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entretiens nocturnes. A force de prières et de promesses, Arétusa l'amène à faire sa volonté. L'heure attendue est enfin, arrivée. Érotocritos vient au lieu du rendez-vous. Tout le monde est couché dans le palais; la jeune fille veille seule avec sa nourrice. Après un long silence, les deux amants enfin réunis se font de mutuels aveux et de mutuelles promesses. Les nuits s'écoulent et les rendez-vous continuent. Ils se sont bien des fois exprimé leur amour; bien des fois Érotocritos a reçu d'Arétusa l'assurance qu'elle répond à sa passion.

Érotocritos n'hésite plus à découvrir son secret à son père. Quand celui-ci l'interroge sur le chagrin qui le consume, il apprend avec surprise que son fils aime la fille du roi. Pézostrate en croit à peine ses oreilles. Il fait voir à son fils combien ses vœux sont téméraires. Erotocritos n'écoute rien, il menace de se donner la mort, si son père ne consent à demander pour lui la main de la fille du roi.

Pézostrate se résout à paraître devant Héraclès. A peine a-t-il fait comprendre ce qu'il veut que le prince entre dans une violente colère. Il renvoie de devant lui ce vieillard insensé; il le bannit à jamais de son palais, et il ordonne que son fils dans quatre jours ait quitté ses États. Quant à lui, il mariera sa fille au prince de Byzance, Anthos.

Il fait part à sa fille de la demande insolente d'Érotocritos, et de la peine qu'il a prononcée contre lui. En entendant cet ordre d'exil, Arétusa a grand'peine à se contenir. Elle se hâte de se retirer dans sa chambre. Bientôt sa nourrice l'y rejoint. Elle vient de la part du roi la préparer à son mariage avec Anthos. Arétusa oppose à cette proposition le plus formel des refus. Elle n'épouserajamaisqu'Érotocritos. Sa douleur est si vive, sa passion si éloquente qu'elle gagne le cœur de sa nourrice.

Phrosyne renonce à contrarier désormais les sentiments d'Arétusa; elle s'offre à elle au contraire pour l'aider dans ses projets. Elle l'engage à s'unir en secret à Erotocritos.

Le soir est venu, l'amant se présente au lieu ordinaire du rendez-vous; on l'y attend. On se figure bien les larmes, les protestations, les serments qui remplissent cette entrevue. Ils ne seront jamais que l'un à l'autre.

Arétusa lui donne son anneau: « Gardez-le pour l'amour de moi; c'est le gage de ma foi; conservez-le tant que vous vivrez. » Ainsi unis l'un à l'autre, ils invoquent le soleil, les astres et le ciel. Arétusa lui livre la clé de la porte, et les trois nuits qui précèdent son départ, Erotocritos va les passer à pleurer avec son amante.

Enfin, le jour du départ est venu.De l'un et de l'autre la douleur est cruelle. Ils se sont séparés plus morts que vifs.

Érotocritos ne veut pas que son ami le suive. Il lui recommande de rester dans Athènes, de surveiller ce qui s'y passera, de l'en instruire par des lettres sûres et fréquentes. Polydore s'y est engagé. La séparation se fait. Le père d'Érotocritos, en se séparant de son fils, s'est pour ainsi dire arraché le cœur, et sa pauvre mère, vêtue de deuil, gît à terre dans un coin de sa demeure attendant la mort.

LIVRE QUATRIÈME.

L'aventure d'Érotocritos a ouvert les yeux au roi. Il craint que sa fille n'ait conçu quelque violente passion pour le fils de Pézostrate. Il y pense toute la nuit, il se consulte avec son épouse; il prend le parti de hâter le mariage d'Arétusa avec Anthos, le prince de Byzance.

La jeune fille cependant s'abandonne à sa douleur. La nuit elle a un songe. Il lui semble voir un nuage noir et épais se former sous ses yeux. Il en sort des éclairs, le tonnerre gronde. Elle est seule dans une barque au milieu de la mer. Elle a pris le gouvernail en main, elle s'essaie inutilement à conduire l'esquif, et à le soustraire à la tempête. Enfin elle arrive en luttant à l'embouchure d'un fleuve. Le ciel est noir autant que jamais; elle appelle du secours, et personne ne vient à son aide. Déjà elle désespère, quand du fleuve orageux sort une éclatante lumière. Un homme la tient à la main; il s'approche d'elle, la tire à lui, la prend dans ses bras et la porte dans les eaux du fleuve. Là, son sauveur court un nouveau danger à cause de la profondeur des eaux, les flots menacent de le suffoquer. Arétusa raconte son rêve à sa nourrice; elle croit y voir quelque prédiction trop réelle du funeste sort d'Érotocritos, une image vive et terrible des dangers qu'il court. Phrosyne la rassure sur les effets de cette vision. Les songes ne signifient rien, la liberté de l'homme ne peut être entravée ou diminuée par eux : tout dépend de là; comme on fait son lit on se couche.

