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lade, et qu'à son lit de mort il refusa de le transmettre à son gendre, l'assurant qu'il avait juré de ne le confier à personne, en raison de l'intérêt immense qu'avait l'état qu'il ne fût jamais répandu, ni même soupçonné. Laborde, premier valet de chambre de Louis XV, et qui avait reçu de ce prince bien des preuves de confiance, lui témoigna le désir de le connaître; le roi lui répondit : « Je le plains, mais sa détention n'a fait de tort qu'à lui et a prévenu de grands malheurs ; tu ne peux pas le savoir. » Louis XV lui-même n'avait appris l'histoire du Masque de Fer qu'à sa majorité, et il n'en fit jamais confidence à personne. Lors de la destruction de la Bastille, en juillet 1789, il ne manqua pas de curieux qui cherchèrent dans les archives de cette forteresse à découvrir quelques notes qui pussent répandre du jour sur ce problême historique. — Dans un journal patriote du 13 août

1789, on cite une note écrite sur une carte « qu'un » homme curieux de voir la Bastille prit au hasard » avec plusieurs autres papiers. La carte contient le » n° 64389000 (chiffre inintelligible) et la note sui» vante : Fouquet, arrivant des îles Sainte-Margue» rite, avec un masque de fer. Ensuite trois X... X... » X... et au dessous Kersadion. » Le journaliste atteste avoir vu la carte.

Cependant nous déclarons que cette pièce ne nous paraît pas assez sûre et trop peu digne de foi, pour en faire grand cas ; non que nous ayons envie de défendre la version à laquelle nous nous sommes rallié, car nous convenons qu'il est difficile de se montrer absolu et exclusif dans une semblable question d'histoire. Nous avons choisi le côté le plus vraisemblable, et, malgré toutes les probabilités, il pourrait se faire que nous fussions dans l'erreur.

Freder. LARoMANN.

PROWNIN MÉRIDIOMIN

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Placé sur le nœud des Cévennes, à l'endroit où la chaîne des montagnes se divise bizarrement pour projeter au loin ses ramifications, le département de la Lozère occupe la province connue, dans l'ancienne division de la France, sous le nom de Gévaudan. Les peuples qui habitaient cette partie de la Gaule méridionale avant l'invasion romaine, occupaient un rang distingué parmi les belliqueuses tribus de l'Aquitaine. Fidèles à l'indépendance nationale, ils résistèrent longtemps aux armes des proconsuls, et luttèrent avec une noble énergie contre le génie de César. Les Gabales, comme tous les autres peuples des Gaules, furent contraints de courber la tête sous le joug, et la magnanimité du vainqueur leur fit bientôt oublier leur nationalité et leur indépendance. L'antique Gabalam, leur capitale, fut embellie de plusieurs monumens, et prit le nom d'Anderitum lorsque l'empereur Auguste fit le dénombrement des peuples de l'Aquitaine.

« Le village de Javols, dit l'auteur des mémoires historiques sur le pays du Gévaudan, occupe l'emplacement de la cité gauloise connue dans les commentaires de César sous le nom de Gabalum et Andritum ; on n'y retrouve plus aujourd'hui aucune trace de son ancienne splendeur. Cependant, en 1829, en extrayant des pierres pour la restauration de l'église paroissiale, on trouva une enceinte circulaire de murailles assez vastes formant probablement un cirque. Au milieu, était une colonne en pierre calcaire dédiée, ainsi que le portait une inscription latine, par la cité des Gabales, à Postume qui, après avoir été préfet

des Gaules, devint empereur en 258. Cette découverte donna l'éveil; on fit d'autres fouilles, et on reconnut les vestiges d'édifices plus considérables. Parmi les décombres, se trouvèrent des statuettes des dieux Lares et autres, des couteaux, des médailles, des stylets, des clés, des ustensiles en bronze, des débris de poterie rouge et grise, des fragmens de marbres précieux et de mosaïques. Les médailles furent déposées au musée de Mende; elles sont de la colonie de Nîmes, avec l'effigie des enfans d'Agrippa, d'Auguste, ayant au revers l'autel de Lyon, consacré à Rome et à cet empereur par soixante nations gauloises, au confluent de la Saône et du Rhône; quelques-unes portent l'effigie de Tibère, de Domitien, de Claude, de Marc-Aurèle, d'Antonin, d'Adrien et de Trajan. » Les débris de la magnificence romaine, le tombeau de la Nougeole (1), une voie militaire qui traverse le pays avec divers embranchemens, sont des témoignages authentiques du long séjour des romains qui fondèrent de nombreux établissemens dans le pays des Gabales. L'histoire de cette province sous la domination des maîtres du monde, offre peu d'événemens dignes d'être mentionnés dans les annales du midi de la France. Cette province, appelée par l historien Grégoire de Tours, Terminus gabulatinus, Regio gabalatina, prit une part plus ou moins active aux diverses révolutions

