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mars, il se vit à la tête de compagnies assez nombreuses pour tenter une seconde fois le siége du château d'Amboise; il passa la nuit à se concerter avec les principaux chefs. — Au bois de Château-Renard! s'écria-t-il. Ses compagnons s'empressèrent de le suivre, et les bandes des princes de Lorraine furent repoussées sur tous les points. La Renaudie les poursuivait avec acharnement , lorsqu'il rencontra le sieur Pardaillan, son cousin, qui battait le pays avec des cavaliers de la maison du roi. — C'est vous, mon cousin ? s'écria La Renaudie en se dressant sur ses étriers... De par Dieul vous êtes indigne de porter les armes de votre maison, puisque vous tenez le parti des Guises. — Je fais la guerre aux rebelles. — Et j'extermine ceux qui veulent trahir le roi François lI, et mettre la France sous le joug de la maison de Lorraine, répliqua La Renaudie,

– En garde , mon beau cousin.

Ferme sur vos étriers, Pardaillan. — A vous cette pistolade. L'arme de Pardaillan ne prit pas feu, et La Rcnaudie, hors de lui-même, lui passa son épée à travers le corps; umais au même instant il tomba mort, frappé d'une arquebusade tirée par un valet de Pardaillan. La mort du lieutenant du capitaine muet, jeta la terreur parmi les conjurés; ils abandonnèrent le cadavre de leur chef, qui fut transporté à Amboise et attaché à une potence, avec un écriteau portant ces mots : La Renaudie, chef des rebelles Ses compagnons d'armes eurent bientôt recouvré leur première intrépidité; ils formèrent une bande redoutable, réussirent à s'approcher d'Amboise et tentèrent un dernier effort ; ils eurent le malheur d'échouer, et les Guises, victorieux, dispersèrent les réformés, dont les principaux chefs furent faits prisonniers. — Maintenant, les soldats ont joué leur rôle, s'écria le cardinal de Lorraine; celui des bourreaux COInIIlCIlCe. Hipolyte ViviER,

UNE VINITE AU CAVEAU DEN [0RDELlERN DE T0UL0USE,

(Ceci se passait vers 1770.)

— Eh bien ! ma belle amie, votre triomphe d'hier soir vous a-t-il permis de vous livrer à quelques instans du sommeil?... C'est que vous étiez bien réellement la reine de cette fête brillante, où l'aristocratie toulousaine semblait s'étre donné rendez-vous : quelques belles que fussent les autres jeunes femmes, aucune n'avait votre beauté ! quelque riche et élégante que fût leur toilette, aucune n'avait votre éclat.... — Dites-vous vrai, et m'avez-vous trouvée la plus jolie ? — La plus belle, vous l'avez été, non seulement à mes yeux, mais aussi aux yeux de tout le monde : parmi les femmes, chose rare, vous ne trouvâtes pas de rivales; parmi les hommes vous n'eûtes que des admirateurs. — Comte, vous me flattez ! — C'est que vous n'avez pas entendu comme moi, qui le recueillais pour l'enfermer dans mon cœur, tout ce qui se murmurait de louanges autour de vous : a-t-on jamais vu porter avec plus d'abandon le doux fardeau de tant de charmes l disait l'un; n'aimez-vous pas son regard si fier que tempère une douceur mélancolique qui vous fait rêver ! disait un autre; et puis les comparaisons les plus flatteuses... — Monsieur le comte, faites-moi grâce du récit de ces fadeurs banales. Que m'importe, à moi, que l'on m'ait comparée à.... la belle Paule, si vous voulez. — Ce parallèle n'a pas été oublié. — Quoi ! vraiment ? — Oui, madame, et, à ce propos, quelqu'un s'est empressé d'ajouter que votre présence serait bien capable d'arrêter une émeute populaire, ainsi que le fesait l'apparition de la baronne de Fontenilles.

