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Au signal donné, l'œuvre de démolition commence; le lourd marteau frappe à coups redoublés sur ces imposans massifs. Le marbre gémit et vole en éclats. Les colonnes ébranlées sur leurs bases cèdent et roulent avec fracas. En un instant le sol est jonché de débris de chapitaux, de corniches, de tronçons de colonnes; et ces mêmes matériaux qui avaient servi à l'édification d'un monument religieux, par une de ces transformations mystérieuses à l'intelligence humaine, sont destinés à la construction d'une caserne d'artillerie. Mais une telle profanation ne s'accomplira pas. Instruit de cet événement, M. Guiraud se transporte à Perpignan, et pour une modique somme d'argent devient possesseur de ces précieux matériaux, qui, chargés avec précaution sur des chariots, sont dirigés sur Villemartin à travers toutes les difficultés d'une route longue et diversement accidentée. Mais c'était peu encore que les embarras du transport. Rapporter une à une toutes ces pièces horriblement mutilées, remplir les cavités, effacer l'empreinte fatale du marteau; en un mot, combiner toutes ces parties éparses et confuses, de manière à former un ensemble régulier, homogène, dans lequel l'œil pût encore entrevoir quelques symptômes de vie, était un travail immense et qui tient en quelque sorte du prodige. M. Guiraud, toujours ardent, infatigable, ne recule devant aucun sacrifice. Sa volonté forte et puissante triomphe de tous les obstacles. Encore quelques efforts et cette entreprise audacieuse va être couronnée du plus grand succès. Le monument s'éleva, parvint à sa plus grande hauteur et présentant de nouveau sa tête aux siècles étonnés, va transmettre aux générations futures le nom de celui qui la conservé aux sciences et à la religion. Moins grand, moins chargé de sculpture que ceux de Toulouse et de Moissac, le cloître de Villemartin l'emporte sur eux par l'élégance des formes, le fini du travail et la beauté de la matière qui a servi à le construire. Ses colonnes remarquables par la beauté du marbre diversement coloré en blanc, vert et rouge granitique, sont sveltes et canelées. Il est à regretter que les carrières d'où l'on a extrait le marbre vert soient épuisées; tous les efforts que l'on a faits jusqu'ici pour en retrouver les traces ont été infructueux ; les chapiteaux qui leur servent d'ornement, sont chargés de figures symboliques que le ciseau s'est plu à retracer avec une merveilleuse variété de formes. Cependant nous devons, pour rendre hommage à la vérité, avouer que ces sculptures répandues avec une étonnante pro

fusion sur le cloître de Villemartin, se ressentent un " !

peu, comme tous les monumens de cette époque, de l'enfance de l'art. On désirerait y trouver cette pureté de dessin, cette fraîcheur de coloris, cette expression animée qui caractérisaient toutes les productions que l'art régénéré offrait de toutes parts à la vénération des peuples, parce qu'en elles était incarnée grande et profonde toute la pensée chrétienne. Sur un des côtés de ce beau pérystile, l'on aperçoit une chapelle dont la nef, décorée avec le goût le plus recherché, se développe gracieusement en forme de voûtes légères et hardies qui viennent encore ajouter à la sainte majesté du lieu. On comprendra facilement que c'était en quelque sorte un devoir pour nous de signaler à l'attention publique un des plus beaux monumens que le moyen âge ait élevé dans nos contrées méridionales. La description que nous venons d'en donner laisse tant à désirer sous le rapport de la science, que nous appelons de tous nos vœux l'attention des hommes spéciaux sur un sujet qui présente un si puissant intérêt ; aux savans qui explorent le vaste champ de l'archéologie et de la minéralogie ; aux artistes qui recherchent partout des inspirations généreuses ; à tous ceux enfin qui éprouvent le besoin d'émotions douces et variées, nous leur dirons : venez parcourir le département de l'Aude qui présentera à votre curiosité tous les trésors que l'art et la nature ont répandus dans son sein. Saluez en passant la ville de Limoux qui se dessine au fond d'une vallée délicieuse avec ses moissons ramassées, son clocher aérien, ses belles usines, source d'abondance et de prospérité et son bel amphithéâtre de coteaux, d'où ruisselle ce vin délicieux que l'on fait voyager dans les quatre parties du monde; et cette rivière follement capricieuse et coquette qui se déroule en gracieuses spirales à travers ces riantes campagnes. Si votre cœur éprouve le besoin d'une croyance, allez adresser vos vœux à Notre-Dame de Marseille, qui, du haut de sa légère éminence, se présente comme un phare au voyageur égaré. Elle vous racontera l'histoire de son origine qui se perd dans la nuit des temps, les phases de cette longue existence si féconde en événemens dramatiques; elle vous montrera comme une jeune et belle fiancée, son éblouissante parure, ses bijoux d'or et d'argent, saints ornemens offerts en hommage par la vénération des fidèles. Mais pour cour nner dignement votre course littéraire et scientifique, n'oubliez pas d'aller faire un voyage à Villemartin.