(1) De tous les monumens romains qu'on trouve encore dans le Gévaudan, le mieux conservé est celui de la Nougeole. Quelques archéologues ont affirmé que c'était le tombeau de, Munatius Plaucus, fondateur de Lyon. Mais tout porte à croire que ce monument appartient au IIIe siècle de l'ère chrétienne.Sa forme est un quadrilatère; chaque angle est tourné vers un des points cardinaux, et décore de pilastres d'ordre corinthien. ,.

qui renversèrent le trône des derniers César; envahie par les Visigoths, elle fut enclavée dans la vaste monarchie que ces peuples fondèrent dans la Gaule méridionale; ses habitans jouirent d'une paix instantanée sous l'heureuse domination des rois de Toulouse, et se soumirent à Clovis, lorsque ce conquérant, après la bataille de Vouglé, porta ses armes victorieuses dans les provinces d'outre-Loire; ils jouissaient déja des bienfaits du christianisme; des apôtres venus de Rome avaient arboré l'étendart du Christ sur les montagnes des Gabales, où, pendant plusieurs siècles, avaient flotté les drapeaux des proconsuls romains. Gabalum, leur vieille cité, était le siége d'un évêché vers la fin du III° siècle. La religion chrétienne, protégée par les rois de race franke, florissait dans le pagus gabalatinus, lorsque les Vandales firent à leur tour une irruption dans les Gaules. Ces barbares saccagèrent deux fois l'antique Gabalum pendant le v° et le vI° siècles. Quelques années après, est-il dit dans une vieille légende, la princesse Énimie, fille de Clotaire II, roi de France, vint dans le Gévaudan, où elle se rendit bientôt célèbre par ses vertus. « Enimie avait résolu de se consacrer à Dieu dans le silence du cloître; mais son père, sourd à toute autre voix qu'à celle de l'ambition, voulait la marier. La princesse eut recours à Dieu, et le conjura de la rendre si difforme, qu'aucun prince de France ne voulût l'épouser. Ses vœux furent pleinement exaucés; la lèpre la plus hideuse couvrit son corps et déforma son visage. Libre de se vouer à la vie monastique, nimie s'adressa une seconde fois au ciel pour obtenir sa guérison; il lui fut révélé que la lèpre disparaîtrait de son corps, quand elle se serait lavée dans les eaux d'une source appelée la Burle, en Gévaudan. Enimie, 2près avoir bravé les fatigues et les dangers d'un long voyage, arriva à la source désirée, et obtint sa guérison; elle se hâta de sortir du vallon pour retourner à la cour de son père et lui annoncer cette heureuse nouvelle; mais à peine eut-elle fait quelques pas, que tout son corps fut de nouveau souillé de la lèpre. « Dieu m'ordonne de passer mes jours dans cette » solitude, s'écria la princesse : je veux y fonder un » monastère de filles qui se voueront au service de » Dieu et des pauvres pélerins. » « Enimie ne quitta plus le cloître que pour aller prier dans une grotte, qui existe encore, et sur laquelle on construisit plus tard une chapelle enl'honneur de la fille de Clotaire. » Jetons-nous dans les ténèbres du moyen âge; parcourons rapidement les siècles des légendes et des chroniques. Le Gévaudan est déja gouverné par des comtes particuliers ; nous sommes à peine à la fin du x° siècle, et déja les fiers vassaux des rois carlovingiens se sont rendus héréditaires. Le célèbre Gilbert, qui se qualifie de Comte de Gévaudan dans plusieurs chartes, épousa Tiburge, comtesse de Provence; quelques années plus tard, il donne sa fille en mariage à lRaymond-Béranger, comte de Barcelonne, qui hérita ainsi de tous les droits de la jeune princesse sur le Gévaudan, le Carladès et autres petites seigneuries. L'évêque de Mende, qui se disait seigneur et comte du pays, disputa vainement la possession du Gévaudan aux comtes de Barcelonne. Un nommé Aldebert, plus liardi et plus adroit que ses prédécesseurs, se rendit à

