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le monde il y a des cœurs qui déjouent l'absence, et des moyens pour s'entendre encore quand on ne se voit plus. La Trappe est-elle encore possible à ces conditions? — Vraiment, je ne sais; mais qui en est coupable? le gouvernement pour s'être mêlé de la Trappe ? "— Ou serait-ce la Trappe qui s'est mêlée du gouvernement et qui a tout le tort ? — Je ne le sais pas davantage. Je m'entretins quelque temps avec le frère hôtelier, qui conserve seul avec le supérieur de la communauté l'usage de la parole. Son intelligence me parut médiocre et son éducation commune; d'ailleurs, malgré son âge avancé, il n'avait pas encore franchi les limbes du noviciat, et je ne voyais que des cheveux blancs sur ce front où j'avais cherché d'abord l'empreinte d'un double sacerdoce, le sceau de deux consécrations. Il n'était pas prêtre, ni à vrai dire trappiste, car il comptait rentrer prochainement dans le monde, non que les rigueurs physiques du noviciat eussent fatigué son courage ou sa santé, mais le vœu absolu de soumission restait au-dessus de ses forces. « Jamais, me dit-il, je ne jurerai à un homme de lui obéir en tout, et comme l'exige notre règle, quand même il s'agirait de la santé et de la vie ». Songez, Monsieur, que ces paroles sont d'un trappiste, et dites-moi s'il y eut jamais une révélation plus franche et plus inattendue de l'instinct libéral du siècle. » Le supérieur me joignit, et nous parcourûmes ensemble les alentours du couvent. On trouverait difficilement un site plus approprié aux dispositions d'âme de ceux qui l'habitent : rien ne se peut imaginer plus aride, plus nu, plus désolé; mais c'est une nudité sans charmes, une désolation sans majesté. Il est des solitudes qui imposent par l'étendue et le silence, et représentent en quelque sorte l'infini dans l'espace et le temps; il est des ruines belles comme des Niobé; mais la nature ici ne semble pas se soucier de vivre ou se souvenir d'avoir vécu, même elle dédaigne de s'arranger pour mourir avec grâce. C'est autour du couvent une plaine morne et décrépite, qu'étreint une ceinture de rochers comme ferait un cilice; l'âme s'y trouve à la gêne comme les yeux; c'est une prison, un cercueil anticipé, où nul bruit du monde n'arrive à l'oreille de ses hôtes, où rien ne relève de terre leurs regards; car leur prison n'a pas plus d'horizon que n'en a leur vie. L'agriculture est la seule industrie des trappistes provençaux; mais il leur manque, pour s'y livrer avec fruit, la matière première. Je les ai vus occupés à transporter de fort loin la terre végétale qu'ils étendaient parcimonieusement sur le roc nu. Je m'apitoyais sur un travail si pénible et si lent, mais le supérieur me parla avec confiance des résultats déja obtenus : qu'importe en effet la peine et le temps à qui tourne le travail en prière et la vie en expiation ? Puis il m'indiqua de la main un enclos assez vaste où la terre fraîchement remuée et soulevée comme par vagues, semblait promettre un sol plus profond. J'y courus pour le féliciter au retour des abondans légumes dont ce terrain approvisionnerait un jour la communauté, et je m'aperçus vite qu'on ne le destinait pas à nourrir les vivans, mais bien à dévorer les morts : c'était le cimetière. Plusieurs tombes étaient récentes, et la terre

