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vain; et la voix lui parlait toujours et s'approchait de plus en plus. Il y avait des momens où il croyait l'entendre si près de lui qu'il se reculait involontairement comme à l'approche d'un reptile ; certes, il comprenait bien la perfidie de ce son de voix qui se déplaçait à volonté; mais il cédait malgré lui à de superstitieuses terreurs et s'abandonnait à ce jeu cruel dans lequel il perdait de plus en plus toute son énergie morale. Des accès de colère lui montaient quelque fois à la tête, et alors il se débattait dans son impuissance et trépignait violemment fesant de toute ses forces un appel à la loyauté de son adversaire. Celui-ci, au lieu de lui répondre, pelotonnait en quelque sorte le pauvre Césario qui se débattait au milieu de ses sarcasmes comme une souris dans les griffes d'un chat. A la fin, ces paroles semblèrent sortir de derrière un buisson, placé à dix pas de lui. — Feu sur moi, ou dans deux minutes ma carabine te montrera ma place. Négroni crut cette fois ne pas se tromper; il leva sa canardière, ajusta lentement le point d'où cette menace était venue et tira : lorsque la fumée fut dissipée, il vit à trente pas plus loin Gallochio déja debout qui le couchait en joue. Il avait à peine eu le temps de le reconnaître que le coup partit et le renversa raide mort le long du chemin. A partir de cet événement, l'assassin se fit bandit : il quitta sa maison et se réfugia dans les montagnes pour échapper à la justice. Tout le temps qu'il y resta, la nécessité de se défendre lui fit quelque fois verser le sang, mais il ne s'y décida jamais avec préméditation. A cette époque le soulèvement des Grecs contre les Turcs occupait l'attention de l'Europe et excitait vivement les sympathies de tout ce qui se sentait un peu de sang viril au cœur. On accourait de toutes parts pour prendre rang dans cette guerre qui était la lutte de la civilisation contre la barbarie. La Grèce en avait fait une guerre sacrée; ses populations mouraient avec fanatisme, comme les Souliotes, ou avec enthousiasme comme ces jeunes étudians grecs qui vinrent d'Italie et d'Allemagne avec des vêtemens dedeuilet une croix sur la poitrine pour tomber sous le damas desjanissaires. Les gouvernemens européens voyaient d'un œil sec tous ces meurtres, tous ces égorgemens, et laissaient les pachas renouveler et digérer leur orgie de sang sans jamais leur crier : « Assez;» mais les peuples s'émurent, il s'agissait de religion et de liberté : de religion comme au temps des croisade ; de liberté comme au temps où la France propageait elle aussi cette vérité par le glaive. C'était un double appel à la civilisation chrétienne. Tout le monde l'entendit; quelques-uns seulement y † : gloire à eux ! la cause de la Grèce était celle de l'humanité. Les hommes qui avaient de l'admiration pour l'antiquité, ceux qui avaient appris à penser avec ses philosophes ou à sentir avec ses poètes, tous accouraient au secours des héroïques enfans du grand peuple. Mais cet élan qui poussait les individus n'entraîna pas les nations; seulement ces dernières laissèrent chacun libre d'aller payer leur tribut national pour elles. Dès lors, il y eut des émigrations nombreuses de toutes les parties

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de l'Europe vers laterre des Hellènes. Les défenseurs arrivaient inconnus et mouraient de même pour la plupart. Pour être remarqué et récompensé, il fallait attacher son nom à une action d'éclat; c'était la règle commune. Elle favorisa beaucoup de gens qui étaient venus en Grèce par patriotisme et beaucoup d'autres surtout qui s'y étaient rendus en aventuriers. Oncitait, parmices derniers un jeune Corse du plus grand courage. Il était dans cette guerre sociale le seul représentant de son île, et cependant il se comporta de manière à ne pas la laisser au dernier rang. Arrivé simple volontaire, il s'était élevé de grade