la cour de Louis VII, dit le jeune, et lui fit hommage d'une province que possédaient encore les Bérenger. Louis de France n'eut garde de mal accueillir le prélat, le reconnut seigneur du Gévaudan, et lui fit même l'abandon des droits régaliens. Le comte de Barcelonne se mit peu en peine de ces démarches, qui ne purent le déposséder du Gévaudan ; ses successeurs tinrent long-temps la contrée sous leur domination, avec la forte garnison du château de Grèze, forteresse inaccessible et construite sur un rocher : la province les reconnut pour seigneurs jusqu'en l'année 1225. Jacques, roi d'Aragon et comte de Barcelonne, céda le titre seigneurial à l'évêque et au chapitre de la ville de Mende ; trente ans plus tard, Saint Louis obtint du roi d'Aragon la cession définitive de tous ses droits sur le Gévaudan. Cette transaction ne changea rien aux titres de l'évêque de Mende, qui conserva la souveraineté honoraire du pays jusqu'en 1306. Ici l histoire du Gévaudan se confond avec celle de la province de Languedoc, dont le pays des Gabales partagea la gloire et les revers; néanmoins il eut toujours ses états particuliers qui s'assemblaient chaque année, tantôt dans la ville de Mende, tantôt dans la ville de Marvejols : ils étaient présidés par l'évêque de Mende, et, en son absence, par son grand-vicaire, qui n'y avait pourtant ni rang particulier, ni voix délibérative. Les états du Gévaudan se composaient de 50 membres ; le clergé y envoyait 7 représentans : un chanoine, député du chapitre de Mende, le dom d'Aubrac, le prieur de Sainte-Enimie, l'abbé de Chambons, le prieur de Langogne, le commandeur de CapFrancés, et le commandeur de Palhers. La noblesse y était représentée par huit barons, qui prenaient annuellement part aux délibérations des états du pays, et avaient entrée de huit en huit ans, chacun à leur tour, aux états-généraux de la province de Langue-d'Oc : c'étaient les barons de Tournel, de Florac, du Roure, de Briges, de Saint-Alban, de Peyre, d'Apchier, de Senaret. Douze gentilshommes, possesseurs de terre ayant titre de gentilhommerie, siégaient aussi aux états du Gévaudan en qualité de représentans de la noblesse. Le tiers-état avait pour représentans les trois consuls de la ville de Mende, les trois consuls de la ville de Marvejols et les principaux officiers de justice du pays. Le syndic et le greffier, institués ou confirmés annuellement dans l'assemblée générale des états de la province, étaient chargés de l administration civile du Gévaudan. Cet état de choses fut maintenu jusqu'en 1789, époque de la nouvelle division topographique de la France. La province de Gévaudan forma alors le département de la Lozère : il tire son nom d'une des principales sommités des Cévennes, qui s'élève à plus de 1500 mètres au-dessus de l'Océan. Il est couvert de montagnes entrecoupées de vallées profondes, où plusieurs rivières prennent leur source; de grandes forêts couronnent la plupart des pics escarpés, qui font du département de la Lozère un pays accidenté de la manière la plus pittoresque : le hêtre et le sapin y croissent en abondance et y acquièrent une hauteur démesurée. Les habitans du département de la Lozère ne jouissent pas des immenses avantages que la nature a prodigués au sol méridional; la nature granitique du terrain, son élévation, permettent à peine la culture du seigle; mais dans les vallons, le mûrier croît avec assez d'abondance, pour l'éducation des vers à soie. « Ces vallées, dit M. Oscar Mac Carthy, sont couvertes d'excellens paturages, et le sein de la terre recèle de grandes richesses minéralogiques. Dans quelques cantons, on se livre à des cultures particulières ; celle du chanvre est assez suivie. Le lin vient bien dans le canton de Marvejols, et le tabac réussit dans les montagnes d'Aubrac. Quant à la garance qui croît spontanément , on l'a délaissée comme la culture du safran. L'olivier y apparaît rarement et comme dépaysé. Malgré tout cela, ce pauvre pays voit chaque année une partie de ses habitans l'abandonner, † aller chercher ailleurs un pain qu'il leur refuse. urs bras vont faire tomber sous la faulx les brillantes moissons des plaines de la Provence. On évalue le revenu territorial à 5,700,000 francs. L'impôt foncier est d'un million. » Si je ne craignais de m'égarer dans les stériles détails d'une statistique départementale, je pourrais énumérer les richesses et les divers produits de l'industrie du département de la Lozère; mais il n'entre