dont on les avait recouvertes accusait le cadavre aussi fidèlement que si ce n'eût été qu'un linceul; quelques autres étaient couvertes d'une végétation vigoureuse qui attestait suffisamment que le corps n'avait pas été descendu hors de la portée des racines. Je restai long-temps au cimetière : c'est en effet la pièce d'honneur d'un couvent de trappistes; là seulement un trappiste a de la terre sa part d'homme, et tient sa place tout comme un autre; là il reprend son nom et représente; il s'élève même aux honneurs de la biographie, car sur sa tombe on inscrit la date de sa prise d'habit et celle de sa mort. Rapprochez ces deux chiffres, et vous aurez toute sa vie, c'est-à-dire combien il a mis de temps à mourir. Ce qu'on appelle improprement sa vie n'est pas autre chose que le cours monotone et régulier de la maladie qu'il s'est inoculé en prononçant ses vœux : qu'importe, si la fin est certaine, que le terme vacille de quelques jours? De cette sorte un trappiste meurt deux fois, et, à vrai dire, c'est au jour de sa profession qu'il faut placer sa mort véritable : c'est alors qu'il commente en soupirant le Linquenda tellus du poète, qu'il fait les derniers adieux et dit les dernières paroles, qu'il ferme à tout jamais ses bras aux tendres étreintes, ses yeux à la lumière et aux regards amis ; c'est alors vraiment qu'il meurt, non pas seulement parce qu'il se sépare du monde, qu'il brise d'un effort désespéré toutes les fibres qui joignaient son cœur àd'autres cœurs, mais encore et surtout parce qu'alors son existence à lui-même se décompose; il abdique sa raison, sa volonté, il perd la conscience du moi, il renonce à lui-même. Désormais son individualité humaine est abolie; il ne reste de lui qu'une masse inerte jetée en proie aux caprices d'une volonté étrangère qui la secoue et la galvanise. Oui, c'est alors vraiment qu'il meurt. L'autre date indique seulement quel jour on le mit en terre, et ce jour-là, loin qu'il renonce à rien, il entre en jouissance d'une fosse qui est pour lui seul, lui qui n'avait pas en propre un grabat. Je vous le déclare, Monsieur : quand j'ai réuni dans la pensée, comme je les rassemblais sous un regard, tous ces trappistes, les uns qui erraient çà et là, les autres couchés et qui dormaient avec une croix sur la poitrine, je n'ai pu faire entre eux aucune différence, sinon que ceux-ci reposaient et que ceux-là s'agitaient dans leur mort comme des malades dans leur sommeil, et je les comparais à ces ombres privées de sépulture qui assiégent, au dire des poètes, les rives du fleuve infernal, passionnées d'arriver au repos et d'échanger leur mort inquiète en une mort définitive. A la nuit tombante, je rentrai au couvent dont on allait fermer la porte : il est dans un état complet do délabrement, même les préoccupations ascétiques des moines et la paresse des domestiques chargés des soins intérieurs y laissent croupir une fétidité malsaine. Pour le dire en passant , je ne conçois pas que les trapistes, adonnés au travail comme ils sont, industriels à Meilleraye, agriculteurs à la Sainte-Baume, livrent à des mercenaires les soins du ménage commun. Auprès des bâtimens habités il y a une ruine toute jeune, un monastère projeté qui grandissait à vue