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LE THÉÂTRE CHEZ LES GRECS MODERNES

Maria-Doxapatris, drame en cinq actes (vers et prose), par M. D.-N. Bernardakis. Athènes, 1858. — Mérope, tragédie en cinq actes, par le même, représentée à Athènes, le 12 mars 1866. — Les Kallcrgis, drame en cinq actes (en prose), par M. S.-N. Basiliadis; représenté à Athènes en février 1868. — Loucas Notaras, par le même auteur. Athènes, 1869.

Une horrible aventure de ces temps derniers ferait volontiers croire aux simples que la Grèce moderne n'est qu'un repaire de brigands ('). Il faut si peu de chose pour répandre l'erreur. On a vu des malheurs moins funestes avoir de plus tristes conséquences; doit-on s'étonner que le brigandage de Marathon fournisse aux mal-intentionnés l'occasion d'exercer leur malignité naturelle? Dans un premier moment de colère, des journaux anglais ont été d'une sévérité excessive. Même en France, les plus dévoués à l'indépendance hellénique se sont sentis un instant émus. Qu'était-ce qu'une nation qui ne savait pas réprimer les voleurs et punir les assassins ? Etait-il possible de traiter plus longtemps de peuple libre, de gouvernement régulier, ces Grecs qui mettaient la Crète en feu au nom de la liberté, et ne savaient pas protéger à deux pas de leur capitale les voyageurs et les touristes?

Certes, ce serait une opinion aussi dangereuse qu'injuste. Depuis leur restauration, les Hellènes n'ont cessé de faire des progrès. Je ne dis pas qu'ils aient triomphé de tous les obstacles que rencontre partout la

(') Ce travail a paru dans la Revue contemporaine, le 15 août 1870. On était encore ému du brigandage de Marathon.

bonne politique et l'exercice régulier des principes d'un bon gouvernement; ils n'ont pas encore fait tout ce que réclame la condition actuelle des peuples européens, où l'industrie et le commerce contribuent à l'amélioration sociale; mais il faut leur rendre cette justice, qu'ils n'ont pas épargné leur peine pour faire quelque chose. Leur activité est grande; elle n'est pas stérile. Je n'ai pas mission de les défendre; ils n'en ont peutêtre pas besoin. Cependant, je ne crois pas inutile de mettre sous les yeux des lecteurs l'étude qui va suivre sur les essais dramatiques de quelques-uns d'entre eux. Il ne serait pas impossible que l'on prît dans la connaissance de ces œuvres, destinées au théatre, une idée toute différente de celle qu'on s'est faite depuis trois mois des Grecs et de la Grèce moderne.

Dès 1812, Chardon de la Rochette appelait l'attention des hommes équitables sur cette nation. Il disait, en parlant des Hellènes : « Les écrivains de nos jours les ont peints en général d'une manière très-infidèle et presque toujours contradictoire. Quelques-uns cependant ont déjà rendu justice à cette nation qu'une fausse politique de l'Europe, polie par les grecs, laisse gémir sous le joug du plus imbécile comme du plus féroce des tyrans; mais ce qui prouve de la manière la plus évidente que cette nation est bien éloignée du degré d'avilissement auquel ses ennemis veulent la ravaler, c'est que non-seulement elle possède des hommes instruits mais que le corps entier de la nation sait les apprécier, les chérir et les respecter. » Quelques années plus tard, cette opinion, qu'un philologue cherchait à répandre, devenait générale en Europe. La compassion succédait à l'indifférence, l'admiration au mépris. Les poëtes, les diplomates, les militaires, étaient gagnés à la cause des Grecs. Il se trouvait tout-à-coup que ce petit peuple, si longtemps foulé, reparaissait au jour avec une poésie nationale. Nulle part la muse populaire n'avait chanté avec plus de vivacité et d'émotion. Des chants de Klephtes, des complaintes de jeunes filles et de vieillards rajeunissaient dans ce coin du monde la poésie lyrique épuisée et flétrie partout ailleurs. On voyait renaître dans la patrie d'Alcée, de Pindare, de Tyrtée, les mêmes conditions d'enthousiasme et d'héroïsme qui avaient enfanté jadis les hymmes que les siècles n'avaient cessé de répéter sans espérer jamais en revoir une floraison nouvelle.

Après la conquête de leur liberté, les Grecs n'ont point laissé s'éteindre parmi eux la poésie. Ils ont eu de nombreux poëtes lyriques ; ils se sont exercés dans tous les genres. A mesure que les années s'écoulaient, la prose a réclamé ses droits. Il s'est formé dans Athènes des grammairiens, des philologues, des critiques, des littérateurs dont l'Europe savante apprécie les ouvrages et connaît bien les noms. Il était naturel que le théâtre eût enfin son tour. Là, tout était à créer. Les peuples de l'Orient n'ayant jamais connu les représentations de la scène, il ne restait en Grèce aucun souvenir de ces belles compositions dont l'ancienne Athènes avait charmé le monde entier. Il fallait donc reconstruire de toutes pièces le théâtre d'Eschyle et de Sophocle. Ces noms glorieux rendaient l'entreprise plus difficile et posaient au début une première question à résoudre.

