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dans une pièce voisine où il lui apprit quel danger le menaçait, et le supplia de consentir à changer de vêtement avec lui. De ceue façon, il fut possible au monarque de s'évader, et le page périt assassiné, victime de son dévouement. La récompense qu'il n'avait pas pu recevoir fut dévolue à sa famille sous une forme propre à rappeler sa belle action'.

Telle est la légende qui a cours encore aujourd'hui parmi les Espagnols qui ne lisent pas l'histoire, et ils sont nombreux.

Rodrigue de Villandrando figura encore, mais cette fois sans pouvoir déjouer les efforts de la rébellion, dans la journée du 28 juin 1441 où les mécontents, furtivement introduits dans Medina del Campo, en vinrent à leurs fins de confisquer la personne du roi. Celui-ci ne voulut pas que l'on essayât une résistance inutile ; il se livra avec sa suite, rassemblée par son ordre sous sa bannière qu'il avait fait planter, en signe de détresse, au milieu de la grande place de Medina. Dans le traité honteux auquel il souscrivit alors comme pour mettre le sceau à son humiliation, lorsqu'il sacrifiait à la vindicte des grands ses serviteurs et les droits de ses serviteurs, il réserva cependant ceux du comte Rodrigue par une clause spéciale, que les confédérés acceptèrent grâce à ce qu’un des leurs en partagea le bénéfice. Toute concession de terre faite depuis trois ans élant déclarée nulle, on convint que la révocation n'alteindrait ni Rodrigue de Villandandro, ni Diego

1 Ci-après, Pièces justificatives, no LXXX.

Fernando de Quiñones, parce que tout ce qu'ils avaient reçu de la munificence royale dans les derniers temps serait considéré comme une compensation de leurs droits sur le comté de Cangas de Tineo, donné depuis plusieurs années au comte d'Armagnac, ainsi qu'on l'a vu en son lieu'.

Se faire accorder tant de faveurs en Espagne ne témoignait pas d'un bien grand empressement à retourner en France. Effectivement les dispositions du comte de Ribadeo à l'égard de ses anciens compagnons d'armes n'étaient plus celles du premier moment. Au lieu de se préparer à les aller rejoindre, il resserrait de plus en plus ses allaches à la cour de Castille, soit qu'il se fût pris d'amour pour son pays natal, soit plutôt que la profession de capitaine de compagnie eût baissé dans son estime, par suite d'un nouveau règlement militaire que Charles VII avait mis à l'essai, et dont il poursuivait l'application avec une grande vigueur.

Il est de notre sujet de nous arrêter à cette mesure, provoquée par le væu des derniers Etats-généraux que Charles VII ait réunis, et promulguée avec le titre soleonel de pragmatique sanction, ou de constitution, comme on dirait aujourd'hui. Elle parut le 2 novembre 1439, six mois après le départ de Rodrigue pour l'Espagne. Elle portait qu'à l'avenir, il n'y aurait plus de capitaines que ceux qui seraient institués par lettres royales; plus d'hommes-d'armes que les sujets dont la vie et les meurs auraient été trouvées dignes d'appro

+ Fernand Perez de Guzman, pp, 436, 442 et 445 ; ci-dessus, p. 71

bation après un examen sérieux ; plus de campement en lieux vagues, ni de séjour ailleurs que dans des villes ou bourgades frontières, qui seraient désignées par le roi; plus de courses, ni d'incendies, ni de pillage sous peine de mort'.

Ce sont les mêmes dispositions que celles qui avaient été édictées sans aucun succès en 1422; on y avait seulement ajouté le régime de la garnison? : chose très importante, plus importante assurément que tout le reste; car le moyen d'exercer un contrôle efficace sur les compagnies était trouvé, du moment qu'on allait les tenir à demeure dans des lieux fermés et sous les yeux de beaucoup de témoins. La difficulté était de forcer à résidence des hommes qui avaient l'habitude de vagabonder.