d'œil, quand tout-à-coup il s'est arrêté à demi-croissance. Le supérieur, que j'interrogeai sur cet édifice inachevé, me répondit simplement que la construction en était interrompue depuis dix-huix mois.Je remontai mentalement tous ses échelons, et je trouvai au dix-huitième : Juillet 1830. De toutes les périphrases dont on a timidement voilé les barricades, aucune n'est plus impartiale et plus délicate, et je n'aurais pas cherché à la Trappe une synonymie si déliée. Quoi qu'il en soit, la communauté habite encore la misérable chaumière, d'où elle comptait diriger l'érection de sa demeure nouvelle. Serait-il dans la destinée du Christianisme de mourir dans une étable comme il y naquit ? Vous avez , Monsieur, trop de mémoire et de bon sens pour excuser les redites et vous y plaire : aussi vous ferai-je grâce de tous les détails de la discipline intérieure de la Trappe. Je m'en suis informé sérieusement sur les lieux, mais l'intérêt qu'ils avaient pour moi comme actuels et pour ainsi dire indigènes, ne passerait point dans mon récit; quelques-uns me firent honte, car au moment où le supérieur me parlait de ses austérités diététiques, je guerroyais vivement contre un souper plus délicatement apprêté que je m'y serais attendu, et qui me fut offert avec une bienveillance hospitalière dont je ne perdrai pas le souvenir. Notre conversation se prolongea long-temps encore après que l heure de la retraite eut sonné , et qu'aux fatigues du jour eut succédé, pour les moines, la fatigue de ce demi-someil qu'ils s'essaient à trouver sur des planches mal jointes. J'ai encore présents tous les détails de cet entretien et d'un autre que nous eûmes le lendemain, et si je ne le confie pas à votre mémoire, ce n'est pas que je les croie indignes d'y prendre la place qu'ils ont conservée dans la mienne , mais au contraire, parce que ce souvenir est de ceux qu'on ne peut secouer sans qu'ils s'effeuillent, parce que ce fut un de ces drames intimes qui ne veulent pour spectateurs que les auteurs eux-mêmes, parce que de cet entretient, qui fut un échange, la moitié tout au plus m'appartient. Voyez en effet, Monsieur, quels interlocuteurs le hasard avait mis en présence. Moi jeune, lui jeune encore et fort, autant du moins qu'on peut avoir de jeunesse et de force à la Trappe, où ni le temps, ni la peine ne se mesurent ; moi, voyageur, poursuivant r lassitude du repos, je ne sais quelle étoile errante; ui captif sous l'écrou de son vœu, et qui depuis sept ans qu'il habitait cette maison , n'avait pas une seule fois allongé sa chaîne volontaire jusqu'à Nant, qui est à une lieue ; qui ne savait d'autre route pour sortir du couvent que celle qu'il avait suivie en y entrant, Marseille, Aubagne , Géménos, et qui depuis sept ans n'avait pas seulement gravi le rocher qui couronne le monastère, pour apercevoir encore Aubagne et les rives si fraîches de l'heureuse Marseille, cette double ville , l'une de pierre et toute française , l'autre en bois et flottante , où le monde entier est représenté; qui n'avait pas cherché plus près de lui encore les enchantemens de Géménos et les eaux jaillissantes de Saint-Pons, ce paradis placé comme une tentation à la porte de son enfer ! — Moi, incertain et changeant,

