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peu s'en fallut-il que l'inquiète sollicitude des ÉtatsGénéraux ne s'étendît jusqu'à l'Afrique et ses enfans opprimés! Déjà, le plus éloquent des députés de la France avait tracé le plaidoyer des esclaves; Mirabeau s'était déclaré leur défenseur. Si les tristes circonstances qui suivirent presque immédiatement la mort de ce grand orateur, n'ont que trop reculé le moment où des lois prudentes et sages proclamèrent leur affranchissement, l'arrêt de l'opinion avait dès-lors prononcé l'abolition de la traite. Louis XVI ne fut pas insensible aux malheurs des nègres; cet infortuné monarque n'avait pu visiter, sans une profonde émotion, le muséum des arts manufacturiers des noirs, que M. Clarkson lui fit présenter, et où il avait disposé, à côté des produits les plus ingénieux de l'industrie africaine, des inventions européennes de douleur et de supplices. On répandit avec profusion la célèbre gravure du vaisseau négrier; Mirabeau en fit exécuter un modèle en relief, pour représenter d'une manière plus effrayante encore les rangs serrés de cette cargaison humaine. L'opposition rayonnante de talens, qui distinguait alors la Chambre des communes, composée des Fox, des Burke, des Sheridan, se ralliait toujours aux ministres pour l'adoption de cette loi de philanthropie. Tandis qu'en Angleterre, le classique Burke s'élevait contre les vices et la cruauté de ce commerce, avec toute l'élégance et la force de l'orateur romain ; tandis que Fox, déployant son énergie démosthénienne, portait au fond des cœurs le remords avec la conviction, et lorsque les sénateurs du parlement britannique se levaient d'horreur à ses récits, que Fox prolongeait leur émotion, les enchaînait à leurs siéges, et leur déclarait qu'il saurait au moins leur faire subir le tableau

des horreurs auxquelles ils balançaient à mettre un terme (1): en France, Mirabeau allait proclamer les droits des noirs, et prêter à la cause de leur liberté l'appui de sa brillante éloquence. Peut-être n'a-t-on pas assez remarqué le spectacle de cette époque mémorable, où l'affranchissement des nègres servit de lien aux premiers citoyens de la France et de l'Angleterre ; ce moment fugitif où Pitt, Fox, Burke et Wilberforce, se réunirent à Necker, Mirabeau, Condorcet et Brissot, pour l'application de ces principes qui rapprochent tous les grands hommes et toutes les grandes nations. C. COQUEREL.

SUR L'HISTOIRE DES PAYS-BAS.

L'ÉPOQUE actuelle, généralement intéressante pour l'étude de l'histoire, ne l'est pour aucun pays de l'Europe au même degré que pour le royaume des PaysBas. La plupart des provinces qui le composent, ont toujours été désignées sous une seule et même dénomination, quoiqu'elles n'aient jamais formé un corps de nation: démembrées de l'ancien royaume de Lothéringie ou de Lorraine, elles n'ont été que momentanément réunies, dans les dernières années du règne de l'empereur Charles-Quint et les premières du règne de Philippe II, roi d'Espagne. Possédées avant cette réunion par différens seigneurs, vassaux de l'empire ou de la France, elles ont été, depuis les troubles du seizième siècle, partagées en deux moitiés inégales, dont la première, connue sous le nom de république

(1) Séance de la Chambre des Communes du 19 avril 1791.

des Provinces-Unies, avait un gouvernement aristocratique et oligarchique; la seconde, la Belgique, obéissait à des princes étrangers et formait une province de l'Espagne, de l'Autriche ou de la France. La religion protestante était celle des provinces républicaines; tous les cultes y étaient tolérés et jouissaient d'un simulacre de liberté, plus restreinte envers les catholiques les provinces du midi professaient la religion catholique et ne permettaient l'exercice d'aucun autre culte. La langue hollandaise était l'idiôme national de la république; une partie des Pays-Bas autrichiens parlait le flamand, qui est un autre dialecte de la même langue; une autre partie, connue sous le nom de pays Wallon, se servait de la langue française: et malgré ce manque de conformité, et même cette opposition marquée, les Pays-Bas étaient censés faire partie d'un seul tout; leur division paraissait un effet du hasard. Réunis par le traité de Vienne (1815) sous la domination d'un roi qui n'a point d'autres États, c'est la première fois que les Pays-Bas forment un pays séparé, et présentent à l'histoire un champ plus vaste que n'avait fait chacune des parties; ce qui rend plus intéressante la solution du problème sur le lien qui avait toujours existé entre des contrées qui ne paraissaient avoir rien de commun.