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L' ALCYON.

Si la beauté des formes se trouvait unie au plumage si agréable de l'alcyon, nul doute que cet oiseau ne dût être regardé comme le plus magnifiquement doté entre tous ceux qui vivent dans nos contrées; mais son corps oblong, terminé par une queue très courte,

est trop trapu proportionnellement à sa taille ; sa tête est grosse, et le bec long et anguleux beaucoup trop fort; les jambes se perdent sous le ventre et le font paraître accroupi lorsqu'il se repose. L'alcyon d'Europe est de la grosseur à peu près de l'alouette commune, etil a six àsept pouces de longueur; son bec est noir, et l'intérieur de la bouche d'un jaune safrané : une bande rousse s'étend des narines jusqu'aux yeux et descend de là sur les joues, se prolonge en arrière et devient blanche à son extrémité ; cette tache ressort vivement sur le fond vert foncé, mélangé de nuances plus claires qui recouvrent la tête, le côté du cou et les couvertures des ailes. Le dessus du corps et de la queue est d'un beau bleu, à reflets changeans; les pennes de l'aile et de la queue ont leur partie supérieure d'un bleu plus prononcé; la gorge est d'un blanc fauve; la poitrine, le ventre et le dessous de la queue sont roux; les pieds, qui ont quatre doigts, dont trois antérieurs et un derrière, sont rouges et les ongles noirs. Quoique les ailes de l'alcyon soient peu étendues, les forces musculaires qui les mettent en action sont si puissantes, que peu d'oiseaux ont le vol aussi rapide. Cet oiseau habite continuellement les bords des eaux , sibles des rivières et des ruisseaux ; on le rencontre fréquemment perché sur les branches basses ou sur les flèches flexibles des arbrisseaux, guetter dans les

eaux, où il semble se mirer, les petits poissons dont

il fait sa principale nourriture. Impatient de satisfaire ses désirs, il n'attend pas comme le héron l'arrivée de sa proie; il change fréquemment de place, va, vient, passe d'une rive à l'autre, sans s'éloigner pourtant des

† aux rivages des mers, ceux plus pai

lieux où il a établi sa résidence. Souvent il s'avance

plus avant, et, planant quelques instans à plusieurs pieds au-dessus de l'eau, il se précipite perpendiculairement dessus le poisson qu'il vient d'apercevoir, avec la même rapidité que met l'épervier à tomber du haut des airs sur l'oiseau qui n'a pas eu le temps de l'éviter C'est à terre que l'alcyon dévore le fruit de sa chasse. Au reste, autant elle est abondante lorsque les eaux sont limpides, autant elle devient peu productive lorsqu'elles sont troubles, ou qu'une glace épaisse en recouvre la superficie : aussi, dans ces circonstances, affaiblis par une abstinence prolongée, ces oiseaux manquant d'énergie, se laissent approcher de plus près ; car dans les temps ordinaires, ils sont très sauvages, et partent de loin en rasant la surface des eaux et fesant entendre un cri aigu long-temps répété. Le printemps est l'époque des amours pour les alcyons; dès la mi-mars, on voit déja le mâle poursuivre la femelle : ils ne construisent point de nid; ils s'emparent d'un trou, qu'ils choisissent profond, creusé sur les bords ombragés des rivières ou des ruisseaux, et y déposent leurs œufs à nu ; ceux-ci, d'un blanc d'ivoire, sont au nombre de six à huit. Il y a loin sans doute de ces faits observés avec soin, à la fable inventée