plutôt, il est vrai, par l inconstance des choses hu- .

maines que par la mienne ; lui immobile parce qu'il s'était isolé de ce monde qui tourne, et depuis vingtcinq ans ou plus, n'avait pas dépouillé la bure, où avant qu'il eût atteint dix ans, on l'avait emmaillote !

- Moi, ardent et me livrant au monde sans réserve, acceptant ses douleurs pour en avoir les joies; lui, étouffant ce que son sein recélait de flamme, refusant du monde ses douleurs comme ses joies parce qu'il ne voulait des joies d'aucune sorte, et qu'il suffisait à se créer des supplices !— Moi , qui portais un front déja ridé par les désenchantemens de la vie, et des lèvres desséchées par de fausses caresses ; lui vierge, et qui savait pourtant où se concentrait toute félicité mondaine, puisqu'il m'a dit ces propres mots : « mes lèvres n'ont jamais touché de femme ! » — Après tout cela, Monsieur, le jeune homme et le trappiste étaient près de s'entendre sur tous les points, si ce n'est que le monde qui fesait peur au trappiste, fesait pitié au jeune homme. J'ignore quel était des deux le plus heureux et le plus philosophe. On m'offrit un lit, et j'appris que la maison en contenait deux qui servaient aux trappistes agonisans; un lit à la Trappe est une station qui précède la fosse. Celui où je devais reposer était si affaissé, qu'il fallait que l'agonie qui s'y était récemment terminée eût été longue et douloureuse. Le supérieur s'efforça de réparer ce désordre, et convint en souriant de la maladresse qu'il apportait à ce service inaccoutumé. Resté seuI, je passai la nuit à réfléchir sur l'existence mystérieuse de cet homme chargé d'un pouvoir et d'une responsabilité si terribles, plus despote que ceux qui gouvernent à l'aide des muets, puisqu'il n'a lui, que des muets pour sujets, puisque la dureté et même l'injustice qui exercent la résignation de ses frères , sont au nombre de ses devoirs ; j'en avais eu un incroyable exemple. Il doit supporter avec la même sévérité le supplice qu'il endure et le supplice qu'il inflige : il est à la fois martyr et bourreau ; et lui aussi sans doute a été créé à part comme un monde. Il sait tous les noms, toutes

