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entreprise. Les choses toutefois ne furent pas poussées plus loin de sa part, non plus que de celle du comte de Ribadeo. Grâce aux démarches de beaucoup de grands personnages, qui voulaient voir finir la disgrâce du castillan, celui-ci, après avoir laissé rendre par le duc de Bourbon les chevaux dérobés au bailli de Mâcon1, prit subitement avec ses hommes le chemin de la Guienne.

Cette détermination semble avoir été motivée par la perspective d'une grande opération militaire à laquelle devait s'associer le gouvernement de la Caslille. La chose n'était encore qu'à l'état de négociation; mais on pouvait déjà regarder comme certain le concours d'une flotte espagnole, qui inquièterait par mer les possessions anglaises du midi, tandis que les Français les attaqueraient par terre. En attendant que tout fût prêt, Rodrigue, autorisé à lever contribution sur son passage2, irait harceler l'ennemi, et lâcherait par d'heureux coups de main de mériter sa réhabilitation publique. C'est pourquoi son but avoué, en s'éloignant de la Bourgogne, fut d'aller se mêler à la guerre de partis qui s'était ranimée entre la Dordogne et le Lot, aux confins des pays d'Agenais, Périgord et Querci.

Cette contrée était l'image de la désolation. Les capitaines à croix blanche et les capitaines à croix rouge n'avaient par cessé de s'y poursuivre depuis la rupture du traité de Brétigny, de sorte qu'elle en était à sa soixante-dixième année de tribulation. Qu'on se figure des lieux foulés de la sorte pendant près de trois quarts

1 Garnier, Inventaire sommaire, t. II, p. 211 (B 5083).

2 Voy. pour le patis du Gévaudan, Pièces justificatives, un.

de siècle. Un peu loin des grandes villes, surtout dans la partie quercinoise, il n'existait plus ni culture, ni chemins, ni délimitations de propriété, rien de ce qui annonce un pays habité. Des villages entiers avaient disparu; Gramat, ville autrefois florissante, était réduite à sept habitants; toutes les maisons y formaient des las de décombres, qu'on avait fouillés et comme passés au tamis pour en extraire le bois. On n'y eût pas trouvé un bâton, de quoi lier une botte de foin1. Çà et là seulement émergeaient, comme autant d'oasis, quelques points plus favorisés, qui étaient des positions stratégiques importantes, et à cause de cela incessamment disputés.

Les Anglais occupant le lieu de Camboulit près Figeac, Rodrigue partagea en deux sa petite armée. Il en établit une partie sur la frontière du Limousin, tandis que l'autre prit ses quartiers sur la rive gauche du Lot, à La Capelle-Balaguier et lieux circouvoisins. Cetle seconde division était sous le commandement de deux chefs espagnols, quiac luirent par la suite une certaine célébrilé dans le pays. Ils s'appelaient Sancho de Tovar et Alonzo de Zamora, autant toutefois qu'il est possible de restituer leurs noms travestis dans les documents jrançais2. Ils sont les héros, et les héros peu glorieux,

* Enquête sur Totat du pays en 1440, faite à la poursuite de l'abbesse de l'hôpital dTssendolus. Ms. de l'abbé de Fouilhac, appartenant à M. le chevalier de Folmont, de Cahors.

* Xanchon de Thouars et Alençon de Somorre, dans la Pièce justificative, Lvi; Sanction de Tours et Sumorte, dans les Chroniques manuscrites duQueni, recueillies par l'abbé de F ouilh.ic, d'après les comptes de l'Hôtel de ville de Cahors. Ce Sanche de Tovar a tout l'air d'être le îiième qui devint guarda mayor de Soria pour le roi de Castille Juan II, d'une aventure qui se place au début de la campagne.

A une journée de marche de leur cantonnement, au delà du Lot, se trouvaient les terres de Mathurin de Cardaillac, seigneur de Montbrun, qui disposait de quelques hommes-d'armes à la solde du roi, et à ce titre était considéré comme gardien de la frontière du Querci. Les Rodrigais et lui n'avaient pas lieu de se chérir. Ils avaient fait connaissance à Albi, le seigneur de Montbrun s'étant prêté à défendre la neutralité de la Berbie, les Rodrigais l'ayant chassé de cette forteresse. D'autres griefs sans doute s'ajoutèrent à celui-là, si bien qu'une bande conduite par Alonzo de Zamora se jeta un jour sur la terre de Cardaillac, mit le feu à un village qui en dépendait, et ne se relira qu'après avoir fait beaucoup de butin et des prisonniers. Là-dessus grande colère du seigneur de Montbrun, qui vint à La Capelle se plaindre et demander restitution des objets volés. Il s'adressa àSancho de Tovar, qui était le supérieur d'Alonzo de Zamora et parent de Rodrigue de Villandrando. Mais ce capitaine, daignant à peine l'écouler, lui déclara que les prises de guerre ne se rendaient que pour de l'argent.

