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commencèrent à trouver leur sort bien rigoureux. Une sédition éclata sur ces entrefaites. Un parti, qui voulait le rétablissement de l'obéissance au Saint-Siège, saisit l'heure propice. Les armes de Carillo furent abattues, et l'archevêque d'Auch, jeté hors du palais des papes, sortit de la ville par une poterne, tandis que le cardinal de Foix y faisait son entrée triomphale sous l'étendard de ses deux frères.

Rodrigue n'eut qu'à s'éloigner du Comtat avec le butin qu'il avait fait. Il repassa le Rhône, nous ne savons sur quel point, pour rallier les corps qu'il avait laissés sur la rive droite du fleuve. La saison n'était pas avancée. Il employa le reste des beaux jours à une exécution en grand sur les Languedociens, et principalement sur ceux du Rouergue.

Pourquoi cette préférence donnée au Rouergue? Le comte d'Armagnac, comme comte de Rodez, exerçait sur cette partie de la province une sorte de protectorat qui, à ce qu'il semble, aurait dû la préserver de la visite de Rodrigue; car Rodrigue n'avait pas rompu avec le chef de la maison d'Armagnac. Loin de là; dans son récent traité avec le vicomte de Turenne, tout en s'obligeant à servir ce seigneur envers et contre tous, il avait fait exception pour le comte d'Armagnac aussi bien que pour M. de la Trémoille'. Bien plus, il venait de servir l'intérêt et la passion du comte d'Armagnac par sa guerre contre le cardinal de Foix. Et voilà qu'au retour de cette guerre il livre au ravage un pays

Ci-après, Pièces justificatives, no xix.

couvert des propriétés de ce même seigneur, et qu'il expose ses sujets à des violences dont on n'a pas l'idée.

Vouloir donner l'explication de ces faits contradictoires serait trop s'aventurer. Contentons-nous de rapporter un acte horrible, au sujet duquel le comte d'Armagnac fit faire par sa justice une information qu'il destinait, selon toute apparence, à devenir plus tard le fondement d'une poursuile criminelle'. Ce sera un trait de plus au tableau des meurs de ce temps-là.

Une famille de chevalerie du nom d'Apchier, qui fut des premières en Gévaudan, se composait alors du père, de deux fils légitimes et d'un bâtard. Tous les quatre s'étaient attachés à la cause de Charles VII et servirent avec valeur, tantôt dans les compagnies régulières, tantôt à la tête d'une bande qu'ils firent et défirent tour à tour, suivant que leur convenance ou la nécessité les y portait. Ils étaient de toutes les parties où il y avait des coups à donner, et aussi de celles au bout desquelles on était sûr de trouver son profit. Aucune entreprise de routiers conduite dans leur voisinage ne les trouva indifférents. Ils s'y rendirent toutes les fois, sans qu'on eût eu besoin de les inviter.

Or, tandis que les bandes de Rodrigue amenées en Rouergue dévastaient les villages entre Milhau et Entraigues, le bâtard d'Apchier accourut à la tête d'une vingtaine d'individus armés. Le hasard ou des renseignements qu'il avait pris le conduisirent au village de Fernugnac, qui était une seigneurie appartenant au comte d'Armagnac.

1 Pièces justificatives, no XXIX.

Informé que les habitants avaient caché en un même lieu leurs plus précieux effets, il se saisit de la personne de l'un d'eux, afin de se faire dire par lui l'endroit de la cachette. Cet homme refusant de parler, il le mit à la torture. Le supplice consista à l'exposer tout garrollé devant un feu violent et à le mettre aux abois en l'approchant peu à peu de la flamme. Le secret qu'on voulait avoir nc sortit de la bouche de ce malheureux que lorsque son corps n'était déjà plus qu'une plaie et son cas désespéré. Il expira le lendemain dans d'horribles souffrances. Le bâtard cependant avait mis la main sur le trésor du village. Il le taxa au prix de cinquante écus d'or, et ne s'éloigna pas que cette somme ne lui eût été comptée par les habitants.

Les états de service des quatre Apchier contenaient un certain nombre de prouesses de cette sorte, qui furent cause qu'ils jugèrent prudent, après que l'ordre eut été rétabli dans le royaume, de se faire délivrer par Charles VII un acte d'abolition de tout ce qui aurait pu donner lieu à poursuite, dans leur passé'.