— Ce compliment historique ne peut venir que de l'annaliste de la ville.... Ne savez-vous pas que vous me faites redouter un arrêt du parlement, qui me force à me montrer à mon balcon toutes les fois que la populace voudrait se donner ce singulier plaisir.... Vraiment, mon ami, ne soyez pas indiscret... Adélaïde termina cette tirade par un long éclat de rire, tandis que son interlocuteur, un peu déconcerté, cherchait à tourner un madrigal; mais elle ne lui en laissa pas le temps. S'interrompant brusquement au milieu de cet accès de folle gaité, la jeune femme sembla se recueillir un instant, comme pour pénétrer au dedans d'elle-même, et donnant une sorte de gravité à ses paroles : à propos de cela, savez-vous qu'il y a long-temps que vous m'avez promis de me conduire au caveau des Cordeliers, où l'on dit que l'on peut voir les restes de la belle toulousaine. — Y pensez-vous, Adélaïde ! au sortir d'un bal, aller visiter un tombeau ! — Précisément ! ce contraste va à mon caractère ; c'est ce que vous avez appelé si souvent une épine déguisée sous des fleurs, une larme à côté d'un sourire.... On trouve cela si souvent mêlé dans l'usage de la vie ! — Voyez ! le soleil éclaire un beau jour; l'air est tiède comme au mois de mai; les violettes que vous aimez fleurissent ; tout nous invite à sortir , à aller jouir des premières faveurs du printemps. – Je tiens à mon idée : nous irons aux Cordeliers, mon ami. A la nuit les rêves : eh bien ! j'ai eu un bal; au jour la réalité : je verrai la mort face-à-sace. — C'est un jeu d'esprit, Madame. — Non, je me laisse aller à une disposition secrète de mon ame : m'auriez-vous crut aussi légère que je le parais ? aussi oublieuse des choses sévères? § détrompez-vous, monsieur : j'ai pesé une à une toutes les joies du monde. - Même celles du bal de la nuit dernière ... - Celles-là aussi; et c'est au milieu de l'enivrement que les plaisirs nous donnent, que je me suis convaincue de leur futilité. - Décidemment, votre sommeil aura été troublé Par quelque rêve pénible; votre imagination assombrie a besoin de se retremper à des images riantes; je maintiens ma proposition : permettez-moi de vous accompagner dans votre jardin.... mais vous êtes distraite, pensive; allons! allons ! - Oui, allons aux Cordeliers. - Mais c'est une idée fixe : savez-vous bien, madame, ce que c'est que ce souterrain que vous voulez Visiter ? - Non, et c'est pour cela même que je veux le voir. - Cela ne se peut; je ne dois point me prêter à une telle fantaisie; je serais responsable du mal que Vous en éprouveriez, Le spectacle hideux des cadavres

L'ÉGLISE DES CORDELIERS.