en grade à chaque combat et était devenu officier. Ce Corse était Peppo Antomarchi surnommé Gallochio; il avait abandonné sa patrie pour échapper aux tribunaux, et il était venu en Grèce pour se réhabiliter ou mourir. Fait capitaine au siége de Missolonghi pour la part brillante qu'il y prit, il concevait, depuis huit ans qu'il habitait la Grèce, l'espoir de conquérir l'oubli du passé, lorsque une lettre timbrée de Moïta vint lui apprendre que son jeune frère avait été assassiné en représailles de la mort qu'il avait donné quelque temps avant. Cette lettre, qui lui était adressée par un de ses parens, lui détaillait toutes les circonstances de ce meurtre, le jour # avait eu lieu et l'endroit que l'assassin avait choisi. 'était le soir du jeudi saint et au sortir de l'église d'Amperani: son malheureux frère avait traversé la place publique et allait atteindre le seuil de sa maison, quand un coup de feu, parti de derrière un mur, était venu le frapper mortellement. La voix publique accusa de cette vendetta un frère de Césario, Jules Négroni, surnonmmé Pévérone. On savait en effet que ce dernier avait demandé, quelque temps avant l'événement, le consentement de sa mère pour épouser une femme d'Orezza. « ll s'agit bien de mariage ! s'était écriée la mère en fureur, songe plutôt à venger ton frère si tu veux avoir ma bénédiction à mon lit de mort. » C'était ces paroles quiavaient causé, disait-on, l'assassinat. Gallochio, lui, n'en douta pas un instant; il était à Corfou lorsqu'il l'apprit; il part aussitôt, arrive à Livourne, s'embarque sous un déguisement, passe la mer, et, après une traversée orageuse, remet le pied sur le rivage corse d'où on le croyait à jamais exilé. Deux jours ne s'étaient pas écoulés depuis la réapparition du bandit, qu'un cadavre gisait étendu sur le chemin public d'Antifanti; c'était celui de Pépino, le plus jeune des frères Négroni, un pauvre enfant de dix-sept ans que le Gallochio venait de percer de deux balles. Cet événement eut lieu au mois d'avril 1833. Dès ce moment, Gallochio et Pévérone qui s'était aussi fait bandit, se livrèrent à une émulation de haine ardente et de vengeance implacable, un système de sanglantes représailles qui enveloppait dans ses poursuites les parens et les amis des deux adversaires. Malheur à ceux que le hasard mettra à la portée de leur fusil; il y a danger à se trouver dans les champs ou à sortir le dimanche pour aller à l'église accomplir ses devoirs de chrétien ; les bandits attendent les victimes sur leur passage, avec la patience des Corses et des assassins, et souvent leurs coups de feu se répondent. Ce fut en peu de temps une alarme générale dano tout le pays. Amis et parens, tout ce qui tint de près ou , de loin aux deux terribles antagonistes dut veiller sur sa vie. Les amis étaient sans doute en petit nombre, mais les parens en revanche n'étaient pas rares. La • Corse est un pays de mœurs antiques et pastorales en plusieurs endroits; la parenté y est très respectée, et on en suit les degrés beaucoup plus loin qu'ailleurs ; cela fait que lorsque deux familles sont en lutte, il s'en trouve plus de dix pour y prendre part; on dirait des querelles de parti plutôt que des querelles d'individus. Dans cette circonstance, cependant, Gallochio et Pévérone n'entraînèrent personne après eux. Ils restèrent seuls chacun de leur côté, exécutant leurs vengeances sans le secours de leurs proches. Quelques bandits seulement, ainsi qu'il s'en trouve toujours dans les montagnes et dans les fourrés de la Corse, leur prêtaient de temps en temps leur assistance pour un coup de main, et les abandonnaient ensuite à leurs propres forces. Mais le Gallochio et Pévérone savaient au besoin se passer d'aide. lls ne se décourageaient pas d'être seuls; au contraire, leur haine trouvait dans l'isolement un aliment nouveau. Le nombre des familles qu'ils décimèrent ne peut se dire; toutes celles qui eurent le malheur de