Cependant, de Byzance, on envoie les présents du mariage; le prince se dispose à venir recevoir la main d'Arétusa. Héraclès fait venir sa fille devant lui; il lui rappelle quelle tendresse il lui a toujours témoignée, les soins dont il l'a entourée, les honneurs dont il l'a comblée; en finissant, il lui dit de se préparer à son mariage avec Anthos. Avec beaucoup de respect, avec mille détours, Arétusa répond fermement qu'elle préfère la mort à ce mariage. Le roi irrité, à deux reprises la frappe, la maltraite, et malgré ses larmes et ses prières, il ordonne qu'elle soit jetée en une prison. On l'y conduit avec sa nourrice qui a supplié en vain son maître d'épargner sa fille. Elles sont plongées dans un cachot fangeux et obscur, couvertes de vêtements sordides, elles n'ont que de l'eau et du pain. Arétusa fond en larmes, Phrosyne lui prodigue les conseils les plus sages; elle lui parle des retours inconstants de la fortune : la patience est un grand médecin. Mais ces consolations adoucissent peu le chagrin d'Arétusa. Elle se plaint d'être la fille d'un roi. Si j'étais née pauvre, dit-elle, j'aurais épousé un pauvre, et je ne serais pas dans un tel tourment d'amour.

Le roi écrit au prince de Byzance que le mariage projeté ne peut se faire, la jeune princesse étant malade. Érotocritos vit exilé dans Négrepont. Ses pensées sont tout entières à Arétusa. Polydore, par l'entremise d'un serviteur fidèle, le tient au courant de ce qui se passe. Trois ans se sont ainsi écoulés.

Sur ces entrefaites, la guerre éclate entre le roi d'Athènes et celui des Vlaques, Vladistratos. Les Vlaques marchent sur la capitale avec des forces considérables. Ils mettent tout à feu, ils emmènent partout les hommes prisonniers. Le péril est grand pour Athènes. Érotocritos en est instruit; son amour pour Arétusa lui fait naitre le désir de voler au secours de son père. Il espère entrer dans la ville, forcer la prison de son amante. Il réfléchit quelque temps au moyen de prendre part à la guerre sans être connu. Il va trouver une vieille magicienne, Maïssa; elle lui donne le jus d'une herbe qui doit rendre noire la couleur de son visage ; dans un autre flacon il reçoit une eau qui doit lui rendre son teint naturel: Il part.

Bientôt il se signale contre les Vlaques. Il n'est dans l'armée question que de sa valeur. Il sauve la vie au roi d'Athènes qui, reconnaissant, l'embrasse, sur le champ de bataille, l'adopte pour son fils et veut en faire son héritier. Personne ne le reconnaît, tout le monde dans la ville s'entretient de son courage et de ses exploits.

Au bout d'une trève de douze jours, la trompette annonce l'arrivée d'un nouveau combattant : c'est Ariste, le neveu du roi des Vlaques, qui vient de France pour soutenir sa cause.

A l'instant, Vladistratos conçoit l'idée de terminer la guerre par un combat singulier, entre son neveu et le plus brave guerrier de l'armée d'Athènes. Il propose ce plan à son neveu qui l'accepte avec enthousiasme.

Des messagers envoyés à Héraclès lui communiquent ce dessein; le roi d'Athènes convoque son conseil. Ariste est brave, il a vingt-deux ans, qui pourrait-on lui opposer? Polydore est mourant et, fût-il en bonne santé, le roi hésiterait à lui confier sa couronne et son honneur.

Quel parti prendre? Chacun reste muet.

Phronistès se lève, il s'applaudit que cette proposition ait été faite aux Athéniens. Il espère pour eux la victoire puisqu'on peut opposer à Ariste le héros inconnu, qui est venu soutenir leur cause avec tant de courage et de succès. Il conseille donc d'accepter le cartel.

Le roi hésite à reconnaître les services de l'inconnu en l'exposant à une mort certaine.

Arétusa, de son côté, instruite de ce qui se passe, se désole de l'absence d'Érotocritos, dont le mérite et la valeur dans une telle circonstance auraient plus de prix que tous les trésors du monde.

Tandis que le roi, retourné dans le camp, délibère encore sur le parti qu'il doit prendre, Erotocritos vient s'informer si l'on combattra le lendemain. Sa joie éclate en apprenant le défi porté par le roi des Vlaques. Il y a lieu de s'en réjouir, en effet, car l'armée d'Athènes compte plus d'un brave, et surtout le guerrier qui, dans le dernier combat, a fait des prodiges de valeur. Érotocritos parlait ainsi de Polydore; mais il apprend que, grièvement blessé, il étaitprèa de mourir. Cette nou

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