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fut du nombre des capitaines maintenus. Presque aussitôt on le mit dans une petite armée formée sous le commandement de Louis de Culant, amiral de France, pour agir, non pas contre les routiers, mais contre les Anglais et Bourguignons vainqueurs à Cravant'.

Après leur succès, ceux-ci s'étaient concentrés dans le Nivernais. Par une enclave de cette province, située en face du bec d'Allier sur la rive gauche de la Loire, ils lenaient en échec Bourges, considérée à ce moment comme la capitale de la France. C'est pour les chasser de là que l'amiral arriva en toute hâte.

Sous un pareil chef, Villandrando ne put que redoubler d'ardeur. Louis de Culant avait combattu pour la Castille contre les Maures. Il fut à ce fameux siège d'Antequera, qui aujourd'hui encore est l'un des plus glorieux souvenirs militaires de l'Espagne. Le capitaine castillan était engagé d'honneur à faire aussi bien pour la France que son général avait fait naguère pour son propre pays.

Les Anglo-Bourguignons furent rejetés de l'autre côté du fleuve par la prise de Cuffy et de la Guerche, qui étaient les places d'armes d'où ils s'avançaient jusqu'au cæur du Berrys.

Cette opération eut lieu peu de temps avant la bataille de Verneuil, où il n'est pas dit expressément que Rodrigue ait assisté, mais où l'on sait que donnèrent

1 Chronique de Raoulet, publiée par Vallel de Viriville à la suite du Jean Chartier, t. III, p. 183.

2 Cabarel d'Oronville, Vie du duc Louis III de Bourbon, éd. Chazaud, p. 206.

Chronique de Raoulet, I. c.; Chronique du héraut Berri, p. 371.

les troupes qui avaient fait la campagne du Nivernais. Il est même spécifié que les. Espagnols y furent réunis en un seul corps, sous le commandement du vicomte de Narbonne'.

Ce capitaine est celui auquel on impute la perte de la journée. Le gros de l'armée française, composé de gendarmerie mise à pied selon la tactique des Anglais, ne formait qu'une masse profonde. Le vicomte de Narbonne, placé à la tête de la colonne, aurait fait prendre de trop loin le pas accéléré, de sorte que sa division, harassée par la distance qu'elle eut à franchir, se trouva sans force pour entamer les lignes ennemies

La vérité est que cette division, renversée au premier choc, couvrit le terrain de morts, parmi lesquels son général et quantité d'hommes de marque; mais les Écossais, qui venaient derrière, tinrent ferme et si longtemps, qu'on ne se souvenait pas d'avoir jamais vu pareille résistance. Ils auraient eu le dessus, sans une faute du duc d'Alençon. C'est sur ce prince que doit retomber la responsabilité de la défaite. En élevant une sotte question de préséance au milieu de l'engagement, il fit manquer un mouvement de la cavalerie d'où dépendait la victoire.

La conséquence dc la bataille de Verneuil fut l'ajournement des projets de réforme militaire. Les Ecossais furent exterminés, les Lombards, occupés à

'« Le visconte de Nerbonne et sa bataille, en laquelle estoient touz les Espaignols. » Raoulet, p. 186.

* Chronique de la Pucelle, éd. Vallet de Viriville, p. 225.
- Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. I, p. 416.

piller le bagage des Anglais, ne furent d'aucun secours; et, bien que cette leçon n'eût pas dissipé l'illusion où l'on était à l'égard des troupes étrangères", les pertes qu'on avait faites obligèrent de remettre à une autre saison le désarmement des compagnies franches. Les routiers reprirent de plus belle le cours de leurs exploits.

Le silence qui a commencé sur les actions de notre capitaine se prolonge pendant trois ans. Il nous est permis d'affirmer que ce long espace de temps ne se passa pas pour lui dans l'inaction; car aucun des hommes qui curent alors la lance au poing ne trouva un seul jour pour se reposer. Occupé dans des lieux dont l'histoire ne nous est pas parvenue, se signalant de son mieux contre les Bourguignons et les Anglais, appalissant les villes ennemies, et, lorsque la faim le pressait, les villes de son propre parti, il traversa, sans trop indisposer contre lui ses protecteurs, la période fortunée pendant laquelle Hernando del Pulgar dit que le ceur lui croissait en raison de ses prouesses, et ses prouesses en raison de ses recrues, et ses recrues en raison des profits qu'il procurait aux gens-d'armes". C'est alors en effet qu'il donna tant d'accroissement à l'effectif de sa compagnie et que, sa renommée appelant sous sa bannière autant d'hommes qu'il en voulait, il lui fut possible de maintenir cette compagnie sur le pied d'un corps d'armée imposant, malgré les pertes qu'il avait à réparer sans cesse.