se trouver unies par l'amitié ou les liens du sang aux Antomarchi ou aux Négroni perdirent quelques-uns de leurs membres, et ici nous ne saurions mieux faire que de les passer en revue. On verra comment en Corse on entend la solidarité dans les actes. Nous prenons ces détails dans un document, et qui a d'avance fait foi devant les tribunaux. Cette déclaration doit suffire pour nous épargner tout reproche d'exagération. Pévérone, on s'en souvient, avait déja tué le frère de Gallochio. Ce fut la seule victime qu'il fit dans la propre famille de son ennemi; les autres étaient ses parens à des degrés plus ou moins éloignés. Ce fut d'abord Jean André Giacobini, huissier de la justice de paix de Moïta et parent de Gallochio ; il avait, disait-on, à l'occasion de l'assassinat de Charles Philippe Antomarchi, présenté au procureur du roi de Corte un mémoire contre les Négroni. Un jour du mois d'août 1834, sur le chemin de Zuani à Zabana, Giacobini fut atteint d'un coup de fusil; quelques personnes accourues à ses cris le transportèrent dans une cabane où le malheureux expira. Il eut le temps cependant de se confesser avant de rendre le dernier soupir, et de faire entre les mains du prêtre une déclaration qui devait valoir en justice : « C'est Pévérone, dit-il, qui a tiré sur moi; » je l'ai bien reconnu lorsque je suis tombé; il était en » embuscade, derrière un laurier sauvage, au bord du » petit bois; il ne s'est pas approché, mais il m'a re» gardé long-temps pour voir sans doute si j'étais blessé » à mort, après quoi il a tranquillement rechargé son » escopette et s'est retiré. » Quelques mois plus tard Bastien-Michelli di Noceta, beau-frère du cousin-germain de Gallochio, fut trouvé mort dans l'étroit sentier qui conduit à son champ; trois balles l'avaient atteint et lui avaient fait trois blessures mortelles. Bien que personne n'eût entendu les dernières paroles du mourant, la voix publique accusa Pévérone de ce crime ; on savait, en effet, que Micheli s'était vanté d'être un des fidèles agens deGallochio;

il lui servait, disait-on, d'éclaireur dans ses marches, l'aidant à éviter les rencontres de la force armée et les embuscades de ses ennemis. De plus, la famille Négroni l'accusait d'avoir participé à l'assassinat de Pepino, en indiquant à Gallochio l'endroit où il aurait trouvé sa victime. Toutes ces circonstances réunies étaient de nature à faire naître, sinon à justifier, les soupçons contre Péverone. Un autre parent de Gallochio, François Battaglini, son cousin-germain, eut le même sort. Un jour qu'il cueillait des raisins à la treille de son verger, il entendit un léger bruit dans le buis qui sert de clôture; ilse retourna et vit le canon luisant d'une carabine, placé en travers, comme un serpent, et dirigé de son côté ; le pauvre Battaglini comprit que son heure était proche ; peut-être n'eut-il pas le temps d'y songer, car le coup de feu ne se fit pas attendre, et le coucha mort à sa même place. Cette fois encore, Pévérone fut signalé par tout le monde comme le meurtrier. Pepo Gallochio sentit vivement toutes ces pertes, mais cette dernière surtout l'exaspéra. Battaglini était un bon parent qui l'avait souvent aidé de son escopette et de son argent. Il l'avait reçu plusieurs fois dans sa demeure; il lui fournissait des vivres et l'accompagnait dans ses expéditions; c'étaient là des services que sa conscience de bandit lui fesait un devoir de payer par le sang des Négroni. On sait qu'il avait déja réduit à trois les quatre frères de Césario. Un autre était encore tombé sous le poignard d'un de ses sicaires, et celui-là était Paul Négroni. Il y a un fait qui se rapporte à ce jeune homme, q ii peint assez bien le peu de respect des bandits corses pour la justice. Un an après l'arrivée de Gallochio en Corse, Paul Négroni avait été arrêté pour je ne sais qu'elle accusation, et devait passer en cour d'assises : le meurtrier de ses deux frères écrivit