, les douleurs , toutes les fautes : nul ne connaît ses

fautes, ses douleurs, son nom ; tout monte à lui, rien n'en descend ; et ce qui est à mon sens la plus haute expression de la souffrance humaine, il est seul. A une heure du matin, la cloche sonna , les planchers vermoulus de la maison craquérent sous les sabots des moines, et tout près de moi, dans la chapelle qui naguère était une grange, les chants commencèrent; ils durent quatorze heures chaque jour. Vous dirai-je, Monsieur, quel retentissement avaient dans mon âme les voix de ces hommes dont la langue ne se délie que pour parler à Dieu ! A travers la nuit, le silence , le vertige fébrile de l'insomnie, ces hymnes me pénétraient d'une religieuse horreur; je palpitais et haletais de verset en verset, comme sous le cauchemar d'un rêve étourdissant. Je le secouai et j'allai prendre rang au milieu des moines, pensant qu'à titre d'homme, j'avais assez de croix dans le cœur, pour ne pas désirer sur la poitrine la croix du scapulaire. Quelques heures s'écoulèrent : j'eus soif d'air pur, d'air libre ; je m'élançai vers la Sainte-Baume, je la dépassai ; je gravis trois heures durant ; j'arrivai tout d'une haleine au sommet qui la domine. D'abord, ce fut un autre vertige : je ne vis autour de moi que le ciel et la mer qui confondaient à mon extrême horimer et l'enflammait; il y plongeait encore par la moitié de son disuue, et la lumière en jaillissait à de rapides intervalles, comme les flancs d'un navire quand le canon tonne. La lumière courait sur la mer; pareille aux grandes vagues d'une marée équinoxiale, elle rebondissait sur la plage et remontait au ciel d'où elle était partie; les étoiles blanchissaient, la terre reprenait sa robe aux reflets chatoyans ; les dentelures des montagnes s'effilaient sur l'azur lumineux, et les Alpes lointaines dressaient leurs têtes comme pour prendre leur part de cette pompe. Les montagnes, le soleil, la mer, ..... quel spectacle ! et J'avais pour piédestal un roc de trois mille pieds : toutes les immensités terrestres se pressaient sous mon regard. Me direz-vous qu'en présence de ces immensités, l'homme est bien petit. — Il est grand tout au contraire, puisque son intelligence s'ajoute à son regard pour les embrasser, puisque son ame les dépasse, s'essore au-delà de la création, et trouve Dieu ! toutes les extrémités du monde; comme l'une de ces somptueuses pierres milliaires, dont Rome, encore une fois reine et conquérante, a mesuré ces voies triomphales que la croix et non plus l'épée a ouvertes. couvent , c'était pour moi le Christianisme déchu, qui s'isole du monde parce qu'il n'y peut plus régner , qui se cache au désert pour s'y creuser à lui-même sa fosse. Puis, et comme je m'efforçais de sonder le mystère de la Trappe et que je m'inquiétais du rang qu'elle tenait dans le monde moral , il me sembla que les cimes qui me cachaient Toulon s'abaissaient , et je vis, l'un à côté de l'autre , comme les plateaux d'une balance , ces deux lieux consacrés à l'expiation, le Bagne et la Trappe. Là, l'expiation est forcée, ici, volontaire; là , infâmante ; ici, glorieuse , mais aux deux bouts de l'échelle sociale, le cilice et le boulet sont les instrumens d'un même sacrifice. Chez les anciens peuples, quand un crime avait été commis, on ne le croyait pas suffisamment lavé par le sang du coupable ; toute la nation qui était une famille, se purifiait de la complicité du forfait dont elle venait d'être juge et vengeresse. C'est qu'en effet, le crime d'un seul est toujours la faute de plusieurs. La société toute entière y trempe par ses lois et ses mœurs qui se contredisent , par ses institutions impuissantes à sauver tous ses enfans de la dépravation qui appauvrit, et de la misère qui déprave, et il n'est d'homme, si innocent qu'il soit , qui n'ait pour sa part attaché ou appesanti le boulet au pied d'un forçat. Au bagne donc, l'expiation n'atteint qu'une tête quoiqu'il y ait communion de crimes; les trappistes expient les péchés de tous , parce qu'il y a communion de prières et de bonnes œuvres. Ils sont martyrs de cette croyance sub ime de la reversibilité des mérites ; eux aussi veulent racheter le monde , et il ne trouvent, dans ce saint espoir, ni le Golgotha trop haut , ni la croix "t lourde. oilà du moins quelle tâche leur est assignée par le Christianisme; maintenant faut-il , comme les compagnons de Gennaro , soulever l'une après l'autre chaque cagoule , pour s'assurer que cette pensée divine luit sur tous les fronts ! — Qui l'oserait ? — Qui a droit au mystère d'une douleur qui ne veut pas être consolée? — Ne suffit-il pas que tant de privations si vaillamment supportées soient un enseignement , sans y chercher une occasion de méthaphysique subtile ? #t si l'analyse philosophique dirigeait son scalpel contre un de ces cœurs, ne s'émousserait-il pas contre le cilice qui le couvre ? — Laissons donc à Dieu ce qui n'appartient plus qu'à Dieu : aussi bien la curiosité ne nous profiterait guère. A vous comme à moi sans doute, la Trappe ne semblait devoir s'ouvrir