momifiés que vous y verriez jetterait dans votre esprit, si facilement impressionnable, une amertume trop profonde. — Tant mieux ! N'y aurait-il dans le cœur que des cordes tendues pour la frivolité ? — Mais, madame, permettez-moi de vous dire que tout le merveilleux dont on a voulu relever l'histoire de ce caveau, devenu si célèbre, doit tomber en face de la réalité; qu'est-ce en effet : un souterrain étroit, autour duquel sont rangées des momies, que, par une honteuse profanation, on a arrachées de leur tombe première, et que la cupidité des moines expose dans cet état de dessication aux regards des curieux ; vous le comprenez, en visitant ces lieux, c'est aller volontairement ouvrir votre ame aux idées sombres. — Qu'importe ? demain vous me donnerez une fête. Le comte lutta en vain encore pendant quelques momens contre la volonté d'Adélaïde qui semblait trouver dans son opposition même de nouveaux argumens pour soutenir, avec plus de force, sa première résolution. Prêt à céder à ce singulier caprice, il revint à la mémoire du comte qu'avant de quitter le bal, son amie avait donné rendez-vous, pour le lendemain, à quelques personnes qu'elle devait recevoir dans son jardin. S'arrêtant à cette pensée qu'il venait d'être dupe d'une mystification de bon goût, qui prêterait à rire à ses dépends pendant le reste de la journée, il feignit de se rendre aux raisons de la jeune femme. — Madame, votre équipage vous attend, dit-il à Adélaïde encore dans les mains de ses femmes qui complétaient sa toilette. — Quand vous voudrez, comte, dit-elle avec aisan "e : je suis prête.Attendez pourtant : j'ai oublié de prendre ma bourse, et l'on ne va pas faire une œuvre religieuse sans laisser tomber de sa main quelques pièces d'or. Un sourire d'incrédulité épanouit le visage du comte, mais le comprimant aussitôt : — A merveille, madame, s'écria-t-il , car les enfans de Saint-François vivent d'aumônes. Savez-vous que votre mise est bien mondaine pour aller descendre dans un sépulcre ! Adélaïde se considéra un instant : peut-être oui, dit-elle un peu tristement, mais je n'ai pas le temps de la refaire; on nous attend aux Cordeliers. C'était une jeune et élégante femme, celle qui se dirigeait ainsi vers le couvent des Cordeliers; toute sa personne respirait ce ton aristocratique qui suffisait seul, à cette époque, pour dévoiler une noble origine. Elle était belle cette femme, petite, frêle, pâle; on s'apercevait, en la voyant, qu'elle avait vécu à la lueur factice des flambeaux, que ses pieds si mignons n'avaient effleuré que de riches tapis, que ses mains si blanches, si douces, ne s'étaient arrétées que sur de soyeuses parures. Lorsque le comte s'aperçut que la voiture prenait la direction du couvent, il conçut des craintes réelles et chercha par de nouvelles raisons à détourner Adélaïde de son imprudent dessein; tous ces efforts tombèrent en présence de la volonté ferme de la jeune femme. Ils étaient arrivés sous le portail de l'église des Cordeliers : — Monsieur le comte, offrez-moi la main, dit Adélaïde avec une sorte de dignité qui coupa court à la dernière observation que celui-ci lui adressait. — Ce que femme veut, Dieu le veut, dit le comte d'une voix sensiblement émue. Puisse cette visite ne pas vous être fatale ! Ils traversèrent le temple diversement agités; lui, pâle, irrésolu; Adélaïde, calme, marchant d'un pas assuré, sans que la majesté du lieu et les chefs-d'œuvre artistiques dont il resplendissait, fussent capables d'apporter une diversion à l'état de leurs ames. C'était pourtant une majestueuse enceinte, à cette époque, que l'église des Cordeliers, que décoraient des fresques remarquables, de nombreux marbres dus au ciseau de Nicolas Bachelier, des toiles peintes par Antoine Rivals. Bientôt ils rencontrèrent un moine, qu'Adélaïde avait fait avertir, lequel leur fit signe de la main, après s'être incliné profondément, de se diriger vers la porte qui s'ouvrait sur le cloître. Pendant qu'ils obéissaient à l'ordre tacite du Cordelier, lui, allumait, à la petite lampe qui brûlait à côté de l'autel du sanctuaire, une de ces torches que l'on portait alors aux funérailles. Il rejoignit bientôt, les