Des deux parties dont l'ensemble forme actuellement le royaume des Pays-Bas, celle qui était constituée en république indépendante, puissante par son commerce, ses richesses et sa marine, intérieurement divisée en un grand nombre d'États isolés et souverains, déchirée par des factions, et portant dans son sein, dès son établissement, le germe de sa dissolution qui ne s'est opérée qu'après plus de deux siècles, offrait les

tableaux les plus brillans au pinceau de celui qui s'attachait à décrire le cours des événemens. Les Pays-Bas non réunis à la république, provinces soit espagnoles, soit autrichiennes, soit françaises, n'étaient que les appendices de ces États, dont elles suivaient l'impulsion: elles ne marquent guère que par la malheureuse célébrité attachée au théâtre de toutes les guerres; distinction fatale que, depuis des siècles, ces provinces partagent avec le nord de l'Italie et les bords du Rhin.

La constitution de la république des Provinces-Unies était extrêmement compliquée, et d'autant plus difficile à connaître, que chaque autorité aimait à couvrir du voile le plus épais ce qui pouvait exister de positif sur ses droits, afin de les étendre, si l'occasion était favorable; mais, partout, l'oligarchie communale était l'esprit dominant de toutes les administrations, et cette oligarchie n'était balancée que par le principe monarchique, dans les pouvoirs conférés aux stathouders, successeurs de Guillaume Ier.

Cet habile politique, qui s'était assuré la souverai neté des provinces de Hollande et de Zélande, sous le titre modeste de lieutenant du roi (stadhouder) qu'il avait porté sous la domination espagnole, désirait réunir sous son sceptre toutes les provinces, ou du moins celles qui s'étaient soustraites à l'obéissance de Philippe, et transmettre la couronne à ses descendans : il ne pouvait démasquer ses projets, sans donner prise sur lui, avant qu'ils ne fussent pleinement mûris; et si, d'un côté, la défection du comte de Renneberg prouvait que tel seigneur qui faisait gloire de marcher sous sa conduite, aurait refusé de lui obéir comme souverain, de l'autre côté l'opposition des magistrats

de plusieurs villes lui faisait sentir toute la force que l'oligarchie avait acquise: il temporisait, d'après sa manière, pour épier le moment opportun ; et peut-être, désespérant du succès complet, il allait se faire déclarer souverain héréditaire des deux provinces les plus puissantes, lorsqu'un fer assassin trancha le cours de sa vie. La mort de Guillaume fut le signal des divisions qui se manifestèrent en Hollande, et qui continuèrent, pendant toute l'existence de la république, tantôt sous des prétextes politiques, tantôt sous le masque de la religion, selon les dispositions du siècle ; et il est de fait que les disputes des Arminiens et des Gomaristes, qui conduisirent Barneveld à l'échafaud, n'eurent d'autre motif réel, que celui qui inspira le massacre des de Vitt et les troubles de. 1787.

Dans ses rapports avec la politique et l'histoire générale de l'Europe, la république des Provinces-Unies mérite une attention particulière. Sur un territoire peu étendu, et encore moins favorisé de la nature, sans richesses ni productions indigènes, exposé à la fureur des eaux, dont des travaux pénibles et dispendieux le garantissent à peine, on vit s'élever une population nombreuse, quoique bien au-dessous de celle des autres puissances. Une situation heureuse, l'industrie des habitans, un concours favorable de circonstances Ꭹ attirèrent le commerce; une liberté, une tolérance inconnue dans le reste de l'Europe l'y firent fleurir; et un peuple de deux millions d'habitans, occupant à peine un espace de terrain égal à celui d'une province d'un des grands États de l'Europe, put non-seulement maintenir sa liberté contre l'Espagne, mais tenir tête à la France et à l'Angleterre ; conclure des traités de paix avec les premières puissances, et

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