directement à monsieur le conseiller Capello une lettre menaçante pour lui intimer formellement l'ordre de condamner l'accusé. On pense bien que cette injonction du brigand ne fit que soulever le dégoût et rendre meilleure peut-être la position de celui que sa haine poursuivait; quoiqu'il en soit, les indices qui s'élevaient contre lui furent trouvés trop vagues pour amener sa condamnation : le jury l'acquitta, mais, peu de temps après Gallochio, qui ne voulait pas perdre sa proie, le fit tomber dans un piège, où un de ses sicaires l'assassina comme nous l'avons dit. Les vieux frères Négroni se trouvaient ainsi réduits à deux au bout de quelques années; cela aurait dû satisfaire la vengeance la plus exigonte, mais celle de Gallochio était insatiable; il était dit que sa haine durerait tant que ses mains pourraient tenir une escopette. Nous ne compterons pas tous ceux qu'il tua dans la parenté de son ennemi; l'énumération en serait trop longue, et puis, il nous répugne de soulever tous ces cadavres pour les faire passer avec leurs blessures découvertes et saignantes sous les yeux du lecteur. Nous nous contenterons de rappeler la mort d'un oncle de Pévérone , la seule qui tranche entre toutes. Le Gallochio avait l'habitude d'entendre la messe tous les dimanches; tout le monde le savait, et la police comptait sur sa dévotion pour le prendre. Il fallait pour cela connaître d'avance l'église dans laquelle il se rendrait, car le bandit n'allait jamais deux fois de suite dans la même ; les voltigeurs corses, qui, plusieurs fois, s'étaient mis à sa poursuite avaient eu le loisir de s'en convaincre. Cependant un samedi soir l'autorité sut d'une manière positive que le bandit devait ouïr la messe le lendemain, dans l'église de Castellare, village situé à quelques lieues d'Amperani; un détachement composé de six hommes en uniforme brun, à collets jaunes, commandé par un caporal, partit le soir même et se tint caché toute la nuit dans le village. Ils se levèrent avant le jour et se mirent en embuscade dans une maison voisine pour examiner à l'aise toutes les personnes qui entreraient dans l'église. A peine l'angelus avait-il sonné qu'ils virent venir un homme portant un fusil en bandoulière, y pénétrer furtivement. Le caporal et ses hommes n'eurent guère le temps de le regarder; mais son bonnet pointu de peau de chèvre, sa veste brodée de rouge et de jaune et surtout son fusil leur parurent un signalement suffisant. Ils sortirent en conséquence de leur cachette, bien sûrs que le Gallochio ne leur échapperait pas, et allèrent se ranger de chaque côté de la porte, de manière à obliger tous ceux qui voudraient entrer ou sortir à passer entre eux; le caporal se plaça sur le seuil, un pied dans la rue, l'autre dans l'église, et tint son fusil croisé devant lui pour obliger tout le monde à demander un laissez passer. La messe fut dite, ce jour-là, par un curé très leste; le caporal eut à peine le temps de jeter un regard dans la foule, pour voir à quelle place se tenait le bandit; il crut cependant le découvrir dans un coin obscur des fonds baptismaux; mais, à force d'arrêter sa vue de ce côté, il parvint à distinguer sa veste brodée et son fusil déposé à ses pieds. Lorsque la messe fut finie, il le vit se lever, remettre son fusil en bandoulière et se diriger hors de sa cachette. — Attention! dit à voix basse le caporal à sa petite troupe. Les soldats se rapprochèrent et cherchèrent à suivre du regard les mouvemens de l'homme qu'ils étaient chargés d'arrêter; ils s'attendaient à une sortie brusque et peut-être sanglante, ils furent fort étonnés de le voir s'arrêter à côté du bénitier, fort étonnés surtout de lui voir offrir nonchalamment de l'eau bénite à ceux qui s'approchaient de lui. Les voltigeurs firent d'abord peu d attention à cette circonstance et attendirent le Gallochio de pied ferme, mais celui-ci ne bougeait pas et donnait toujours de l'eau bénite à toutes