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étendue et proportionné à leur nombre, un gouverneur-surveillant, résidant à Free-town, en désigne une certaine division en rapport avec les besoins de chaque famille. Cette concession de territoire est enregistrée dans les archives de la colonie ; il est même permis aux noirs d'en demander un excédant, ce qui ne leur est presque jamais refusé: alors, faisant un léger gain, ils peuvent commencer un petit commerce. On admet généralement qu'au bout de deux années, chaque famille est en état, non-seulement de suffire à ses besoins, mais encore, à l'aide d'un petit bénéfice, de se procurer quelde ce ques-unes des douceurs de la vie, un peu perflu qui, pour les nègres arrachés à leur chaîne, est aussi une chose nécessaire. Dans cet intervalle de tems, ils font ordinairement quelques progrès dans la langue anglaise; les agrémens, et les habitudes d'une vie civilisée ne leur sont plus entièrement étrangers. Dès ce moment, on les abandonne à leurs propres ressources; ils peuvent se passer de secours, et le gouvernement ne fait plus les frais que de l'église et de l'école. Ils ont alors acquis, dans toute l'étendue de l'acception, les droits et les priviléges d'hommes libres et peuvent, dans tous les cas, réclamer la protection des lois de leur pays, car ils sont dès lors citoyens anglais (1). Lorsque leur développement moral est un peu plus avancé, ils peuvent, comme les autres

*(1) Si les hommes éclairés n'étaient depuis long-tems d'accord sur cette question, la situation de la colonie de Sierra-Leone fournirait une nouvelle preuve que les noirs affranchis peuvent s'élever au plus grand degré de développement intellectuel. Nous allons extraire les données statistiques qui suivent, des rapports officiels présentés, en 1819, à la secrétairerie d'État à Londres, sur la situation de cette colonie : ils ne s'étendent que jusqu'au mois de

habitans de la colonie, remplir aux assises les devoirs honorables de Juré; et toutes les fonctions civiles et militaires leur sont librement ouvertes. Tels ont été les résultats de l'administration tutélaire du colonel M'Carthy, qui a remplacé le colonel Maxwell dans le commandement de la colonie de Sierra-Leone.

février 1819; et, depuis ce tems, la population s'est rapidement accrue. Population totale, en février 1819, 10,014 ames; augmentation de population, depuis mars 1817, 2051 personnes, - dont 1554 nègres délivrés par la croisière anglaise. Cette population est répartie entre divers villages groupés autour de VilleLibre: population, 4430 personnes. Les plus considérables de ces villages sont Regent-Ville: population, 1177; Charlotte-Ville : population, 205; Wilberforce-Ville: population, 203; Glocester-Fille : population, 356. Ce dernier village a été formé en enstier, dans le cours de 1816 et de 1817, par des nègres délivrés. « Il n'y a pas plus de vingt mois que cette ville était une forêt. >> (Gazette de Sierra Leone. Février 1819.) Sur cette population totale de 10,014 ames, on compte à peu près 8,000 nègres délivrés, environ deux cents Européens, non compris la garnison; le reste se compose de nègres de ces contrées, qui se sont établis dans la colonie anglaise. Les registres de l'état civil donnent pour le nombre de mariages parmi les noirs, de 1814 à 1817, 598; de 1817 à 1819, 321. Ainsi que dans nos établissemens au Sénégal, la méthode de l'instruction mutuelle est en grande activité à Sierra-Leone; 2,104 enfans noirs fréquentent les écoles de la colonie. On se propose de fonder incessamment à Regent-Ville une école d'arabe pour les noirs affranchis, cette langué étant presque universelle en Afrique. Dans cette dernière ville, on a remarqué plus de vingt dialectes différens parmi les noirs délivrés, qui venaient sans doute de parties de l'Afrique fort éloignées les unes des autres, et de la côte de Guinée. L'étude grammaticale et comparée de ces diverses langues devra jeter un grand jour sur les nations de l'intérieur de l'Afrique, qui excite la curiosité des Anglais en proportion.des difficultés qu'ils éprouvent à pénétrer jusqu'au centre de cet inaccessible continent.