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visiteurs, et ouvrant une seconde porte incrusrée dans le mur : — Suivez-moi, dit-il à mi-voix, comptez quinze marches; l'escalier n'en a pas davantage. Déja le moine avait disparu derrière l'axe massif de l'escalier tournant, et sa torche n'avait laissé après lui qu'une lueur blafarde éclairant à peine cet étroit passage ; cependant Adélaïde le suivait, et après elle venait le comte. Lorsqu'ils eurent descendu les quinze marches indiquées par le moine, ils se trouvèrent à l'entrée d'un étroit corridor voûté, où aucun jour de l'extérieur ne pénétrait, et qui venait aboutir au caveau. Ce souterran, si renommé, était une petite chapelle ayant la forme d'un ovale-allongé, sur une longueur de dix-huit pieds et sur une largeur de douze; au milieu de cette enceinte, un pilier gothique s'élevait pour supporter la voûte. La première impression que l'on ressentait en y entrant, était une sorte d'étouffement pénible; il fallait quelques minutes pour s'y habituer , comme aussi pour distinguer, à la lueur de la torche que portait le moine, les objets qui vous entouraient. Pendant ces quelques instans d'une pénible attente, la main d'Adélaïde s'était appuyée sur celle du comte; lui, la trouvant froide : — Vous le voyez, ce que j'avais prévu s'accomplit ; on est mal dans cet horrible lieu. En ce moment, le Cordelier qui était debout, au centre du caveau, appuyé contre le pilier, dirigea l'éclat de la torche vers les visiteurs, et s'avançant vers eux, tandis que la jeune femme respirait des sels, soutenue qu'elle était par le comte : — Ne craignez rien, dit-il ; cet état de malaise est passager; cela arrive sort souvent aux personnes délicates ; il n'y a rien de dangereux à redouter. — Depuis long-temps ce lieu infâme devrait être muré, s'écria le comte en lançant au moine qui le fixait un coup-d'œil menaçant. — Pourquoi y venir, dit, sur un ton plus élevé, le Cordelier, qui soutenait, impassible, le regard du comte. — Je me sens mieux, murmura Adélaïde; d'ailleurs à qui la faute, si ce n'est à moi seule, et non à ce bon religieux que vous récompensez si mal"de sa complaiSdIlC0, — Je vous dis que ceci est horrible ! On voyait en effet le long des murs, rangés debout, les uns à côté des autres, des cadavres desséchés , tantôt entiers, tantôt diversement démembrés ; les uns, à peine recouverts de quelques lambeaux de suaire ; les autres, revêtus d'habits où l'on retrouvait quelques traces de leur ancienne somptuosité : oh! c'était un spectacle bien hideux que celui-là. L'émotion qui agitait en ce moment la jeune femme se concentrait peu à peu dans le fonds de son ame ; un léger frémissement qui fréquemment parcourait son corps, trahissait à peine encore l'impression profonde qui l'avait saisie en pénétrant dans ce sombre asile de la mort. Déja ce qu'elle avait sous les yeux ne suffisait plus à sa curiosité maladive; elle en était venue au point de ces hommes du peuple, qui, à moitié ivres, demandent instamment des liqueurs plus fortes pour compléter leur ivresse ; à elle aussi, il fallait de plus fortes émotions : c'est pourquoi elle suivit atten

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tivement le moine, qui, s'arrêtant devant chacune de ces momies, en détaillait l'histoire. — Ce corps, disait-il, est celui d'un jeune étudiant mort en combat singulier ; blessé mortellement au cœur, il porta par instinct sa main sur la blessure qu'il venait de recevoir; la mort le surprit à cet instant ; son bras se raidit dans cette posture qu'il a toujours conservée depuis. En effet, il essaya de déplacer la main que le cadavre tenait fortement appliquée sur le côté gauche de sa poitrine, et, comme par l'effet d'un ressort puissant, elle revint reprendre sa première place. — Le cadavre que vous avez sous les yeux vous intéressera doublement , madame, dit le Cordelier en s'arrêtant devant une momie noire ridée, pliée en arc de cercle et revêtue de riches habits appartenant à une autre époque; voilà tout ce qui reste d'une femme qui mérita le titre de merveille de Toulouse. Adélaïde se rapprocha de la momie. — Quoi ! s'écria-t-elle douloureusement; c'est là la belle Paule de Lancefoc ? - Oui, madame, c'est la dépouille mortelle de cette incomparable beauté qui fit soupirer si tendrement le baron de Fontenilles; son éclat dura près d'un siècle : mais elle était de ce monde... - Assez l assez ! dit le comte, en interrompant

vivement le moine; nous ne sommes point venus ici pour entendre un sermon sur la fragilité humaine ; votre éloquence est de reste...