les personnes qui vouiaient sortir. Beaucoup se seraient passées d'en recevoir de sa main s'il n'y avait eu danger à lui refuser : le bandit était vif et pointilleux sur le point d'honneur, et il se serait vengé d'un signe négatif comme d'une injure personnelle. Il était donc là, dévisageant et toisant chaque individu à mesure qu'il passait près de lui; on eut dit qu'il cherchait quelqu'un; on avait cru même remarquer que ses yeux se portaient. souvent vers un banc placé sous la chaire, sur lequel un vieillard se tenait assis et tremblant. Chaque fidèle qui sortait arrachait un soupir à ce dernier; il avait plusieurs fois essayé de se lever, la force morale lui avait toujours manqué. La foule cependant s'écoulait peu à peu et semblait emporter sa dernière espérance. A la fin, et lorsqu'il ne restait plus personne dans l'église, il fit un effort sur lui-même et s'avança à pas

lents vers le Gallochio dont les yeux s'illuminèrent en ce moment d'un éclair de joie ; quelques gens lui virent mettre la main sous son gilet et frissonnèrent. Le vieillard continua cependant de s'avancer : on eut dit qu'il obéissait à une puissante fascination. Lorsque le bandit le vit à portée, il lui tendit avec un sourire atroce sa main gauche imbibée d'eau bénite; puis, il lui porta vivement l'autre à la gorge ; ce mouvement fut si promptement exécuté que les témoins du dehors ne le comprirent que lorsqu'ils virent tomber la victime. Lorsque Gallochio se leva, des goutelettes de sang pendaient au bout de la fine lame de son stylet; il s'approcha fièrement de la porte et cria aux soldats : — Camarades, place ! Et il passa au milieu d'eux, tenant son stylet à la main, sans que personne osât l'arrêter ; et il traversa de même la population assemblée, qui s'ouvrit respectueusement devant lui. Lorsqu'il fut hors du village, il tira, pour dernière bravade, un coup de fusil en l'air. Le caporal et ses hommes l'entendirent, mais il n'était plus temps de se raviser; tout ce qu'ils purent faire fut de relever le cadavre que le Gallochio venait de laisser, qui était celui d'un parent de Pévérone, et de faire ajouter ce nouveau crime au compte passablement chargé qu'il avait à débrouiller avec la justice. Pévérone ne tarda pas à apprendre cet événement; sa fureur s'en accrut au point de rendre à la fin sa vengeance intelligente. Il était alors à plusieurs lieues de là, à la piste d'un collatéral de Gallochio; il remit aussitôt son poignard dans sa gaîne, abandonna sa proie et partit. Il avait des indications certaines sur les lieux où il pourrait rencontrer Gallochio et il s'y rendait; il voulait commencer une lutte corps à corps avec lui et satisfaire d'un coup toute sa haine : c'était du reste le seul moyen d'assurer la sécurité de ses proches et de faire cesser cette exécrable boucherie de chair humaine qui épouvantait tout le canton. Il existe aux environs de Moïta une sorte de bois taillis composé d'arbres et d'arbrisseaux de toute espèce; la hache n'y a jamais été portée, et cependant ce taillis disparaît tout les quatre ou cinq ans pour reparaître les années suivantes; ces sortes de changemens à vue s'opèrent par le feu : le cultivateur corse a l'habitude de fumer son champ en incendiant un certaine étendue du bois; les cendres qui restent assurent une bonne récolte pour peu qu'on travaille cette terre vierge. Le blé y devient très haut; mais d'autres plantes croissent avec le blé; des pousses d'arbres et d'arbustes sortent vigoureusement des racines que le feu n'a pu détruire et forment au bout de quelque temps un fourré pareil à celui qu'on avait détruit : c'est ce qu'on appelle un mâquis. Il est haut de sept à huit pieds en plusieurs endroits, et nulle part il n'en a moins de six ; toutes les branches sont si rapprochées qu'elles se croisent et se tordent en tous les sens : le mâquis enfin est si touffu qu'un chien de chasse a de la peine à y entrer. C'est la patrie des bandits