par les Grecs; on sait que ces oiseaux, plus particulièrement connus sous la dénomination de martin-pécheur, ont reçu des ornithologistes celui d'alcyon, qui rappelle le nom de la femme de Céyx et la double métamorphose de ces époux. Céyx, roi de Trachine, étant allé à Claros consulter l'oracle d'Apollon, sur le sort de son frère Dédalion changé en épervier, fit naufrage à son retour. Alcyone, son épouse, averti en songe de son malheur, accourt au rivage, au même endroit d'où elle a vu partir Céyx, où elle lui a adressé de si tendres adieux. Tandis quelle repasse dans sa mémoire tout ce qu'il y a eu de déchirant dans leur séparation, un cadavre s'avance porté sur les flots; elle reconnaît son époux. « Les Dieux, dit Ovide, touchés de leur malheur, » les changèrent tous deux en oiseaux. Leur amour, » supérieur au sort, est éternel; leur changement n'a » point rompu leur union. Alcyone , durant l'hiver, » couve pendant sept jours ses petits dans un nid qui » se balance sur les eaux. Pendant tout ce temps, la » mer est calme; les voyageurs naviguent en sûreté; » Eole enchaîne les vents, et laisse les mers libres à » ses petits enfans. » En revenant à la réalité, on voit les alcyons montrer une tendre sollicitude pour leurs petits; il centuplent leur activité déja si grande pour leur procurer une abondante nourriture. Si on tente de les dénicher, ils font céder leur instinct sauvage à leur amour pour leur couvée; ils s'approchent alors de l'oiseleur, s'agitent autour de lui en poussant continuellement leur cri d'alarme qui est aussi leur cri de désespoir. Nous répéterons ici ce qui a été déja dit à propos de la huppe : la beauté du plumage de l'alcyon lui est funeste; on tue cet oiseau, ornement magnifique des rivages, bien inutilement; car sa chair a une odeur de faux musc qui la rend détestable. La chasse de ces oiseaux, que l'on prend facilement à la glue et aux raquettes, ne peut être motivée que lorsqu'ils ont établi leur domicile au voisinage de quelque pièce d'eau où l'on élève du poisson; c'est alors à un ennemi dangereux que l'on fait la guerre. De toutes les idées superstitieuses que les anciens avaient sur les alcyons, une seule est encore en honneur. Si on ne croit plus aujourd'hui qu'ils sont capables de repousser la foudre, de calmer la mer en courroux, etc., on ajoute foi à la vertu qu'ils auraient, non-seulement d'être incorruptibles, mais même de chasser la corrup

,tion. C'est d'après cette erreur populaire qu'on a appelé

quelquefois l'alcyon, Drapier et Garde-boutique, parce que l'on supposait que sa présence était capable de metre les étoffes à l'abri de l'attaque des insectes qui Parmi les petites villes des Pyrénées où la saison des eaux appelle tous les ans la foule des étrangers, j'aime par-dessus tout Bagnères-de-Luchon. C'est un piquant et heureux contraste, croyez-moi , que tout ce bruit de la vie mondaine , transportée au pied des montagnes et au bord des torrens. L'autre Bagnères , avec son luxe, ses équipages , ses fêtes somptueuses, ses innombrables anglais, ressemble trop à un faubourg de la capitale; et dans les plaines du Bigorre, rien ne rappelle la nature sauvage qui peut seule faire l'originalité de pareils lieux : l'habitant des grandes villes y change à peine d'horizon. La délicieuse vallée de Luchon a, au contraire, tout ce qui manque à sa rivale : on y respire l'air des monts, en même-temps qu'on jouit de tous les agrémens de la vie sociale. De brillantes cavalcades gravissent les cimes escarpées et s'aventurent le long des précipices; des ris folâtres retentissent au milieu des rochers, et les tranquilles entretiens de la bonne compagnie se mêlent au bruit des chutes d'eau. Là, tout à la fois, des spectacles agrestes et des mœurs raffinées, des châlets et de beaux salons, des matinées champêtres et des soirées de bal, une population de bergers et des caravanes d'élégans étourdis, les hardis chasseurs des Pyrénées et les femmes si frêles de nos cités. Là , coule paisiblement la vie, dans ' un enchantement continuel , car tout est frais, riant et pur dans la campagne ; tout est grand, majestueux et sublime dans les horizons; tout est facile, doux et choisi dans l'existence; et l'âme et le corps s'y pénètrent en même temps de joie, de force et de santé. Or, on remarquait, il y a quelques années, à ces eaux de Bagnères-de-Luchon, un jeune fat à bonnes fortunes qui avait toute la grâce et toute l'impertinence que donne l'habitude de la séduction. Il n'était venu là, comme tant d'autres, que pour jouir des plaisirs de la vie des eaux. Peu sensible aux ravissantes beautés du ciel, de la lumière et de l'air, dans ce coin privilégié des montagnes, il n'avait de goût que pour les brillantes distractions du monde, et ne se reposait de la galanterie, que dans la médisance.Nul ne montait mieux que lui un beau cheval ; nul ne figurait avec plus de bonheur dans un quadrille : nul, surtout, ne reconnaissait mieux cet art de jouer la passion pour faire excuser l'audace, d'étourdir le cœur en éblouissant l'esprit, et d'intéresser la vanité des jolies femmes au triomphe de leur amant. Il se nommait Manuel ; et ce nom, envié de tous les jeunes gens, était le sujet habituel des conversations. Un jour, qu'entouré d'un groupe de joyeux amis, il leur racontait ses aventures de la veille, et riait haut dans l'allée, une chaise de poste arriva à grand bruit sur la place. Une femme ! s'écria Manuel, en MosAIQUE DU MIDI. — 5° Année.