— Oh ! oui, oui, bien de reste ! chacun de ces débris humains, et le cordelier remuait du bout de sa sandale un tas de membres et de têtes entacés pêlemêle, chacun de ces débris crie assez haut : vanité ! vanité ! sans qu'il soit besoin de recourir à ma faible éloquence.

— Misérable, reprit le comte, qui spécule sur la peur qu'il cherche à inspirer ! qui compte sur une aumône proportionnée à l'effet qu'il produit sur les ames pusillanimes !

— Monsieur le comte, dit Adélaïde, ce que vous venez de dire est peu digne de vous; ce religieux est ici chez lui : souffririez-vous qu'il vînt vous insulter dans vos salons dorés ? Et, s'adressant au moine : mon père, continuez je vous prie.

— Le moine reprit : je vous disais, madame, que toutes les fois que la belle Paule paraissait en public, on se pressait autour d'elle pour l'admirer; la multitude fut plusieurs fois si grande, que plusieurs furent victimes de leur curiosité. Le parlement, pour satisfaire au vœu des habitans de Toulouse, rendit un arrêt par lequel il était enjoint à la baronne de Fontenilles de se montrer une fois par semaine aux regards avides du public. — N'est-ce pas ce vous me disiez tout à l'heure ? dit Adélaïde en fixant le comte avec tristesse; ainsi voilà tout ce qui reste de cette beauté tant célébrée, de cette femme qui tint en admiration la cour d'un roi de France; de celle dont le souvenir, à Toulouse, n'a rencontré qu'une rivale, Clémence Izaure ! Voilà donc la belle Paule ! Puis, comme pour chasser de son esprit tout ce qu'il y avait d'accablant dans cette comparaison, elle se prit à dire au moine : êtes-vous sûr, mon père, que ce corps si horriblement conservé ait appartenu à la baronne de Fontenilles ? — Non, mort de Dieu ! non, s'écria avec véhémence le comte; c'est une infâme jonglerie, une fable inventée à plaisir. Lafaille, le plus savant de nos annalistes, n'a-t-il pas prouvé, depuis long-temps, que Paule de Viguier de Lancefoc, baronne de Fontenilles, fut ensevelie dans la chapelle des onze mille vierges de l'église des Augustins, où sa famille avait son antique sépulture : madame, ce moine en a menti ! La jeune femme laissa échapper un profond soupir; on eut dit que les paroles du comte venaient d'arrâcher un poids qui aurait oppressé sa poitrine; en ce moment elle eut payé bien cher la certitude qu'elle n'avait pas sous les yeux les restes de Paule de Viguier; elle attendait donc avec une anxiété qu'elle ne cherchait pas à déguiser, la réponse du moine, que le démenti du comte n'avait pas paru émouvoir. — Je le répète, s'écria de nouveau le comte, ce que vous voyez là, Madame, n'a jamais été la belle Paule. — Pourrez-vous nier, Monsieur, dit alors le moine, en pesant sur toutes les paroles, et tandis qu'il frappait sur le visage du cadavre, qui retentissait comme une feuille de parchemin, que ce sont là les restes d'une femme qui a vécu... Eh bien ! qu'importe alors le nom que cette femme aura porté pendant sa vie... La leçon est toujours la même... La belle Paule serait-elle autrement ? Serions-nous autrement nous-mêmes ? Cette fois, le comte ne répondit point. S'adressant à Adélaïde, qui essuyait la sueur froide qui mouillait son visage : — Quittons ces lieux, Madame, où vous n'auriez jamais dù pénétrer. Allons chercher, en revoyant le soleil, en respirant l'air embaumé de votre jardin , à oublier les effets de cet horrible cauchemar. Les créatures doivent adorer Dieu dans les magnificences de l'univers, murmura le moine, et profiter de l'enseignement qu'il ne cesse de nous donner sur la fragilité de la vie. Ailleurs qu'ici tout parle encore de la mort; la fleur qui après avoir brillé se fane, la feuille qui tombe, le brin d'herbe qui jaunit..... Le comte avait emporté plutôt qu'amenée de ces lieux sa belle compagne : elle avait cédé sans efforts. C'est qu'en ce moment un sentiment profond dominait toutes ses facultés; elle avait voulu se trouver, comme elle le disait, face-à-face avec la mort, et son ame restait perdue dans la profondeur de ce mystère que la religion seule illumine de son flambeau consolateur. Au même instant, le passé, l'avenir, s'étaient présentés à sa pensée; elle venait de se demander d'où viens-je ? et où vais-je? et la rapidité de la vie s'était