et des bergers : à l'époque dont nous parlons, Gallochio s'y était retiré et y vivait en sûreté; les bergers qu'il rencontrait souvent dans les clairières du mâquis lui procuraient des vivres, de la poudre et des balles, sans qu'il eût besoin d'aller faire lui-même ses provisions à la ville, ce qui n'aurait pas été sans danger. Une bonne ruppa, un de ces manteaux bruns, à capuchon, comme sont ceux des bergers basques, le garantissait du froid; elle était assez ample pour qu'il pût s'y coucher comme dans son lit, et assez épaisse pour le préserver un peu de l'humidité du sol : avec cela , il se sentait assez fort pour braver la justice. Mais la main de la justice n'était plus maintenant la seule à craindre ; il y en avait une autre bien plus impitoyable levée sur sa vie : c'était celle de Pévérone. Il était entré dans le mâquis, et avait fait serment de n'en sortir qu'après la mort de Gallochio. Il avait un avantage énorme sur ce dernier : il le savait dans le mâquis, tandis que Gallochio ne l'y savait s; il pouvait dès lors le traquer, l'épier et le frapper à coup sùr, sans que son ennemi se doutât jamais qu'un pas marchait sur le sien et qu'un fusil était toujours dirigé de son côté. C'était un duel dans lequel un spadassin attaquait un homme qui se battait les yeux bandés. Cela donnait à Pévérone un immense avantage, comme nous avons dit, mais cela ne lui assurait pas le succès : il avait à faire à un antagoniste soupçonneux et rusé, qui pouvait bien le découvrir et rendre ainsi égales les chances de la lutte : c'est ce qui arriva. Gallochio depuis long-temps ne s'aventurait plus hors du mâquis ; son fusil toujours chargé sous le bras et sa rouppe sur ses épaules, il le parcourait en tous sens, autant pour courir après le gibier que pour dépister les gens qui couraient après lui. Il habitait cette vaste étendue de terrain, mais il n'avait fixé son domicile nulle part. Il se déplaçait chaque jour, et, comme je ne sais plus quel tyran il ne couchait jamais deux fois dans le même endroit ; cependant il avait l'habitude de descendre à la tombée du jour dans les clairières et de causer avec les bergers, les seuls êtres vivans, qui, sans lui vouloir ni bien ni mal, le recevaient sans répugnance dans leur compagnie, et le défendaient au besoin pour obéir à ce devoir de fraternité corse qui porte les montagnards les plus honnêtes à prendre parti pour les proscrits contre la police du gouvernement. Un soir donc que le Gallochio venait comme de coutume passer quelques instans avec les pâtres, il crut entendre, au moment où il entrait dans leur enclos, un léger bruit sortir de la lisière du mâquis ; il se retourna aussitôt, la main sur son arme, regarda avec une grande attention et ne vit rien; il continua sa marche avec précaution, se retournant de temps en temps pour regarder en arrière, prêt à faire feu sur l'ombre la plus douteuse qui se serait dessinée derrière les broussailles. Les pâtres remarquèrent ce soir-là qu'il était soucieux, chose qui ne lui arrivait jamais, tant son naturel atroce et sans pitié savait prendre le dessus de toutes les contrariétés de la vie. L'inquiétude du bandit , si tant est qu'il fût inquiet, était morne, silencieuse, et presque digne à force d'être hautaine; elle ne se trahissait que par quelques tics involontaires dans la figure, comme il en arrive aux personnes nerveuses lorsque le système est violemment ébranlé. Par fierté, il aimait mieux se contraindre que de paraître céder à la peur. Il s'assit donc pour voir traire les vaches et pour reprendre, avec toute l'assurance