les ravagent. J. MARK.

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voyant flotter un voile vert à la portière, et il accourut avec tous les siens pour voir descendre les voyageurs. Ce fut d'abord un homme d'environ quarante ans, amplement enveloppé dans une redingotte de voyage ; puis en effet , une femme jeune et légère qui franchit gaîment le marche-pied, et jeta autour d'elle un regard rapide. Manuel, comme on le pense bien, était connaisseur : il admira cette taille souple et gracieuse, ces traits délicats, cet œil fin, cette bouche maligne, ces cheveux chiffonnés, toute cette riante physionomie, si pleine d'étourderie et de charme, et il se promit de ne pas négliger la belle étrangère. Il sut bientôt qu'elle s'appelait Elvire. Mariée depuis un mois seulement à un riche banquier de Bordeaux, elle avait un jour montré le désir de voir les Pyrénées, et les chevaux de poste avaient été commandés sur-lechamp. Peintre et musicienne à la fois , bonne, spirirituelle et folâtre, elle était la joie de tous ceux qui l'entouraient. Manuel la vit , dès le lendemain, chez une vieille dame de Toulouse qui recevait chez elle, et dont le mari d'Elvire était le parent éloigné. En sortant de cette entrevue, le fat paria publiquement dans un dîner de garçons , qu'avant quinze jours il aurait flétri cette innocence, détruit ce bonheur, souillé pour jamais l'avenir de cet hymen sichaste et siintéressant : cette indigne forfanterie eut le plus grand succès ; les jeunes gens l'accueillirent par des rires d'encouragement, et le déshonneur d'Elvire fut juré le verre à la main. Dès ce moment, Manuel s'attacha comme une ombre aux pas de sa victime ; profitant habilement des moindres occasions fournies par la liberté des eaux, il la suivit partout, essaya de l'afficher par ses assiduités, et multipliases attaques avecd'autant plus de hardiesse que la jeune femme , insouciante et folle, ne semblait pas s'apercevoir de l'abîme où il l'entraînait pas à pas.Un jour, enfin, quand il crut le moment arrivé, il fit tomber l'entretien général sur les différens buts de promenade que les environs de Bagnères offrent aux curieux ; puis, se rapprochant d'Elvire peu à peu, il lui vanta à voix basse les fraîches solitudes de la vallée du Lys, ses prairies, ses cascades , ses bois de hêtres et ses resplendissans glaciers. — Vous m'en faites un si beau portrait, lui dit-elle, que je veux y aller dès demain. — J'aurai l'honneur de vous y accompagner, ma

i dame, répondit galamment Manuel.

— Et mon mari ? — Votre mari craint l'air frais du matin. Est-il d'ailleurs besoin qu'il sache ce voyage ? Nous pouvons partir au point du jour, avec les meilleurs chevaux de Bagnères , et nous serons de retour à l'heure où vous sortez habituellement du bain. Une excursion à l'insu 22