COSTUME DES HABITANS DE LA LOZÈRE,

pas dans le plan d'une publication consacrée à reproduire les phases poétiques de notre histoire méridionale, de consacrer plusieurs colonnes à des appréciations géologiques. J'abandonne donc aux économistes le soin de statuer sur le passé et l'avenir commercial de la Lozère , et je laisse mon aperçu incomplet , pour décrire le caractère et les mœurs des descendans des anciens Gabales. « Vivant au milieu d'âpres montagnes (1), dans une contrée pauvre et aride, exposés aux atteintes d'un climat rigoureux, les cultivateurs de la Lozère ont nécessairement les mœurs agrestes, des habitudes rudes et grossières. Néanmoins leur caractère est bon et simple. Ils sont naturellement doux et même affables envers les étrangers ; paisiblement soumis aux autorités qu'ils respectent, remplis de vénération et de dévouement pour leurs parens qu'ils aiment. Leur vie est laborieuse et pénible. La plupart ont à lutter contre la stérilité du sol qui les environne. Leur nourriture est simple et frugale; elle se compose de laitages,

(1) France pittoresque, tome II. - Mémoire sur la Lozère, par Jocphamion. — Annuaire départemental de la Lozère, 1828. 1833.

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de beurre , de fromage , de lard , de vache salée , de légumes secs, de pain de seigle. Ils y joignent des pommes de terre et des châtaignes. Leur boisson habituelle est l'eau de source ; mais on les accuse d'aimer le vice et de se livrer à l'ivrognerie, quand les foires ou d'autres occasions les conduisent dans les villages où se trouvent les cabarets. Leurs habitations, généralement basses et humides , sont incommodes et malsaines. Les trous à fumier qui les avoisinent, répandent à l'entour des miasmes putrides. Les cultivateurs sont fort attachés à leur religion, et grands amateurs de cérémonies religieuses. Tous, catholiques et protestans, ont un égal respect pour les ministres de leur culte. « Ils conservent avec ténacité leurs vieilles habitudes, tiennent à leurs préjugés, à leur routine agricole, au costume grossier qu'ils portent depuis leur enfance. Ils sont peu empressés † changer , même quand leur intérêt doit profiter du changement. Leur lenteur, leur apathie, leur indifférence , suffisent pour faire avorter tous les projets d'amélioration. Les jeunes gens ont un grand attachement pour leur village. Ils se soumettent avec répugnance à la loi qui les astreint au service militaire, et le département de la Lozère est un de ceux où on compte le plus de retardataires. Néanmoins, lorsqu'ils ont rejoint leur bataillon, ils se montrent soldats intrépides et disciplinés. Ils sont d'ailleurs très propres aux fatigues de la guerre , étant d'une constitution très forte et d'un robuste tempérament. Les habitans des villes ont naturellement plus d'aménité dans le caractère que les habitans des campagnes; comme aussi ils sont économes et laborieux, et cependant hospitaliers et charitables. Deux des prix de vertu que l'Académie française a distribués en 1832 et en 1833 ont été décernés à des dames de ce département. Les habitans de la Lozère ont généralement de l'intelligence, de l'esprit naturel et un jugement sain. Ils cultivent les lettres et les arts ; mais ils réussissent assez bien dans l'étude des sciences naturelles et mathématiques. « Le patois de la Lozère participe du patois auvergnat et du languedocien ; on y trouve un grand nombre de mots espagnols ; la prononciation de quelques mots d'origine française ou latine, y est même espagnole, ce qui s'explique par les relations des habitans du pays avec les peuples de l'Espagne. Ce patois a de la grace, de la vivacité, et se prête aux façons de parler énergiques, et à l'expression des pensées caustiques et spirituelles. » L'histoire des villes de la Lozère offre de nombreux événemens, plus ou moins dignes de figurer dans les annales du midi de la France. Mende, chef-lieu du département, n'était primitivement qu'un petit bourg, où saint Privat, évêque de Javols, fut martyrisé par les Vandales; les miracles qui s'opérèrent sur le tombeau du saint prélat y attirèrent plusieurs habitans des contrées voisines , et la ville fut bientôt assez