dont il était capable, la conversation de tous les soirs. En ce moment un coup de fusil partit d'un buisson assez rapproché, et une balle vint lui trouer son bonnet de peau de chèvre, à deux pouces au dessus du front. C'était lui, s'écria Gallochio, en se levant en sursaut : je l'avais deviné; mais je le reconnais maintenant. Il n'y a que l'escopette de Pévérone qui fasse ce bruit-là. Pévérone, en effet, se montra bientôt; il était appuyé sur son arme, et regardait son ennemi comme pour le défier; puis, voyant que ce dernier restait toujours immobile, il franchit à la course les dernières limites du mâquis et s'avança résolument jusqu'à lui. Le Gallochio leva son arme, mais ce mouvement ne l'arrêta pas; sa démarche seulement se ralentit, ses pas devinrent graves et mesurés, on eut dit que la circonstance les rendait solennels. Cependant, à mesure qu'il approchait, l'arme de Gallochio s'élevait le long de sa taille, si bien qu'il sentit une fois, par un effet sympathique, le rayon visuel lui arriver à la poitrine; il s'arrêta comme s'il eut jugé que le moment était arrivé : le coup partit en effet, et lui perça le bras. — Bien tiré, dit-il, en regardant avec impassibilité son sang couler à flots de sa blessure, bien tiré; mais grand merci. Voilà une blessure qui m'ôte un grand remords du cœur. Cela dit, il posa son poignard et son fusil à terre et franchit rapidement la distance qui le séparait de son ennemi. Celui-ci le voyant désarmé et confiant l'attendit sans bouger et avec toute l'indifférence qu'il aurait pu mettre à l'égard d'un inconnu. — Ne crains rien Pévérone, que veux-tu ? —Je veux, dit celui-ci, que tu ne me méprises pas, car j'ai commis une lâcheté : je t'ai guetté dans le mâquis sans t'avertir que ma vendetta t'y poursuivait ; je t'ai ajusté en traître, mais je t'ai manqué. Dieu en soit loué; si je t'avais tué, je serais allé moi-même me dénoncer à la justice. — Je te pardonne ta mauvaise action, lui dit le Gallochio, et je n'en parlerai pas pour ne pas t'ôter l'honneur; du reste, nous sommes quittes, car si tu m'as frappé par derrière, tu t'es laissé blesser par devant. — C'est vrai, répliqua Pévérone, en contemplant avec une sorte d'orgueil son bras fracassé, mais je perds beaucoup de sang et je sens que je m'épuise. — Eh bien, dit Gallochio, suis-moi, je panserai ta blessure, je partagerai mon souper avec toi, et je te donnerai la moitié de la paille où je couche; demain, si tu peux reprendre ton fusil, nous nous séparerons. Et cela fut fait ainsi. Ces deux hommes qui avaient l'un pour l'autre une inimicizia di sangue, mangèrent ensemble et couchèrent côte à côte. Ils se levèrent au point du jour; le Gallochio conduisit Pévérone hors du mâquis et l'accompagna jusqu'aux premières maisons d'Amperani, afin de le protéger s'il l'eût fallu contre la gendarmerie qui rôdait souvent autour du village. Voici les adieux qu'ils se firent en se séparant : — Pévérone, combien de jours te faut-il pour guérir de ta blessure ? — Huit. — Soit, reprit Gallochio; notre trève commence aujourd'hui et durera huit jours : tiens-toi sur tes gardes le neuvièrne.

— Je serai prét. Cela dit, le dernier se dirigea vers sa maison, et l'autre rentra dans le mâquis. Quelque temps après, et pendant que la trève durait encore, on entendit dire que le Gallochio avait été tué dans le mâquis de Moïta. On racontait qu'il avait été surpris durant son sommeil par un ennemi qui l'avait ainsi assassiné sans défense. Heureusement pour Pévérone que sa blessure et sa présence dans le village le mirent à l'abri de tout soupçon, sans quoi le bandit eut été un homme déshonoré. C'est que la vengeance en Corse est un duel qui a ses règles ou plutôt une justice qui a ses lois; on ne peut les enfreindre qu'ens'exposant à l'indignation générale. Le droit de se faire justice soi-même n'est contesté à personne; mais celui qui a attenté à la vie de son ennemi sans l'avoir prévenu commet aux yeux de ses compatriotes un infâme trahison. Pévérone dès ce moment cessa ses meurtres et ses hostilités, et continua cependant sa vie errante pour se soustraire aux poursuites de la gendarmerie et des voltigeurs corses; il y réussit quelque temps. Malheureusement pour lui, il se lassa de vivre dans les mâquis. Il n'en sortit pas impunément : la brigade