Quel système devaient suivre les nouveaux auteurs? Devaient-ils, scrupuleux imitateurs des anciens, retrouver par de laborieux efforts la noble simplicité de leurs ancêtres? D'illustres aïeux sont parfois un embarras. On se croit forcé de respecter leurs ouvrages; un peu de timidité superstitieuse se mêle à ce culte pieux, et l'on risque, dans ces dispositions, de manquer la voie de la perfection pour n'avoir pas su marquer la différence des temps. Nous ririons certainement aujourd'hui des fils des Croisés s'ils recommençaient, en faveur du tombeau du Christ, les chevaleresques aventures de leurs pères. Les Grecs modernes ont vu cet écueil ; ils ont craint d'aller s'y briser, et dès l'abord ils y ont mis comme un phare pour éviter les malheurs d'un naufrage. Eschyle et Sophocle ne reviendront plus au monde, parce que des temps semblables à ceux où ils ont vécu n'apporteront plus cette spontanéité, cette heureuse nouveauté mêlée d'enthousiasme, de grandeur morale et de sentiments religieux. Leurs chefs-d'œuvre, sans cesse médités, apprendront avec quel soin on doit suivre et consulter la nature, avec quel art on doit en surprendre les mouvements; mais ils ne sauraient donner à ceux qui les imitent et les étudient autre chose que le goût de la beauté parfaite. C'est par là que Racine s'est immortalisé. On ne doit même plus espérer un semblable bonheur.

Les nations modernes qui se sont trop attachées à l'imitation des Grecs, l'Italie et la France, se sont fait un théâtre qui, malgré de belles pièces peu éloignées d'une perfection idéale, ne remue pas les fibres intimes du peuple. C'est un délassement d'érudits et de lettrés; ce n'est pas un spectale national et populaire. L'homme de goût, le connaisseur s'y récrie à tout instant d'admiration sur des idées délicates, sur des tours heureux, des élans pathétiques : la foule n'y trouve pas une image de sa vie, un écho de ses pensées, un type de sa nationalité.

Telles ont été les réflexions de M. Démétrios Bernardakis, quand il a voulu travailler pour le théâtre. Il a cru qu'il devait prendre pour modèles et pour maîtres les Allemands et les Anglais, plutôt que de chercher à refaire l'œuvre des contemporains de Périclès. Gœthe et Shakespeare lui ont paru être tous les deux, même pour des Grecs, les précepteurs les plus sûrs et les guides les meilleurs.

Nous admettons sans peine le point de vue de M. Bernardakis. Le drame moderne se conçoit aujourd'hui avec les proportions démesurées devant lesquelles une tragédie classique semble être un édifice étroit. C'est comme le temple ancien, où la cella faite pour la statue seule du Dieu n'admettait qu'à grand'peine quelques prêtres. La cathédrale du moyen âge, avec sa vaste nef, ses galeries, ses détours et ses arceaux, s'emplissait au contraire d'un peuple remuant, dont la voix faisait vibrer les voûtes de ses rudes accents. Shakespeare répond surtout à cette idée.

Sans souci des anciens et des modèles, avec son indépendance, ses hardiesses, ses témérités, il a traduit son siècle dans ses drames. Il a pris ses spectateurs par les entrailles, parce que, peintre fidèle de son temps, il a donné aux idées, dont chacun de ses contemporains était poursuivi, une expression vibrante et sonore. Je ne dirai pas qu'il travaillait sans conscience de ce qu'il faisait, obéissant à une impulsion intérieure dont il ne se rendait pas compte à lui-même; mais il voulait plaire, il voulait attirer les spectateurs, remplir son théâtre. Il ne se plaçait pas au-dessus de la foule; il ne s'adressait pas aux lettrés ; il ne s'écartait pas des sentiers battus. Loin de là. Il était du peuple, et il restait ce qu'il était né. L'histoire, les légendes, des lambeaux d'antiquité tout lui était bon de ce qu'il savait être compris par le peuple. Après son génie, il n'eut pas de plus puissant auxiliaire que son ignorance des anciens. Je n'appelle pas du nom de savoir les lectures qu'il avait faites à l'aventure de Plutarque,de Pétrarque, de quelque romancier français. Tout lui vient de luimême et de ceux qui l'entourent. Il n'est pas dans une autre situation d'esprit que ces tristes auteurs de

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