuit comme une biche effrayée, et disparut derrière un pan de terrain. Manuel la suivait de près, quand il entendit un bruit de voix qui le fit tressaillir; il tourna à son tour le monticule, et aperçut Elvire donnant la main à son mari. Uu somptueux déjeûner était servi sur l'herbe auprès du torrent; un groupe de jolies femmes que Manuel voyait tous les jours à Bagnères, s'empressait autour d Elvire. Un guide était assis sur un rocher, et autour de lui, paissaient des chevaux. Le fat comprit qu'il avait été joué. - Vous voyez, monsieur Manuel, lui dit gaîment l'étourdie qui l'avait ainsi mystifié ; vous voyez qu'on a été encore plus matinal que nous. Voici par bonheur de quoi vous consoler de ce désappointement ; ce n'est pas, dit-on, la première fois que vous aurez déjeûné au pied de la Cascade du Lys. C'est une bien agréable surprise, n'est-ce pas, que cette charmante compagnie qui nous attendait là sans nous avertir ? — Charmante en effet, madame : mais avouez qu'elle s'y est trouvée fort à propos pour vous ; sans cela, ma foi, je ne sais pas ce qui serait arrivé. — Oui, mais elle s'est trouvée, et c'était l'important. Venez donc saluer ces dames qui vous attendent avec impatience. Manuel se mordit les lèvres. Il avait trop l'usage du monde, pour laisser échapper le moindre signe de dépit. On s'assit sur de grosses pierres pour déjeûner. Le repas ne fut qu'une guerre polie; les sarcasmes pleuvaient sur Manuel, qui répondait de son , mieux. En peu de temps, sa cruelle ironie mit plusieurs personnes hors de combat. Mais Elvire, l'impitoyable Elvire, conserva toujours

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sur lui une supériorité qu'elle devait sans doute à l'audace inouïe dont elle avait fait preuve. A quelques pas d'eux, la grande cascade qui a plus de cent pieds de haut, se déroulait comme une frange d'argent dans les airs. La jeune femme analysait avec un soin cruel, tous les caractères qui distinguent cette belle chute : tantôt elle vantait à Manuel la haute fissure de rochers qui donne passage aux eaux; tantôt, c'était un groupe de sapins qui contrastait par sa noire verdure avec la blancheur de l'écume; tantôt, c'était la hardiesse même de ce mur à pic qui ferme brusquement la vallée, si bien qu'on se croirait à un bout désolé de l'univers. Toutes les fois que ces terribles allusions aux circonstances de leur promenade du matin, revenaient dans la conversation, Manuel perdait contenance ; il maudissait de grand cœur les vallées, les torrens, les ponts et les montagnes, car il voyait combien il s'était trompé en choisissant pour un tête-à-tête ce lieu si plein de distractions.

Le déjeûner fini, tout le monde remonta à cheval. — Venez-vous avec nous ? dit Elvire : nous allons voir la cascade du Cœur. Un des torrens latéraux de la vallée du Lys, se divise en effet au-dessus d'un rocher découpé en cœur, et forme ainsi deux chutes qui se réunissent à la pointe du rocher; la beauté des arbres qui s'élèvent de toutes parts et qui semblent ramper sur les escarpemens de la gorge, ajoute encore à l'originalité du site. Mais Manuel ne vit pas ce jeu charmant de la nature; après tout ce qui s'était déjà passé, ce nom seul lui parut une si sanglante épigramme, qu'il salua brusquement les dames, et partit au galop. Poursuivi par les ris moqueurs, il franchit avec rapidité la distance qui le séparait de la ville; il ne s'y arrêta que pour prendre un guide et des chevaux, et deux heures après il trottait dans l'allée de sycomores qui conduit de Luchon à Oo, et de là à Bagnères-de-Bigorre. Henri St.-M.