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Quant à la situation des noirs débarqués aux colonies des Antilles, le tableau n'est pas aussi séduisant. Dans ces possessions anglaises, la population des esclaves noirs est déjà très forte; on ne pourrait affranchir les nouveaux arrivés sans délivrer les anciens, et on redoute avec raison les conséquences d'une émancipation trop subite. Les méthodes et les systèmes d'affranchissement doivent être modifiés d'après la situation des divers pays. Les nègres délivrés qu'on y débarque, sont engagés comme apprentis pour de certains travaux, et pour un tems qui varie avec leur âge. On leur nomme en même tems deux tuteurs gardiens, qui sont spécialement chargés de veiller à ce qu'ils ne soient point traités avec rigueur dans leurs travaux, et qui doivent prononcer dans tous les démêlés qui pourraient s'élever entre la force et la faiblesse, entre le maître et l'esclave. Quand le tems de l'apprentissage est expiré, on leur distribue des cartes qui les déclarent libres. Ce plan, également adopté à l'Ile-de-France, est ce qu'on a pu faire de mieux dans un pays d'esclaves; au surplus, on en débarque extrêmement peu dans ces colonies occidentales.

Nous remarquerons en terminant, que si l'Angleterre eût prétendu s'approprier exclusivement la traite, elle n'aurait pas, au lieu d'envoyer les noirs dans ses colonies de l'ouest, formé autour de Sierra-Leone, une population de vingt mille nègres soustraits à l'esclavage par la vigilance de ses croisières; elle n'aurait pas payé à l'Espagne une somme de près de dix millions de francs pour en hâter l'abolition, et douze millions de francs en primes accordées à ses vaisseaux; elle n'aurait pas proposé de donner aux navires de toutes les nations qui fréquentent les parages africains, le

droit mutuel de visite; et dernièrement encore, au congrès d'Aix-la-Chapelle, elle n'aurait pas invité les souverains à déclarer la traite des nègres crime de piraterie; ce qui eût donné sur tout l'Océan, et sur toutes les côtes, le droit de poursuivre à outrance les bâtimens négriers, comme violateurs du droit des gens et comme ennemis de l'espèce humaine.

Historien fidèle de la législation britannique sur le commerce des noirs, nous nous bornerons à remarquer qu'il paraît difficile de multiplier davantage les précautions, et d'imaginer un système préventif mieux conçu et plus sévèrement exécuté. S'il est juste de convenir que l'autorité anglaise, sous le règne de George III, roi très moral, a plutôt secondé qu'entravé l'abolition, et que les principales résistances ne s'appuyaient que sur des intérêts commerciaux, qui ont fini cependant par se rallier de bonne grâce à la cause de l'humanité, cette grande amélioration n'a donc pas été dictée par les conseils d'une froide politique; mais c'est aux efforts individuels des citoyens, que l'on doit faire hommage d'une victoire qui leur appartient tout entière. Cependant, l'accès de philanthropie qui travaillait la nation avait atteint quelques membres du gouvernement; car Pitt défendit la liberté des noirs avec franchise et loyauté; et comme, à ce sujet, il perdit souvent sa majorité accoutumée dans la Chambre des Communes, c'en est assez pour faire voir que sa philanthropie n'avait rien de ministériel. Dans cette noble cause, il serait injuste de penser que la France fût restée inactive. Dès 1784, M. Necker s'était prononcé de la manière la plus énergique, quoique long-tems avant les quakers anglais et américains eussent donné le signal. Lorsque le général Lafayette, après avoir

affranchi les nègres de ses possessions dans les colonies, jeta les premiers fondemens d'une société pour la liberté africaine, on vit bientôt tout ce que la France possédait d'hommes éclairés suivre ce généreux exemple. Ce fut au milieu des premiers orages de notre révolution, qu'on organisa cette Société des amis des noirs, présidée d'abord par le célèbre et infortuné Condorcet, et qui compta pour ses premiers membres et ses plus fermes soutiens, plusieurs de ces illustres citoyens chez qui l'amour du bien public est une vieille habitude, et dont la cause de la philanthropie et de la liberté reproduit, encore aujourd'hui, les noms vénérés. Dans les salons de madame Necker, l'ordre du jour ramenait la conversation sur les malheurs des noirs; et plus tard, les écrits de M. l'évêque Grégoire et de M. le pasteur Frossard excitèrent chez toutes les classes de lecteurs, l'impatience de détruire les iniquités qu'ils dévoilaient. Pendant ce tems, en Angleterre, l'abolition de la traite était poursuivie avec passion et réclamée avec enthousiasme. Cette fois, les arts prêtèrent leur secours à la philanthropie; une ingénieuse bienfaisance répandit avec profusion les images de la servitude, pour redoubler l'horreur qu'elle inspire; un sentiment d'humanité et de justice vint ennoblir jusqu'au frivole empire de la mode, et les jolis camées de Wedgwood (1) brillaient sur toutes les parures. Partout on voyait un nègre à genoux, levant vers le ciel ses mains enchaînées ; partout on lisait cette devise touchante : Ne suis-je pas un homme et ton frère ?

Dans notre patrie également, combien de personnes distinguées s'occupèrent du sort des noirs, et combien

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