de Piedicorte apprit un jour qu'il s'était réfugié dans le couvent de Zuani; elle s'y rendit pour le surprendre. Le couvent fut cerné, puis les gendarmes, voyant que personne n'en sortait, pénétrèrent dans l'intérieur ; mais à peine y étaient-ils engagés qu'il se jeta sur eux pour se faire un passage, le stylet à la main. Ils se trouvaient alors dans un corridor obscur qui ne leur permettait ni de voir l'assaillant ni de parer ses coups; un gendarme se dévoua pour ses camarades, s'élanca vers lui et le saisit à bras le corps; quelques minutes après il était entre leurs mains et garroté. Lorsqu'il comparut devant la cour d'assises, quatre accusations de meurtre furent portées contre lui, il les avoua toutes; l'avocat du roi ayant voulu en hasarder un cinquième celle de la mort de Gallochio, l'accusé se récria avec force en se plaignant de ce qu'il appelait une calomnie qui pouvait perdre sa réputation. Un juré lui demanda dans le cours des débats pourquoi il avait porté la mort dans toute une famille au lieu de se borner à frapper celui qui avait tué son frère : parce que, dit-il, la vengeance n'est pas la haine; celle

ci est égoïste et petite, tandis que la première est grande comme votre loi qui demande tout le sang d'un homme pour lui faire payer la goutte qu'il a versée injustement. On lui fit demander ce qu'il pensait de la vengeance; c'est, répondit-il, le complément de la loi, elle supplée à son silence et à son impuissance ; elle se lève dans la Corse toute les fois qu'un meurtre y demeure impuni. Pourquoi, lui dit alors le président, n'avez-vous pas aidé la justice à découvrir votre ennemi? — Parce que cette action aurait été une lâcheté; au lieu de le déclarer, je l'aurais au contraire protégé contre les collets jaunes. Dailleurs ma mère ne m'avait pas conseillé une trahison, elle m'avait dit seulement : Non sieté uomo si non ne fate la vendetta. Vous êtes, lui dit le magistrat , la terreur des pays. —Vous vous trompez, j'y ai rendu des services quelque fois.Vous même, signor, vous devez vous souvenir d'un homme qui vous servit généreusement de guide un soir que vous étiez égaré et qui vous accompagna depuis Campitello jusqu'à Bastia. Cet homme était un contumace que vous aviez fait condamner à mort l'année précédente.Je ne sais si vous avez oublié cette circonstance, signor présidente, quant à moi, je me la rappelle; mais Dieu m'est témoin que je n'eus aucune mauvaise pensée contre vous : vous aviez fait votre devoir. L'avocat du roi ne trouva pas que ces explications dussent l'empêcher de faire le sien. Il lança en conséquence toutes les foudres du réquisitoire sur Pévérone qui, du reste, sembla les subir sans s'émouvoir; une fois seulement l'accusateur ayant prononcé le mot brigand, fut brusquement interrompu par l'accusé: — « Dites bandit (1) Signor; je ne suis pas un malfaiteur. » Le parquet ne s'arrêta pas à cette étrange pudeur; pour toute réponse il invoqua contre lui la peine des meurtriers. Le jury l'accorda. En conséquence Jules Négroni, surnommé Pévérone, fut condamné aux travaux

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(1) En Corse le mot bandit n'a pas la signification qu'on lui donne chez nous; il a gardé la première acception du mot italien bandito (proscrit, banni); il s'applique aux contumaces poursuivis par la justice et qui sont, pour cela, obligés de meIleT llI1C VIC CTTante.

LE MANQUE DE FER,

I. VERSION HIsToRIQUE.

Quel a été le caractère politique du prisonnier célèbre qu'on ne connaît dans notre histoire que sous le nom de

l'homme au Masque de Fer ? Question vieille d'un siècle et demi et toujours nouvelle. Ni les indiscrétions des confidens ou des bourreaux, ni la diplomatie bouleversée quatre ou cinq fois par les révolutions, ni l'histoire incorruptible et grave, n'ont encore voulu jeter une lumière décisive sur ce singulier mystère, qui va tel

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