de tout le monde, ce sera délicieux , pendant qu'on vous croira paresseusement endormie, vous galoperez sur la montagne..... Il fallait se croire bien avancé pour tenter une proposition pareille. Manuel s'était-il trompé ? Non sans doute ; car la jeune femme rougit légèrement, hésita quelque peu , et serrant avec expression la main de Manuel, lui dit d'une voix presqu'insaisissable : J'y irai. Tous deux se mêlèrent alors à la conversation, et rien ne trahit plus leur intelligence : seulement en se retirant , ils échangèrent un regard qui était à lui seul toute une promesse. Le lendemain matin , avant le lever du soleil, deux chevaux attendaient à la porte d'Elvire, sous les tilleuls de l'allée des bains. L'aube blanchissait le ciel, et de longues files de chèvres, leurs clochettes pendues au cou , passaient en bêlant vers la campagne. Elvire parut ; l'heureux Manuel lui offrit sa main, mais elle sauta légèrement à cheval et partit comme un trait. Le jeune homme fut bientôt à côté d'elle. Vêtue d une longue robe de drap qui dessinait admirablement sa taille, la tête couverte du petit chapeau de rigueur, d'où s'échappaient en boucles ses beaux cheveux, elle était vraiment ravissante. — Je ne vois pas de guide, dit-elle. — Je vous en servirai, madame. Je connais parfaitement les environs de Bagnères , et je suis trop fier.... — Vraiment ? Je ne vous croyais pas curieux des beautés pastorales. Vous avez là un nouveau mérite que je ne vous soupçonnais pas. Le fait est que Manuel n'était allé qu'une fois à la vallée du Lys, et ce jour-là , une joyeuse caravane de jeunes gens avait splendidement déjeûné au pied de la grande cascade ; mais il se garda bien de dire un mot des circonstances qui l'avaient mis au fait du chemin. Le soleil se lève tard à Bagnères, il s'y couche de bonne heure aussi, à cause de la hauteur des montagnes qui ne découpent dans le ciel qu'un étroit horizon ; mais les crépuscules du soir et du matin en sont plus longs et plus délicieux. Quand Elvire et Manuel sortirent des ombrages de l'allée, le charmant bassin de Luchon présentait un spectacle magique. Les rochers grisâtres de la haute chaîne, qu'on aperçoit dans l'éloignement, étincelaient de tous les feux de l'aurore. Les rayons du soleil descendaient aussi, au milieu d'un nuage de vapeurs, par le col appelé Portillon, et venaient frapper une des faces de l'antique tour de Castelviel, bâtie sur un mamelon à l'entrée du défilé. Tout n'était que lumière sur les sommets; tout n'était qu'ombre dans la vallée. La fraîcheur et le calme de la nuit reposaient encore sur les prairies; mais le jour tombait lentement de rocher en rocher, et à mesure que les pentes de la montagne s'éclairaient çà et là, la rosée s'élevait en petits flocons blancs que le vent du matin dispersait dans l'air. On aurait dit une gaze doucement remuée.' - Quels beaux aspects ! s'écria Elvire transportée. Voyez donc, Manuel, tous ces jeux de la lumière. On la croirait douée de vie et de volonté à la voir ainsi flotter et courir, semant partout des diamans dans l'obscurité, se laissant bercer par les vapeurs nais