On était occupé, au milieu de toutes sortes d'entraves, à mettre cette nouveauté en pratique, lorsque les Rodrigais renvoyés de la Castille par le traité de Castro-Nuño opérèrent leur rentrée en France. Salazar, sans tenir compte de l'ordonnance, les promena par le Haut-Languedoc, et rencontrant sur son chemin le bâtard de Béarn, qui refusait de se soumettre à un pareil régime, il renouvela son alliance avec lui". Quand ils eurent réuni leurs bandes, ils recommencèrent le pillage du Lauraguais, de ce plantureux Lauraguais où a pris naissance la légende du pays de Co

1 Recueil des ordonnances des rois de France, t. XIII, p. 306.

2 Ce point a été mis en relief par M. Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. I, p. 402.

3 Vaissete, Histoire de Languedoc, t. IV, p. 493.

cagne. Telle était en effet la richesse de la contrée, qu'on ne s'y ressentait déjà plus de leurs déprédations de l'année précédente.

Le roi, extrêmement irrité à la nouvelle de ces désordres, vint exprès en Languedoc pour en håter la répression. Les sénéchaux de la province reçurent l'injonction de se mettre à la têle de toutes les forces disponibles", tandis que les États, convoqués à Narbonne, feraient les fonds nécessaires pour solder la dépense. Mais au plus fort de ces préparatifs, éclata la sédition connue dans l'histoire sous le nom de Praguerie.

Les princes français, à l'exemple des grands de la Castille, avaient comploté entre eux de réduire le roi à se défaire de deux ou trois personnes de son entourage qui les offusquaient. Ils profitèrent du mécontentement général que causait dans l'armée la contrainte de la garnison, pour attirer à leur parti la plupart des capitaines. Disposant ainsi d'un bon nombre des compagnies réformées, ils ne doutaient pas de l'appui des compagnies réfractaires, d'autant que le duc de Bourbon était à la tête du mouvement, et que les Rodrigais avaient toujours été considérés comme une milice au service du duc de Bourbon. Mais on avait compté sans la diligence du roi.

Au lieu de se laisser prévenir, comme avait fait le malheureux roi de Castille, Charles VII gagna de vi

1 « Avons esté et sommes deuement informez que ledit bastart de Béarn, accompagné d'ung appelé Salazar, et plusieurs autres routiers, en grant nombre de gens d'armes et de traict, sont puiz n'a guières entrez en nostre pays de Languedoc, etc. » (5 janvier 1439 v. st.), Vaissete, t. IV, preuves, col. 454.

lesse ses ennemis; il arriva le premier partout où il y avait à prendre barre sur eux. Salazar était déjà gagné, avant d'avoir reçu les propositions des rebelles. L'argent qu'on s'était proposé de demander aux États du Languedoc pour lui donner la chasse, fut voté pour lui faire une gratification considérable, qui le rendit l'un des plus fermes soutiens de la couronne.

Le premier gage qu'il donna de sa fidélité fut de laisser, peut-êire même de faire arrêter dans ses rangs l'un des écuyers du dauphin qui s'y élait introduit, sans doute afin de cabaler, quoiqu'il se donnât pour un paisible pèlerin qui revenait de Sainl-Jacques de Compostelle’. Ni suggestions secrètes ni promesses ne furent capables de détourner le capitaine de son engagement; il opéra sa jonction au jour convenu.

L'étendard de Rodrigue de Villandrando flottant à côté de celui du roi produisit sur les révoltés un effet désastreux. Ce spectacle inallendu ne fut pas la moindre cause du découragement qui s'empara des troupes qu'on avait débauchées au nom de l'indépendance et de la dignité du soldat”.

La déroute de la Praguerie valut à Salazar la dignité d'écuyer du roi de France, qu'il joignit à celle d'écuyer du roi de Castille; car il avait rapporlé de l'expédition d'Espagne ce titre honorifique". Mais quelle fut sa situation dans l'armée française après l'apaisement des troubles ? que devint le commandement général, si peu

1 Vaissete, t. IV, p. 491.
? Ci-après, Pièces justificatives, no LXXVII.
3 Chronique du héraut Berri, dans Godefroy, p. 409.
* Ci-après, Pièces justificatives, no LXXXII.

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