' Hector Boethius témoigne que d'autres Écossais furent envoyés à Charles VII pour remplacer le contingent qui avait été anéanti à la bataille de Verneuil, Historia Scotorum, 1. XVI, Dans le Ms. latin 6024 de la Bibliothèque nationale, il y a les instructions d'une ambassade envoyée par Charles VII au roi de Castille, en mars 1425-6. On y lit cet article : « Le requerront (le roi de Castille) que ceste saison il lui vueille aidier de deux mille hommes d'armes bien montez et armez, et en icelui nombre de gens d'armes ait deux ou trois cens hommes à la genete, se il samble audit roy expedient que ainsi se face. » Fol. 18.

? « Cresciendo de dia en dia el coraçon con las hazañas, y las hazañas con la gente, y la gente con el interesse. Voy. Pièces justificatives, n° 1.

Il ne faudrait pas attribuer le succès de Rodrigue seulement à son audace et à son bonheur, Au dire de son biographe il possédait au suprême degré les qualités et les talents nécessaires pour le métier qu'il avait choisi : juste, d'une sévérité inflexible, fidèle observateur de sa parole, par-dessus tout cela, général vigilant et bon tacticien. Il ne souffrait dans son camp ni querelle, ni violence, ni pillerie. Si quelque excès de ce genre lui était dénoncé, il faisait venir le coupable et le tuait de sa propre main. Impossible avec lui que le partage du butin amenât des discordes, parce que rien n'appartenait à personne, qu'il n'eût entendu les rapports de ses lieutenants. Jusque-là toutes les prises de la journée étaient tenues en réserve, pour être ensuite distribuées à chacun selon son mérite. Avait-il donné sauf-conduit à quelqu'un ou passé contrat avec une ville, malheur à celui des siens qui l'enfreignait; car, à moins de fuir, le coupable était pendu sans rémission.

Mais ce capitaine, qui complait pour si peu la vie d'un homme lorsqu'il s'agissait de maintenir la discipline, en revanche, il était tout soin, tout étude pour le bien-être de sa compagnie. Il voyait sans cesse l'état des vivres, du fourrage, de l'équipement, et, s'il y

nesures

manquait quelque chose, il ne dormait pas qu'il n'y eût été pourvu.

Avant un engagement, toutes les mesures avaient été prises pour qu'il rapportât le plus et coûtât le moins possible. Nul ne savait mieux dresser une embûche, ni asseoir un camp, ni trouver le point faible pour attaquer, le côté fort pour se défendre. Attentif, calculateur, impassible jusqu'au signal du combat. L'affaire engagée, il se jetait au milieu de l'ennemi avec une sureur aveugle, si plein d'assurance en son impétuosité, qu'il avait coutume de dire : « Il n'est résistance qui vaille contre la tête d'un Espagnol en colère. »

J'emprunte tous ces traits à Hernando del Pulgar. Leur assemblage sent un peu le panégyque, et il y a grande apparence que, sous la plume d'un Français, l'éloge eût été plus mesuré; mais personne, assurément, en France ni ailleurs, n'aurait contesté les droits du routier espagnol au renom d'un vaillant et savant capitaine.

Le héraut d'armes Berry, que sa profession tint altaché aux armées pendant toute la première moitié du quinzième siècle, affirme, dans sa chronique, que les Français avaient oublié le métier de la guerre pendant les années pacifiques du règne de Charles VI, el qu'ils ne le rapprirent qu'au milieu des alertes où ils furent tenus si longtemps par les Anglais '. Quelques

1 « Or doibt l'on sçavoir que le mestier des armes se doibl apprendre; car quant les Anglois vindrent et entrèrent en France, les François ne sçavoient presque riens de la guerre; mais par longuement apprendre,

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