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mité des incidents, et le nombre des luttes. C'est là un manque absolu de discernement et de sobriété, je ne songe pas à disculper ici le poëte: cependant il faut dire qu'il a parfois bien de l'énergie; il sait faire des tableaux animés, multiplier les péripéties d'une joute et surtout en exprimer les divers mouvements avec beaucoup de force. Tel passage a toute l'impétuosité des meilleurs poëmes épiques. Les comparaisons qu'on est d'usage d'employer en ces sortes de rencontres, ne sont pas variées à l'infini ; Virgile répète souvent Homère. Cornaro n'est pas affranchi de la nécessité de redire ce que d'autres ont dit avant lui; il est assez heureux cependant, pour imaginer des combinaisons nouvelles: on est surpris de trouver à cette langue tant de souplesse et de sonorité.

Quant au sujet en lui-même,, on voudrait inutilement le rattacher à quelque fait historique. L'auteur semble n'en avoir aucun en vue. Son Héraclès, roi d'Athènes, a vécu, nous dit-il, avant que le christianisme eût été introduit dans le monde. C'est même un fait étrange que la religion et les actes qu'elle entraîne n'aient aucune place dans ce poëme. En se réfugiant ainsi dans un monde indécis et vague, Cornaro a sans doute voulu marquer le caractère tout romanesque de l'aventure qu'il a racontée, et se donner à lui-même plus de liberté pour arranger les incidents de sa composition.

Héraclès rappelle le nom de deux empereurs de Constantinople. Le premier, fils d'un Exarque d'Afrique, renversa le tyran Phocas, en 610, et se fit couronner à sa place; l'autre, fils du premier, succéda à son père, en 641, et ne régna que quelques mois. Il serait difficile de rattacher le héros de Vincent Cornaro à l'un ou à l'autre de ces empereurs. Il est bien vrai que dans la narration de Baronius, d'où Corneille a tiré, avec tant d'effort d'invention, la pièce à'Héraclius, il y a une nourrice qui sacrifie son propre fils pour sauver Héraclius, mais personne ne voudrait voir dans cette circonstance une indication historique ayantle moindre rapport avec notre roman.

Victor Le Clerc, dans son Discours sur l'état des Lettres, au XIVe siècle ('), affirme qu'il y a dans VErotocritos une ressemblance de plan et de détails avec VBrades de Gautier d'Arras. J'ai le regret de dire que cette assertion est absolument hasardée, et ne peut se soutenir un instant.

Ce dernier poëme, composé vers 1150 ou 1152 par le trouvère français, a pour titre V Empereour Eracles, et pour sujet la naissance merveilleuse et les exploits plus merveilleux encore de l'empereur Héraclius. La ressemblance des deux noms entre le roi d'Athènes et l'empereur de Constantinople, est une analogie très-légère qui a trompé l'auteur d'après qui, Victor Le Clerc parlait. Pour tout le reste, il ne saurait y avoir que des ressemblances forcées. Dirait-on, par exemple, que le sénateur romain nommé Miriados a pu donner à Cornaro l'idée de son Héraclés, parce que celui-là n'obtient un enfant du Ciel qu'à force de prières et par un miracle? L'amour subit que conçoit l'impéra

(') Hist. litt. de la France, t. XXIV, p. 531. Le savant éditeur ne fait que rapporter l'assertion d'un auteur, dont le nom m'échappe absolument, et qui renvoie à ce sujet au Journal des Savants, juillet 1831. Je n'ai rien pu découvrir dans le volume indiqué, qui se rapporte ni à Gautier d'Arras. ni à l'Érotocritos. Cette erreur est pardonnable chez un homme si profondément instruit, mais qui n'avait pas toujours le temps de lire les ouvrages dont il parlait sur la foi des autres ou sur des indications de catalogues. C'est ainsi qu'on peut voir dans la lr« édiiion du XXIV" volume de Vllist. litt. de la France, un passage où il ideiitiliait les sermons de Rartouros, un ecclésiastique grec du XVI0 siècle avec un roman du Cycle d'Artus qu'il croyait avoir été traduit du français en grec. Il écrivait ainsi R. Artourou oàix-/aî, et voyait dans ce mot l'abréviation de Regis Arturi. Je dirai ici que j'ai été assez heureux pour relever cette inadvertance chez un homme d'une si grande érudition. 11 l'a fait disparaître dans l'édition qu'il a donnée plus tard de ce Discours, chez Michel Lévy, 1865.

trice Atanaïs, femme d'Eraclès, pour un jeune seigneur nommé Paridès peut-il se comparer à celui d'Arétusa pour le chanteur qu'elle n'a jamais vu ? La fin de l'aventure d'Atanaïs et de Paridès est bien loin de celle d'Érotocritos avec Arétusa. En effet, comment Paridès parvient-il à avoir des intelligences avec l'impératrice? « Une vieille y pourvoit. Elle aimait beaucoup Paridès et, le voyant dépérir et près de succomber au mal secret qui le ronge, elle parvient à le faire parler et à porter un message verbal à l'impératrice. Celle-ci répond: l'intrigue se noue.