e pour y transférer le siége épiscopal du Gévauan. Les évêques de Mende avaient le droit de battre monnaie ; ils étaient seigneurs et hauts-justiciers de la ville, qui eut beaucoup à souffrir des guerres de religion pendant le xvI° siècle : il est dit que les calvinistes tirèrent des couvens et des églises plus de 280 marcs d'argent, en reliquaires ou en vases sacrés. Châteauneuf-Randon, aujourd'hui chef-lieu de canton , situé à six lieues de Mende, fut en 1380 le théâtre d'un événement bien glorieux pour les armes françaises. Les Anglais étaient alors maîtres de cette forteresse, une des plus importantes du Gévaudan ; le connétable Duguesclin résolut de s'en rendre maître, et, après quelques jours de siége, les Anglais demandèrent un pourparler : le gouverneur promit de se rendre dans quinze jours, s'il ne recevait pas de secours avant que ce délai fut expiré; le connétable tomba malade, et, persuadé que sa fin était prochaine, il réunit ses vieux capitaines dans sa tente : Mes frères, leur dit-il, dans quelques instans j'aurai rendu mon ame à Dieu; priez pour moi, et souvenez-vous qu'en quelque pays que vous fassiez la guerre, les gens d'église, les femmes, les enfans et le pauvre peuple ne sont pas vos ennemis. Le lendemain, le connétable expira entre les bras du maréchal de Sancerre, son frère d'armes : c'était le jour marqué pour la reddition de la place, et le gouverneur anglais n'avait pas reçu de secours; le maréchal s'avança jusqu'au bord du fossé, et son hérault d'armes somma le gouverneur de la forteresse de se rendre ainsi qu'il l'avait promis. —J'ai donné ma parole à monseigneur le connétable, répondit le gouverneur, et je ne la rendrai qu'à lui. — Duguesclin est mort, s'écria le maréchal de SanCorTe. — Eh bien ! reprit le gouverneur, je porterai les clés de la ville sur son tombeau : maréchal Sancerre, courez tout préparer pour la cérémonie. On plaça le cadavre de Duguesclin sur une table couverte de fleurs; on enleva de sa tente tout ce qu'elle renfermait de lugubre, et on attendit le gouverneur anglais. Il arriva bientôt à la tête de sa garnison, et posa les clés aux pieds du bon connétable; cette cérémonie fut à la fois si belle et si piteuse, dit une vieille chronique, que les Anglais eux-mêmes pleurèrent , et les gendarmes français s'agenouillèrent pour prier dévotement. Je dépasserais les bornes que cet ouvaage m'impose, si je racontais les épisodes qu'on trouve à chaque page de l'histoire des villes et châteaux-forts de l'ancienne province du Gévaudan ; qu'il nous suffise de dire que le département de la Lozère fut de tout temps le théâtre de beaux faits d'armes, et que de nos jours encore il paie un glorieux tribut à la gloire nationnale !

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Les récits des voyageurs européens et l'exagération même qu'ils ont mise à parler des mœurs du castor d'Amérique, ont en quelque sorte vulgarisé l'histoire, si intéressante d'ailleurs, de ces paisibles animaux que l'industrie humaine poursuit, et dont elle aura bientôt anéanti la race. Mais tandis que tout le monde connaît le castor du Canada, peu de personnes savent que nous avons en France , dans notre Midi, des castors, rares à la vérité, qui, sans différer spécifiquement des castors d'Amérique, ont eu néanmoins à subir du voisinage de la civilisation d'importantes modifications dans leurs habitudes primitives. Connus des Grecs et des Romains, les anciens auteurs qui ont tracé leur histoire, savaient que ces animaux se nourrissaient de l'écorce de plusieurs arbres, qu'ils vivaient isolés sur les bords de quelques rivières, dans des terriers qu'ils y creusaient et dont ils cachaient avec le plus grand soin les issues qui les fesaient communiquer à l'extérieur. Jusques là leurs mœurs, en rentrant dans la vie des autres rongeurs, ne méritaient guère de piquer l'attention des curieux. La découverte de castors constituant de nombreuses peuplades dans le Nouveau-Monde, offrant dans leur genre de vie des particularités inconnues jusqu'alors, fit apporter plus de précision dans l'observation des habitudes de nos castors indigènes. On voulut savoir s'ils formaient deux espèces distinctes, avec des mœurs différentes, ou bien seulement deux races dont l'une aurait conservé ses habitudes natives , et dont l'autre aurait été forcée de les modifier sous l'influence des circonstances particulières.