ORATOIRE DES QUATRE CHEMINS.

La neige craquait sous mes pieds ; elle avait flétri ces fleurs pleines de symboles que les amans viennent cueillir sur ce sommet. Je m'assis au faîte écroulé d'une chapelle, à laquelle la vénération traditionnelle du peuple a conservé le nom de saint Pilon. La chute de cet autel , placé comme la grotte sous 1 invocation de Magdelaine, m'affligea, car, c'est un fâcheux symptôme pour les religions comme pour les malades, que le sang se retire avec la vie des extrémités. De cet immense panorama qui s'étendait à mes pieds, deux points seulement attirèrent bientôt mes regards et concentrèrent ma pensée : la cathédrale de Saint-Maximin et le couvent. La cathédrale jetait sa grande ombre sur la route d'Italie; elle personnifiait à mes yeux le Christianisme régnant ; elle

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que pour les esprits élevés, pour ces fortes intelligences qui se prennent elles-mêmes en pitié et en mépris , parce que leurs facultés, si puissantes qu'elles soient , ne satisfont pas cet instinct divin déposé dans toute âme humaine comme un gage de vie future. Vous avez vu dans la Trappe un supplice exquis, une torture aristocratique, réservée à ces âmes d'élite, comme le garotte aux nobles espagnols : hé bien, Monsieur, parmi les trappistes de la Sainte-Baume, plusieurs ne savent pas même lire. Ou bien encore vous aurez comparé les rigueurs de la règle à ces moras que les médecins appliquent aux malades, pour déplacer une sensibilité douloureuse, et vous avez trouvé équi-* table que le Christianisme qui fermait aux grandes afflictions l'asile du suicide, leur ouvrit la Trappe ; hé bien, la plupart des trappistes provençaux ne savent rien du monde ; ils se sont réfugiés au port, avant même d'avoir entendu rugir la tempête, et vous ne trouveriez peut-être pas sous ces capuchons un seul front que l'orage ait foudroyé. Laissons-les donc à la vie qu'ils se sont faite, et nous abstenant de les juger, abstenons-nous de les plaindre; n'épanchons pas au hasard notre pitié : car on ne sait pas bien souvent qui en mérite davantage, celui qui l'obtient ou celui qui l'accorde. Hélas ! Monsieur, la véritable solitude et la pire de toutes, n'est-ce pas celle que l'égoïsme d'autrui crée autour de nous, et qu'il approfondit sans cesse ? Pour quelques âmes, les plus nobles peut-être, qui cherchent partout où s'appuyer et chancellent pour ainsi dire dans la plénitude et l'ivresse de leur vie intérieure qui surabonde, n'y a-t-il pas, au milieu de cent mille individualités qui se coudoient et se froissent, un désert où tout manque à la fois, un bras qui vous soutienne et vous guide, une haleine qui vous rafraîchisse, un regard consolateur ! — Ou bien encore, peut-être du milieu de la foule ce regard une fois vous a souri, il a lui comme une étoile au sein de vos ténèbres; mais de même que dans les galeries souterraines des mines, la science emprisonne sous un voile métallique la lumière ellemême, et la sépare des vapeurs subtiles qu'elle attire ; parfois, entre deux âmes près de s'unir, le monde tend le réseau inexorable des convenances, ce tissu si léger, qu'il échappe à l'œil, et si serré, que la flamme la plus pénétrante s'y émousse et réjaillit en étincelles dévorantes dans le cœur qui lui sert de foyer. IIélas ! Monsieur, ce sont là vraiment les âmes en peine : à ces pauvresâmes qui s'enferment en elles-mêmes comme en une prison douloureuse, et qui se tournentet retournent sur les pointes aiguës d'une angoisse solitaire, le cilice serait un repos : à celles-là je dirais volontiers, comme Hamlet à Ophélie : Get thee to a nunnery ! Léo DUPRÉ.

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V0YAGE DE BENJMllIN JUIF DE TUDELLE.

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« La nuit est belle , les étoiles brillent au firma« » ment, le vent du soir est parfumé comme les roses » que le soleil de l'Asie fait éclore dans les jardins de § la ville du Seigneur ! » Muletiers, chantez-nous les joyeux refrains de vos » troubadours; chantez, chantez, ô muletiers. » Jéhovah, Dieu puissant, Dieu éternel, la terre » en ce moment garde un silence solennel; tout dort » autour de nous, mais les fidèles d'Israël veillent sans » cesse pour répéter ses louanges ! O Dieu du faible et » de l'opprimé, sauves-nous de la fureur des ennemis » de ton nom, comme tu sauvas les trois Hébreux de » la fournaise ! » Muletiers, chantez-nous les joyeux refrains de » vos troubadours; chantez, chantez, ô muletiers ! » O mon père, dans notre pélerinage, nous verrons » Narbonne la romaine, les sages de Montpellier , les » monumens de Nîmes, les grandes cités de la Lan» gue d'Oc et de la Provence, berceau des ménestrels ! » salut, siècle d'amour, de gloire et de poésie ! » Muletiers, chantez-nous les joyeux refrains de » vos troubadours; chantez, chantez, ô muletiers ! » Tels étaient les accens de la jeune Débora, fille du juif Benjamin de Tudelle, en Navarre. Une petite caravane d'Israélites, suivie de quelques marchands génois, Pisans et Lombards, cheminait lentement vers la ville de Narbonne dont elle apercevait déja les murailles; elle avait longé toute la chaîne des Pyrénées, et, après plusieurs jours de marche continuelle, juifs et chrétiens avaient besoin de repos. Avant le jour nous arriverons à Narbonne, s'écria l Benjamin : à Narbonne, ville maîtresse pour la loi, d'où elle se répand dans toutes les provinces ; on y voit des docteurs fameux , parmi lesquels est le rabbin Kalo: nime, fils du grand prince, et le rabbin Théodore, de bienheureuse mémoire, de la race de David; il est riche et possède de grands domaines sous la protection des princes du pays. — Nos frères de Narbonne sont-ils aussi malheureux que nos frères de Navarre, dit un marchand juif nommé Moïse ? — Non, répondit le vieux Benjamin; ils possèdent des fonds de terre , et jouissent de grands priviléges comme au temps de Louis le Débonnaire, fils et successeur du grand empereur Charlemagne. — Narbonne est donc une nouvelle Jérusalem, dit la jeune Débora, qui hâtait la marche de la petite mule blanche pour ne pas rester en arrière... — Une nouvelle Jérusalem Lorenzo, marchand geIl01S. — Où il ne sera pas difficile de trouver une belle juive, lorsque la fille de Benjamin de Tudelle y aura