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offerte à son esprit comme une réalité. Peut-être aussi que l'idée de changer son existence fut aussitôt arrêtée. Lorsque, en traversant de nouveau la nefde l'église, le comte lui adressant la parole voulut la rappeler aux objets extérieurs, elle ne sembla pas entendre sa voix. Elle voulut s'arrêter et prier, et elle tomba dans une sorte d'extase contemplative. Epouvanté de cet état, le comte revint à son premier dessein : il crût que l'aspect de la campagne ramènerait son amie à des pensées moins tristes. Bientôt ils se promenèrent sous de beaux ombrages et foulèrent aux pieds de verts gazons; mais la voix du moine était toujours retentissante aux oreilles d'Adélaïde. Enfin, vaincue par une puissance intérieure, elle témoigna le vif désir de rentrer chez elle, et comme le comte lui fesait tendrement observer que les distractions que ces lieux enchanteurs lui offraient lui feraient bientôt oublier les sombres émotions dont son ame était surchargée, la jeune femme lui répondit tristement : Ici aussi tout nous parle de la mort : la fleur qui après avoir brillé se fane, la feuille qui tombe , le brin d'herbe qui jaunit. Attéré en voyant les progrès toujours croissans d'un mal qui'il n'avait pas dépendu de lui de faire éviter, le comte crut devoir céder à ses nouvelles instances, et reconduisit chez elle, presque mourante, cette même jeune femme qu'il avait prise au sortir d'un bal. Il espérait que quelques heures de repos suffiraient à effacer les lugubres impressions qui venaient de noircir son ame. Confiant, il la laissa livrée à ellemême, se promettant peut-être déja de la railler un jour sur sa faiblesse de femme. L'infortuné ne savait pas qu'une barrière insurmontable allait les séparer : en la quittant, après avoir couvert ses mains froides de tendres baisers; après lui avoir adressé unadieu pour quelques heures qu'il allait trouver bien longues, il ne devinait pas qu'il laissait se placer entre elle et lui l'éternité. Le soir arrivait avec son crépuscule douteux : le comte crût devoir revenir auprès d'Adélaïde ; il ne voulait pas que son ame assombrie pût être impressionnée par l'arrivée de la nuit. L'orsqu'il se présenta chez elle, et qu'on lui dit que son amie était sortie, il éprouva un plaisir indicible. Tant-mieux, se dit-il, elle aura compris le besoin de chercher des distractions. Lorsqu'il demanda en quel lieu ill'a trouverait, son esprit n'écoutant que ses désirs répondait d'avance : au spectacle ou dans un cercle brillant. On lui remit un billet d'Adélaïde à son adresse. Il le parcourut d'abord rapidement; puis, comme s'ill'eût mal compris, il se prit à le relire, mais il n'avait pas eu le temps d'arriver aux dernières lignes qu'il s'était évanoui. Le billet d'Adélaïde était ainsi conçu : MoN AMI, Un peu plutôt, un peu plus tard, ne fallait-il pas nous séparer ! Prête à mourir au monde, je vous devais la dernière pensée terrestre, à vous qui m'en avez fait aimer les fausses grandeurs.... Lorsque ce billet vous sera remis, Dieu sera entre vous et moi ; le couvent des Carmélites comptera une novice de plus.

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J. MARK.

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