Mieux eût valu restituer cependant que subir la

et qu'on voit figurer dans la Chronique d'Alvaro de Luna (éd. Sanclia, p. 31(4), comme seigneur de Car.icena et de Cenizo, parmi les genlilshomtnes de la frontière aragonaise les plus dévoués au connétable Pour Zamora, il pourrait bien être resté au service Ho la France et avoir gaïné un commandement dans les compagnies régulières qui remplacèrent les routiers. On lit, dans une lettre écrite par Louis XI, lois de la première conquête du Koussillon : « J'envoie Salezart et Chamarre par de là. » (Bibl. nat. Ms. français 20463, loi. Ce nom de Chamarre a assez la physionomie espagnole, et rien ne répugne à ce qu'il soit une corruption de Zamora.

mésaventure dont fut suivi son refus; car les mômes maraudeurs, guettés à leur tour, donnèrent à quelque temps de là dans une embuscade où ils perdirent, avec chevaux et bagages, les uns la vie, les autres la liberté. Le seigneur Alonzo, pris dans cette rencontre, se vit mener pieds et poings liés au château de Cardaillac, d'où il s'évada plus tard, trop heureux d'en être quitte pour son équipement qu'il n'alla jamais redemander au gentilhomme quercinois1.

Il fallait des exploits plus méritoires que ceux-là pour valoir aux Rodrigais le pardon qu'ils étaient venus chercher en Guienne. Leur général y pourvut par une suite d'opérations heureuses, dont la première tut de prendre position autour de Lavercantière pour tomber de là sur Fumel*.

Cette ville, située sur la rive droite du Lot avec une grosse tour qui lui faisait face de l'autre côté de la rivière, élait alors une place très forte, la première à l'entrée de l'Agenais quand on venait du Quercy. Un partisan redoutable, qui se faisait appeler le Baron, l'occupait depuis des années avec la connivence du comte d'Armagnac; car le double jeu auquel le comte d'Armagnac avait fait servir autrefois André de Ribes, il le continuait avec ce capitaine3. Rodrigue passa outre cette

1 Ci-après, Pièces justificatives, Lti.

2 De Fouilhac, Chroniques manuscrites du Quercy; Labrunie, Notes manuscrites sur l'Agenais; Miguel del Verms, Chroniques béarnaises, p. 596 ; et ci-après, Pièces justificatives, Lv.

3 Confession du comte d'Armagnac, détenu prisonnier au château de Carcassonne, en 1445. Du Fresne de Beaucourt, Chronique de Mathieu tl'Escouchy, t. III, p. 141.

fois'comme la première. Il profita d'une faute de surveillance pour enlever Fumel et, lorsqu'il en fut maître, il ne laissa plus de repos aux capitaines du parti anglais. Il les poursuivit à outrance sur les champs ou les assiégea dans les châteaux. Par la prise d'Eymet et d'Issigeac il eut un pied dans le Périgord; celle de Tonneins lui ayant livré l'un des passages de la Garonne, il remplit de terreur les trois diocèses de Périgueux, d'Agen et de Bazas1.

Cette énergique attitude favorisa singulièrement l'exécution du plan de campagne qui s'élaborait depuis plusieurs mois. L'espoir d'une délivrance prochaine avait relevé les courages d'un côté de la frontière, tandis que de l'autre n'apparaissaient que des signes de lassitude et de découragement. Les États de Languedoc votèrent avec allégresse les subsides qui leur furent demandés pour porter la guerre au cœur de la Gascogne et de la Guiennes.

Rodrigue, rentré en grâce, avec promesse d'être bientôt rétabli dans la dignité deconseiller et chambellan3, reçut la mission de conquérir le Bordelais et tout le pays pour y arriver, tandis que Poton de Xaintrailles, à la tête d'un autre corps d'armée recruté parmi les Ecorcheurs, traversait la France à marches forcées pour prendre à revers le pays de Gascogne. Le sire d'Albret fut investi des pouvoirs de lieutenant-général*, non

1 De Fouilhac, Labrunie, 1l. ce.

2 Vaissete, Histoire de Languedoc, t. IV, p. 489.

3 11 se l'attribuait au mois de novembre 1438, mais ne le portait pas encore en juillet. Ci-après, Pièces justificatives, n" ux et Lxiii.

4 Ms. Doat 217, fol. 48, à la Bibhothèque nationale. Les lettres d'institution sont du 15 mai 1438.

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