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- Non; mais la vision qui m'a agitée pendant mon

sommeil avait quelque chose de si étrange, que le souvenir en restera toujours gravé dans mon âme. — Racontez-moi donc ce songe si extraordinaire. — J'ai rêvé que j'étais couchée sous le grand orme du parc; que je mettais au monde un prince dont la naissance était saluée par des cris d'enthousiasme ; jo le voyais grandir; je l'appelais mon roi, mon seigneur, mon César et mon fils. Je sauvais sa jeunesse de mille périls ; je l'environnais de tous les soins de l'amour maternel; puis je me suis vue tout à coup transportée à la cour de France; là j'ai vu un roi, l'idole de son peuple, adopter mon fils, l'appeler son héritier. Mon bonheur a été troublé par une douleur bien amère, bien accablante; je vous voyais mort, monseigneur d'Angoulême; j'étais veuve, et mon fils orphelin trouvait un second père dans Louis d'Orléans. La veuve de Charles VIIl, Anne de Bretagne, devenait ma rivale; et le vieux roi n'avait pour toute réponse à mes supplications, que ces paroles : « Il faut souffrir beaucoup d'une femme, quand » elle aime son honneur et son mari (1). » -— Cette femme enchaînait les hommes les plus puissans de la cour; elle était respectée du peuple; on aimait en elle jusqu'à la fierté qui semblait ennoblir toutes ses vertus. La reine, mon ennemie irréconciliable, voulait me chasser de la cour. En vain le roi était sans cesse occupé à nous réconcilier; notre antipathie, supérieure à ses efforts, rompait toujours les nœuds trop faibles avec lesquels il tâchait de nous unir. Je comptais de nombreux partisans; on mariait mon fils avec une princesse du sang royal; pour comble de bonheur, je voyais la reine expirer à l'âge de trente-sept ans. Quelques instans après, j'ai vu mon fils courir au devant d'une princesse étrangère qui venait s'asseoir sur le trône de France : mais ce triomphe n'a pas été de longue durée; le roi est descendu dans la tombe, et mon fils a été revêtu des emblêmes de la puissance suprême aux cris de tout le peule. Tous les cœurs se tournaient vers lui; je l'ai suivi à Rheims ; j'ai vu l'huile sainte couler sur son front ; jamais roi n'est monté sur le trône avec des applaudissemens si universels, et n'a fait naître de si flatteuses espérances.... · Louise de Savoie garda pendant quelques instans le silence; elle était sous l'influence de l'enthousiasme et du délire. - - : — Achevez le récit de votre songe, dit Charles d'Angoulême, qui écoutait avec étonnement les paroles de sa noble épouse. — J'ai vu ensuite, ajouta Louise de Savoie, un étrange mélange de gloire et de revers; l'Europe retentissait du nom de mon fils; la victoire le portait sur ses ailes; la gloire le proclamait son fils bien-aimé; mais tout à coup un cri sinistre a retenti dans toute la France; mon fils, trahi par la fortune, m'écrivait après une sanglante défaite : « Madame, tout est perdu, sors l'honneur. » Louise de Savoie interrompit pour la seconde fois son récit, suffoquée qu'elle était par les sanglots. — Vous pleurez, Louise, lui dit le comte Char

(1) IIilarion de Coste, Vie des Femmes illustres, tom. 1, p. 6. — IIistoire de François I", par Gaillard, tom. 1.

les.,.. vous êtes insensée.... faut-il ajouter foi à un songe ? — C'est une folie, je l'avoue : mais on n'est pas toujours maître de soi; il est certaines impressions dont on ne peut triompher. — Dites-moi tout, je vous écoute, ma belle châtelaine. — J'ai tout dit, monseigneur d'Angoulême. — Et comment s'est terminé votre songe ? — J'ai vu un prêtre auprès de mon lit ; puis mes yeux se sont fermés; on m'a ensevelie dans votre tombe. — Folle ! pourquoi vous chagriner ainsi ? Un songe n'est qu'un songe , et vous avez tort d'en prendro souci. — Vous dites vrai, mon noble comte, un songe n'est qu'un songe ; et si nous devons demander quelque chose au ciel, c'est assurément l'entier accomplissement de la vision qui m'a tant tourmentée. — Donnez-moi un petit comte d'Angoulême, ma bonne Louise, et par saint Charles, mon patron, je veux que tous mes vassaux fassent chère lie. La comtesse se leva précipitamment, s'approcha d'une fenêtre, resta quelques instans immobile, puis se tournant vers son époux, elle lui dit : — Comte, n'entendez-vous pas le son des cors et des trompettes ? — Avez-vous donc oublié que le comte de Larochefoucauld, le sire de Barbezieux, son cousin, le comte de Confolens, le baron de Chabannais, et plusieurs autres gentilshommes de l'Angoumois doivent se trouver aujourd'hui à Cognac. — Je n'ai pas oublié, mon cher comte: aussi ai je donné mes ordres pour que nos hôtes trouvent dans notre manoir, joyeuseté, contentement et chère lic. Le son des cors retentit bientôt aux portes du castel, et Charles d'Angoulême sortit pour aller au-devant de ses hôtes. Pendant plusieurs jours, les fêtes, les joûtes, les tournois se renouvellèrent dans le château et dans le parc de Cognac. Plus heureux que son aïeul, le comte Charles avait recouvré les immenses domaines de sa maison, et il était assez riche , dit un chroniqueur Angoumois, pour festoyer largement les gentilshommes des quatre provinces. Le sire de Barbezieux fut émerveillé d'une si grande magnificence, et dans le festin d'adieu, il s'écria : — Comte d'Angoulême, vous êtes le plus riche des vassaux de notre sire le roi de France. — Dites donc, mon cousin, que Charles est prince du sang, et que si madame Louise de Savoie lui donne un héritier, cet enfant pourrait bien monter un jour sur le trône. — Peut-être ne parlez-vous pas sincèrement, comte de Coufolens.... répondit Charles d'Angoulême ; aussi ai-je à cœur de vous prouver que je suis de royale lignée. Saint-Ponange, ajouta-t-il, en se tournant vers un clerc qui se tenait debout à l'extrémité de la table , allez quérir lcs belles chartes que vous avez ornées d'enluminures et d'allégories; vous en ferez lecture par-devant mes nobles cousins. Saint-Ponange s'empressa d'obéir à l'ordre du comte son seigneur, ct, quelques instans après, il s'assit au