« Un jour de grande fête, l'impératrice obtient de sortir, se laisse tomber de cheval devant la porte de la maison où son amant l'attend, caché dans un souterrain, et, là, tandis que ses gardiens, qui ont visité le lieu et n'y ont aperçu que la vieille, vont chercher des habits propres, les deux amants se livrent à leur passion('). »

Il est bien vrai qu'Atanaïs, avant sa faute, avait été enfermée par son mari dans une tour ronde, avec vingt-quatre chevaliers et leurs femmes, mais le caractère d'Arétusa est tout-à-fait le contraire de celui • d'Atanaïs.

Le reste de l'histoire d'Héraclius ou Eracles n'a nul rapport avec celle du prince d'Athènes. C'est en effet le triomphe de la foi chrétienne sur les Persans, le souvenir du règne militaire et glorieux d'Héraclius.

On n'oubliera pas toutefois que Gautier d'Arrasaeu la réputation d'être allé à Constantinople. On peut croire à la vérité de cette opinion, si l'on se rappelle que j'ai montré, dans l'étude sur le Sage Vieillard b <I>povifxoç répiov (2), que le poëme français reproduit, une légende d'origine orientale qui se trouve être l'aventure du Sage Vieillard.

(') Hist. litt. de la Fr., t. XXII, p. 801. ('-/) Page 385 et suivantes.

On s'attendrait à trouver des renseignements plus précis dans la liste des concurrents qui prennent part au tournoi. Le poëte introduit à la suite les uns des autres, le fils du prince de Mitylène, celui du roi de Nauplie, le prince de Mothon (Méthone), celui de Négrepont, celui de Macédoine, celui de Coroné; le prince de Sclavonie (Dalmatie), celui d'Axia, c'est-à-dire de Naxos; un prince de Karamanie, le fils du roi de Byzance, le prince de Patras, un prince de Crète. Tout ce qu'on peut dire après avoir retourné tous ces noms, c'est que le poëte, en rassemblant les jouteurs, n'a pas eu dans l'esprit d'autre tableau de la Grèce et de ses îles que celui que lui offrait la domination de Venise sur ces contrées. La plupart de ces villes étaient, en effet, alors au pouvoir des Vénitiens; les autres pays, tels que la Macédoine, la Sclavonie, la Karamanie, étaient déjà au pouvoir des Turcs.

On chercherait en vain à découvrir quelque intention secrète dans le choix des combattants. Ce ne sont là que de pures inventions romanesques. Cependant, il semble qu'on ne puisse pas en dire autant du prince de Caramanie et de celui de la Crète, qui demandent, avant l'engagement de la lutte générale, à vider une querelle de famille qui les divise. Cornaro parait a voir voulu personnifier dans ces deux champions la haine mortelle qui n'a cessé d'animer les Turcs contre l'île de Crète, rappeler les longs assauts et la longue résistance des Cretois contre un ennemi acharné à leur asservissement. Quoique les Vénitiens fussent loin d'avoir pour les Turcs les sentiments de haine et d'horreur que d'autres nations moins commerçantes et plus attachées à leur religion éprouvaient pour ces infidèles, Cornaro n'a pas laissé de peindre le Karamanite sous les traits les plus odieux. C'est un guerrier farouche, inaccessible à la pitié, d'une valeur cruelle et impétueuse : l'image d'un vrai barbare. Spithaliontès, c'est son nom, n'inspire nul intérêt, au contraire; tous désirent sa mort, et, quand il tombe sous l'épée du Crétois, sa défaite est célébrée comme un triomphe. Etait-ce une allusion aux échecs répétés qu'avaient subis les Turcs? Était-ce une illusion du patriotisme?

Du reste, tous ces princes avec leurs noms figuratifs, ne sont bien que des héros de roman. On peut dire à coup sûr qu'ils viennent des livres de chevalerie dont l'Italie faisait au XVe et au XVIe siècle sa principale lecture.

On sait combien d'épopées avaient cours alors ('). Longtemps avant Pulci, le Boiardo et l'Arioste, on chantait dans ce pays les exploits des Paladins célèbres par leurs amours et leurs faits d'armes. Ils avaient tous une même origine, ils étaient sortis des Reali di Francia, compilation curieuse, faite en prose, de toutes nos chansons de geste françaises. Dès 1491, ce livre est publié à Modène, en 1496, il parait à Florence, en 1499, à Venise; dans la même ville, il s'en fait d'autres éditions en 1511,1515,1532, 1537, 1551, 1566, 1588, 1590, 1616, 1821.

En 1534, dans la même ville, un écrivain du nom de Cristoforo Fiorentino met en vers ces Reali di Francia. Sans lieu d'impression désigné, on trouve dans Melzi quatre-vingt-quatre stances destinées à énumérer tous les poëmes sortis de la même source. En vingt-six stances, on compte trente-trois romans indiqués, dont deux il Fortunato et il Malignetto sont complètement inconnus. Nul doute que Venise n'envoyât en Crète les produits de ses presses. On ne peut se re

(') On en voit rémunération dans la Bibliografia dei Romanzi é poemi Cavallereschi italiani di MeUi, Milano, 1838.

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