"Rémission octroyée à Monlauban, au mois de janvier 144, et renouTelée à Tours en avril 1148, à la « supplication de nos amez et féaudz Bérault d'Apchier, chevalier, Jehan et François d'Apchier, frères, enfans legitimes dudit Bérault, et Gonnet d'Apchier, son filz illégitime, etc., ** lesquelz et aussi autres qui ont esté et se sont mis soubz eulz, ...ont fait, commis et perpetrez plus eurs grans maulz, deliz, maléfices, pilleries, roberies, raenconnemens de places, villes, églises et forteresses en divers lieux de nostre royaume, où ils ont tenu les champs, dès longtemps a, el semblablement ont les aucuns de leurs compaignies et estant soubz eulz,

Quand les militaires de la classe élevée avaient de tels péchés sur la conscience, on se demande de quoi leurs inférieurs ne furent pas capables.

Il faut faire la part du temps ainsi que de l'éducation, et ce serait n'en pas tenir compte que de traiter de scélérats tous ceux qui composèrent alors le gros des armées. Mais il est permis d'affirmer que, parmi ces hommes, il y en eut bien peu qui n'aient été coutumiers de ce que nous appelons des scélératesses. Imbus de l'idée que les armes étaient données au soldat pour faire à l'ennemi tout le mal imaginable, ils contractaient dans la pratique des hostilités d'affreuses habitudes, et trop souvent on les voyait se comporter, sans nécessité ni raison, comme s'ils eussent été dans le cas de légitime défense. De là les cruautés inutiles, les amusements féroces, comme de faire paître aux chevaux le blé en herbe, de jeter le grain et le vin dans les rivières, de démolir les maisons, de mettre les prisonniers à toute sorte de supplices, de faire périr dans les mauvais traitements les femmes, et de préférence les femmes enceintes, enfin de torturer et de massacrer pour le plaisir de voir répandre des larmes et couler le sang". Mais rien ne réjouissait ces âmes sauvages à l'égal de l'incendie, dont les lueurs sinistres, et les cris qu'il provoque, et la terreur qu'il porte au loin, leur semblaient l'indispensable accompagnement de leur cuvre de destruction. Il y a là-dessus un mot bien cruel, quoique plaisant, ou plutôt parce qu'il est plaisant, du roi Henri V de Lancastre, homme pieux, s'il en sut, peu rieur d'habitude, mais soldat à la ma nière du quinzième siècle. A ses sujets de France, qui se lamentaient à ses pieds des incendies allumés de tous côtés par ses partisans, il répondit : « Bon, bon ! guerre sans feux ne vaut rien, non plus qu'andouilles sans moutarde'.)

bouté feux en églises et villaiges, prins et ravy femmes, marchans, laboureurs et autres de divers estaz, etc., etc, » Registres du Trésor des charles, JJ 176, n° 96, et 179, no 112.

· Voir les prohibitions de l'ordonnance royale du 2 novembre 1439. Ordonnances des rois de France, t. XIII, p. 306.

Revenons aux Bourguignons, que nous avons laissés aux prises avec les Français du côté de la Champagne. Une armée que leur duc amena de ses Étals du nord rétablit, non sans peine, l'intégrité de cette frontière, et donna ensuite la chasse aux partisans qui insestaient les abords de l'Auxois et du Nivernais. Il faut que le comte de Clermont ait eu des craintes pour ses terres, car Rodrigue, appelé du midi en toute hâte, vint exécuter en plein hiver sa diversion accoutumée. Il envahit encore une fois le Mâconnais, et se trouva le jour des Rois, 6 janvier 1434, au pied du mont SaintVincent, avec quatorze cents hommes que commandaient, sous ses ordres, son lieutenant Salazar et le capitaine Chapelle.

Sur le pilon le plus élevé du mont Saint-Vincent est la ville du même nom qui, difficilement accessible à cause de sa position, était de plus à cette époque proté

· Jean Jouvenel des Ursins, Histoire de Charles VI, ann. 1420 (p. 565 de l'édition du Panthéon littéraire).

• Lefèvre de Saint-Remy, ch. CLXXIX; Garnier, Inventaire sommaire, etc., t. II, Comptes de Chalon, B 3670, id.; du Charolais, B 3931.

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