milieu des convives pour être mieux entendu de tous ; on fit silence, et il lut à haute voix : - Généalogie de messeigneurs les comtes d'Angoulême. La branche d'Orléans et la branche d'Angoulême descendent de Charles V, roi de France, par Louis I, duc d'Orléans, qui épousa la princesse Valentine, fille de Jean Visconti, seigneur de Milan. Le duc d'Orléans, assassiné le 24 novembre, par ordre de Jean, duc de Bourgogne, laissa trois fils : Charles, duc d'Orléans, père du bon roi Louis XII; Philippe, comte de Vertus, qui mourut sans postérité ; Et Jean d'Angoulême, père de monseigneur le COmte. Ce dernier fut indignement traité par son frère aîné qui le livra en ôtage au roi d'Angleterre; après trentedeux ans de captivité, il revint en France, non sans avoir payé une forte rançon; alors il fut contraint de vendre le comté de Périgord, et d'engager une grande partie de ses biens. On ne l'entendit jamais se plaindre ni de la rigueur du sort (1), ni de l'oubli de sa famille, ni de l'indifférence de la cour. Ses vertus ont rendu sa mémoire chère aux habitans de l'Angoumois ; ils le bénissent comme le bienfaiteur de leurs pères, ils le révèrent comme un saint. Vous savez tous, messeigneurs, ajouta Saint-Ponange, que plusieurs miracles ont été opérés sur son tombeau. — Nous savons aussi, dit le comte de Confolens, que Jean d Angoulême se signala par sa valeur dans l'expédition qui a enlevé la Guienne aux Anglais en 1451 et 1452. — De son mariage avec Marguerite de Rohan, ajouta Saint-Ponange, est né Charles, comte d'Angoulême, monseigneur et gouverneur de Guienne. Vous savez tous qu'il devait d'abord épouser Marie de Bourgogne; mais Dieu et Louis XI roi de France s'y opposèrent, et le comte Charles obtint la main de Louise de Savoie, notre dame et seigneuresse ici présente, et que le ciel a déjà comblée de bénédictions, puisqu'elle porte dans son sein un héritier de la maison d'Angoulême. Saint-Ponange ferma le riche manuscrit et sortit, laissant les nobles convives congratuler le comte et la comtesse. - — Si par l'intercession de saint Charles, s'écria le comte, Dieu m'accorde un enfant mâle, je vous invite tous à son baptême, mes cousins. — Nous y assisterons avec la grâce de la bonne vierge et de tous les saints, répliqua le sire de Barbezieux, et nous ferons des vœux pour que l'enfant monte un jour sur le trône de France. — Sur le trône de France ! s'écrièrent les convives. — Qu'y aurait-il d'étonnant, mes cousins ? Si Charles VlII meurt sans postérité, la couronne appartient de droit au duc d'Orléans, et vous savez tous que le prince Louis n'est pas homme à procréer nombreuse lignée. Le cas échéant, l'héritier de la maison d'An

(1) Papyre Masson; Vie de Jean le Bon, comte d'Angoulême.

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