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reçu l'hospitalité dans la maison du rabbin Kalonime, ajouta Guelfo le pisan. — Ne parlez pas ainsi d'une pauvre fille d'Israël, dit Benjamin qui s'arrêta pour ne pas laisser Débora seule avec les marchands chrétiens. Lorenzo s'aperçut le premier de la méfiance du vieillard; il parla tout bas à l'oreille de Guelfo, son compagnon; le rabbin n'osait proférer une parole ; Débora tremblait sur sa mule blanche, et on n'entendait dans le chemin que les pas irréguliers des quadrupèdes qui marchaient à des distances inégales. Tout-à-coup une voix retentit à une petite distance de la caravane. — C'est un troubadour, s'écria Guelfo; — ll est à quelques pas de nous, ajouta Lorenzo le pisan. — Un troubadour, messeigneurs, s'écria le nouveau venu, qui pouvait à peine retenir son fougueux destrier. Connaissez-vous Michel de Lator? — C'est vous qui avez transcrit les poèmes de Pierre, cardinal du Puy, en Velai? — Oui, beau sire; mais qui vous a rendu si expert dans la docte science des jongleurs ? — Je ne suis qu'un pauvre marchand de la ville de Pise , répondit Lorenzo ; mais dans mes longs voyages, j'ai souvent entendu parler de Michel de Lator. —Quels sont vos compagnons de voyage? dit Michel de Lator. — Guelfo de Lombardie, quelques génois, et ces trois juifs que vous voyez devant nous. — Des juifs, grand Dieu! par la triple couronne de notre saint père le pape, on ne trouve plus que des juifs dans tous le pays de la Langue d'Oc. — Vous pourrez admirer une belle juive, seigneur de Lator; jamais on ne vit aux fêtes de Salomon, vierge plus resplendissante de grâces et de beauté. — Quel est le nom de cette belle fleur d'Israël ? — Débora, fille de Benjamin, rabbin de Tudelle en Navarre. — Bernard de Ventadour a composé plusieurs Tensons en son honneur; hâtons-nous, je veux la voir avant que nous arrivions à Narbonne. Michel de Lator et Lorenzo le Pisan eurent bientôt atteint les Israélites; le troubadour s'approcha subitement de la timide Débora qu'il parvint à éloigner de son père Benjamin. — Belle enfant de Juda, de Ruben, de Lévi, de Jacob ou de toute autre tribu, lui dit-il à voix basse, votre nom est connu dans les pays de la Langue d'Oc : avez-vous oublié Bernard de Ventadour ? — Je le vis l'an dernier à Tudelle, en Navarre. — Il a célébré votre beauté, et aujourd'hui l'heureux ménestrel se sait gloire de votre reconnaissance. Je ne l'ai plus revu depuis l'an dernier, seigneur troubadour, répondit Débora, dont le front était rouge d'une pudeur virginale.

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