En débarrassant l'histoire du castor constructeur de toutes les merveilles dont la plupart des voyageurs l'ont affublée, on sait positivement que ces animaux habitent toujours dans le voisinage des fleuves et des lacs; l'été, dans des terriers qu'ils se creusent sur le rivage où ils vivent solitaires; l'hiver, dans des hutes, construites avec une entente remarquable, et élevées au milieu ou sur les bords des eaux. Le genre de vie de cessinguliers mammifères exige qu'ils puissent plonger sous la glace, au milieu des hivers les plus rigoureux; ils choisissent donc pour établir leurs habitations des endroits où les eaux soient assez profondes pour ne pas geler jusqu'au fond. Lorsque la nature des lieux ne leur fournit pas une localité en harmonie avee leurs besoins, leur industrie y supplée admirablement; ils élèvent alors des digues en talus, auxquelles ils donnent toujours une forme convexe du côté opposé au courant; cette digue, qui a ordinairement de dix à douze pieds d'épaisseur à sa base, a pour objet de maintenir constamment le niveau des eaux à la même élévation. Elle est construite de branches soigneusement entrelacées, dont les intervalles sont remplis de pierres et de limon, et crépie ensuite d'un revêtement épais et très solide.

MosAïQUE DU MIDI. — 5e Année.

On comprend que de tels travaux sont au-dessus des forces d'un seul individu ; aussi voit-on un nombre considérable de castors y prendre part et les terminer par leurs efforts communs. Aussitôt que la digue est terminée, ils se séparent en un certain nombre de petites troupes formant autant de familles; chacune s'occupe alors à construire les cabanes qu'elles doivent occuper. Ainsi chaque famille, qui se compose ordinairement d'un mâle , d'une femelle adulte et de plusieurs jeunes, a son habitation propre dont la capacité est exactement calculée sur le nombre des habitans qui doivent s'y loger. Lorsque les cabanes ne sont point établies sur le rivage, c'est contre la digue qu'on les voit adossées; des branches d'arbre entrelacées en forment aussi le canevas, et les intervalles sont remplis par des herbes mêlées à du limon et des cailloux roulés, pris au fond des eaux. A l'intérieur comme à l'extérieur, toute leur surface est enduite d'une couche limoneuse, qui, en se durcissant, prend bientôt une consistance très forte. La forme de ces habitations, quoique à peu près ovoïde, est très irrégulière; elles ont un diamètre de six à huit pieds dans leur intérieur. C'est au reste dans la partie de la chambre la plus élevée qu'ils s'établissent de préférence; c'est aussi là qu'ils déposent leurs provisions, qui consistent en branches coupées par morceaux et dont ils dévorent l'écorce; la hutte a une seule ouverture qui est toujours placée vis-à-vis de la rive la plus rapprochée. Les castors sont fort timides : aussi est-ce toujours pendant la nuit qu'il se livrent à leurs travaux ; ils y déploient une activité étonnante. Une fois leurs ouvrages commencés, ils ne les quittent plus qu'ils ne soient terminés; on les voit revenir à leurs chantiers comme des ouvriers diligens, aux mêmes heures, après le crépuscule du soir, souvent au nombre de deux ou trois cents, pour couper le bois sur les rivages, le traîner dans les eaux, et se servir des courans, pour les diriger ainsi vers le but qu'ils veulent atteindre. Ce n'est jamais qu'aux approches de l'hiver qu'ils quittent leur terrier pour se livrer à la construction de leurs nouvelles demeures ou à la réparation des anciennes. Il n'est pas rare pourtant de trouver en hiver des castors solitaires, qui ne participent pas aux travaux communs et qui ne quittent jamais leurs retraites souterraines. Certes, voilà des animaux dont la prévoyance et l'habileté étonnent, et dont on a pu dire avec raison qu'ils sont parmi les mammiferes ce que les abeilles sont parmi les insectes. De quels instrumens font-ils usage pour élever ces digues si solides, qui résistent à la force des courans les plus impétueux ? Quels moyens emploient-ils pour revêtir leurs cabanes d'un enduit que ne peuvent entamer lesgriffes des animaux carnassiers, leurs ennemis naturels ? Admirablement organisé pour 16

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