santes, et troublant les yeux, la folâtre, par l'infinie

diversités de ses caprices, de ses nuances et de ses reflets ! Manuel n'avait jamais rien remarqué de tout cela. Il écoutait, presque sans comprendre, et regardait par complaisance autour de lui. — Ce paysage est bien gracieux, reprit Elvire, après un moment de silence. Les moindres contours de ces monts sont admirablement dessinés.Cette tour, à demi détruite, semble placée là par la main d'une fée pour animer la perspective. Ecoutez le torrent qui murmure sous ces peupliers. Voyez-vous cette chèvre blanche qui grimpe là-haut sur ce rocher ? Et ce bel érable qui semble s'incliner vers elle ? Et ce jeune berger qui nous regarde appuyé sur son bâton ? En vérité, vous avez bien fait de m'amener ici, ce matin. — Vous aurez donc quelque reconnaissance pour votre guide ? répondit le jeune homme avec empresSement. — Certainement, dit l'étourdie; mais n'allez pas m'égarer au moins, mon mari ne vous le pardonnerait jamais. — Mais vous, madame, si ce malheur arrivait , car enfin il est possible, seriez-vous assez bonne pour me pardonner ? —Je ne sais pas trop; nous verrions. C'est selon qu'il y aurait de votre faute ou de la mienne, car je suis indulgente, vous le savez. Puis, tout-à-coup, s'interrompant elle-même avec une vivacité d'enfant, elle lui montra du doigt un homme qui descendait la montagne : c'était un chasseur espagnol. Coiffé du bonnet rouge du pays, il tenait son long fusil sous le bras. Mais ce qui avait le plus frappé l'attention d'Elvire, c'était un isard mort qu'il portait sur ses épaules. Elle piqua des deux pour l'atteindre plus tôt, et Manuel la suivit. Les jambes du léger animal étaient repliées autour du cou du chasseur; sa tête gracieuse pendait, et ses cornes recourbées luisaient au soleil. Pauvre gazelle des Pyrénées, qui bondissait la veille au haut des rochers, broutant l herbe rare de leurs pentes et buvant l'eau glacée de leurs torrens, son flanc saignait encore de la blessure qui l'avait arrétée dans ses plus agiles élans. L'espagnol la portait paisiblement au marché de Bagnères, sans songer à toute cette vie de sauvage liberté et de joie agreste que sa balle avait interrompue sans pitié. Elvire considéra quelque temps l'isard avec curiosité; elle demanda à cet homme des renseignemens sur cette chasse périlleuse; et soudain, lançant son cheval au galop, elle partit presque sans l'écouter. Les chevaux de ce pays sont sûrs et infatigables : accoutumés par les baigneurs à des courses forcées, leur allure habituelle est le galop. La route qui conduit de Bagnères à la vallée du Lys, est d'ailleurs parfaitement entretenue : où le mulet du bûcheron montagnard pouvait à peine autrefois se frayer un chemin, les élégantes voitures des riches du monde rouleraient aujourd'hui sans difficulté. Aussi Elvire et Manuel franchirent-ils le défilé comme emportés par un tourbillon : la rapidité de leur course ne leur permettait même pas de s'adresser un seul mot. Quand ils furent arrivés au point où la route se bifurque près d'un pont, Elvire s'arrêta pour consulter son guide. — A droite, madame, dit Manuel; et ils s'enfoncèrent sous les magnifiques ombrages qui cachent l'entrée de la vallée du Lys, cette riante merveille des Pyrénées. Dès ce moment, il n'y eut plus autour d'eux que calme et solitude. Le chemin circulait le long d'une pente, au milieu d'une forêt de hêtres, de chênes, d'érables et de sycomores. Le torrent frémissait sous leurs pieds, et de temps en temps, on le voyait blanchir au travers des feuilles des arbres ou étinceler sous les ombres de leurs troncs. Mille accidens venaient à chaque pas varier les aspects : tantôt, c'était un vieux hêtre qui se projetait sur le chemin comme un pont de verdure; tantôt, c'était une étroite clairière qui laissait entrevoir de tous côtés des cimes boisées et verdoyantes. En rencontrant deux arbres entrelacés l'un à l'autre et confondus par un étroit embrassement, Manuel essaya de renouveler l'entretien. — Voyez donc, madame, comme ils sont unis ! Ne vous semble-t-il pas deux amans que la fureur d'un jaloux voudrait séparer ? J'aime ces feuillages mêlés et ces branches qui semblent se chercher pour s'étreindre. — Voilà de la poésie, monsieur Manuel, répondit en souriant Elvire; ce n'est pas l'amour, c'est la nécessité qui rapproche ces troncs insensibles : en croissant ensemble ils se sont rencontrés, ils se sont gênés dans lerur développement; et ce que vous prenez pour de

MANUEL ET ELVIRE.

la sympathie, c'est de la guerre. Chacun d'eux essain d'étouffer son voisin pour se débarrasser d'un obstacle qui l'arrête. Ainsi sont bien des amitiés humaines : affection au-dehors, égoïsme au-dedans. — Mais vous croyez pourtant à l'amitié, à l'amour ? — Oui, j'y crois ; mais les exemples en sont bien rares. Certes, c'est un très-grand bonheur, un trop grand peut-être, de pouvoir aimer et être aimé; mais qui peut se flatter de n'être pas le jouet d'une douce illusion ? — Qui ? vous, madame. Ah ! quand on vous dit qu'on vous adore, croyez-le; croyez-le, car nulle plus que vous n'a ce charme irrésistible, qui va droit au cœur et trouble délicieusement la raison ! — Vous me flattez, dit négligemment la jeune femme. — Vous doutez trop de votre puissance, reprit avec feu Manuel. Vous craignez de n'être pas comprise, appréciée, et vous hésitez à vous livrer à la pente naturelle de votre cœur : vous ne songez donc pas qu'un seul de vos regards cause à lui seul plus de passion que vous n'en pourrez jamais ressentir ? Vous n'avez donc pas remarqué ce murmure d'admiration qui s'élève partout autour de vous ? Ah ! si vous étiez juste envers vous-même, vous ne craindriez pas d'aimer seule, vous ne seriez pas si indifférente !

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