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auxquels il se plaît à entendre faire l'éloge d'Arétusa. Cependant pour consoler son père et sa mère, il revoit ses amis, il retourne à la chasse; mais nulle part son cœur ne trouve aucun plaisir.

Arétusa de son côté s'afflige de ne plus entendre le chanteur, un feu la brûle depuis qu'elle est privée de ses chants; ses désirs s'en accroissent, c'est pour moi seule, se dit-elle, que le musicien chantait. Elle sait ses chansons, elle les a écrites, elle les relit. Elle imagine dans leur auteur toute beauté, toute grâce, ses exploits l'ont captivé. Phrosyne s'afflige, comment la fille du roi peut-elle désirer voir un inconnu? se peutil que des chansons lui aient ravisa liberté. Qui sait ce qu'est cet homme? Peut-être est-il laid? Une jeune fille prudente se laisse-t-elle prendre à quelques airs? Si l'amour lui-même fût venu lui dire: « Jete préfère à toutes les jeunes filles. » Elle aurait dû le repousser, et c'est pour un inconnu qu'elle s'éprend. Arétusa répond à ces sages remontrances: « Quand j'ai entendu les chansons et le luth, je ne croyais pas arriver à cet excès d'amour, je ne puis dire comment j'y ai été entraînée, si j'avais pu le prévoir, j'aurais fermé les oreilles, mais je ne voyais là qu'un amusement, je me suis laissé prendre à un piége dont je ne puis me dégager, jour et nuit, je pense à ce chanteur; j'ai dessiné son image dans mon imagination d'après son courage et ses exploits, et je la vois sans cesse de plus en plus belle. »

Phrosyne épuise à combattre ses sentiments et sa sagesse et son indignation. Arétusa se consume du désir de voir le musicien invisible. Elle mourra s'il faut qu'elle reste longtemps en proie à cette passion. Érotocritos amaigri, flétri, ridé, méconnaissable, est dévoré du même feu. Polydore s'alarme de son chagrin, il ne peut rien comprendre à l'obstination de sa folie. Tant qu'on a quelque espoir d'être aimé on peut entretenir son cœur de quelque agréable passion ; mais quand cesse l'espoir, l'amour doit cesser aussi. L'homme ne vaut que par la raison; s'il y renonce quel avantage a-t-il sur les bêtes ? Qu'Érotocritos écoute enfin sa voix, l'absence peut le distraire de sa passion, il faut qu'il voyage au loin, il verra des jeunes filles plus belles qu'Arétusa; comme un clou chasse l'autre, un nouvel amour chassera celui qui l'afflige.

Erotocritos accepte la proposition de s'éloigner en toute hâte d'Athènes avec son ami; il va dire adieu à ses parents qui espèrent que ce voyage lui fera du bien. Le jeune homme prend sa mère à part, et lui remet la clef de son appartement ; il lui recommande de la garder avec soin, de ne la confier à personne, pas même à son père; sa mère le lui promet.

Il embrasse ses parents et part pour l'île de Négrepont avec son ami. A mesure qu'il s'éloigne, sa tristesse augmente. Jour et nuit, il pleure, il s'affaiblit de plus en plus. Arétusa, de son côté, a perdu le sommeil. Elle change à vue d'œil. Son père et sa mère s'en inquiètent; ils interrogent la nourrice, ils interrogent Arétusa elle-même, mais celle-ci leur cache la vérité. Pour distraire son chagrin Héraclès décide qu'il donnera un tournoi. Aussitôt, il le fait proclamer dans toutes les villes de la Grèce et dans toutes les îles.

Cette proclamation fixait la réunion au vingt-cinquième jour du mois d'avril. Le rendez-vous était à Athènes, et le prix du tournoi, une couronne d'or faite de la main d'Arétusa.Cefut un sujetde joiepourtous les chevaliers de la Grèce. Le roi recommande à sa fille de faire la couronne la plus belle qu'elle pourrait. Arétusa se sentit un peu consolée; elle pensait que le musicien viendrait, comme chevalier, disputer le prix du tournoi, qu'il triompherait sans peine de ses rivaux. Sans doute il lui serait difficile de le reconnaître puisqu'il aurait changé son luth contre la lance et le bouclier: elle se promet pourtant de le distinguer à son courage.

Sur ces entrefaites Pézostrate tombe dangereusement malade. Le roi en éprouve un vif chagrin, et il envoie la reine et sa fille chez son ministre pour lui faire une visite. La mère d'Erotocritos ne sait comment recevoir de si nobles visiteuses. Elle conduit la reine et sa fille dans les jardins qui étaient magnifiques. Dans un endroit reculé s'élevait un pavillon, habitation élégante qu'Érotocritos entretenait avec un luxe royal. C'était là qu'il écrivait, qu'il lisait, qu'il couchait même. Sa mère seule en avait la clé. Ce jour-là, oubliant sa promesse, elle ouvre ce pavillon pour le montrer aux princesses. Tandis qu'Arétusa admire la richesse et l'élégance de cette demeure, elle aperçoit une clé suspendue à la muraille par une chaîne d'or; elle la prend, ouvre une porte et se trouve dans le cabinet d'Erotocritos. Dans le premier tiroir d'un meuble qu'elle ouvre, elle aperçoit les chansons qui ont fait ses délices et ses peines. Elle feint d'être indisposée, renvoie tout son monde, déclare qu'elle veut se coucher. Elle appelle Phrosyne, les portes fermées, elle la rassure, et lui montrant les chansons: « Celui que je cherchais à connaître, enfin le voilà découvert. »

Phrosyne, qui prévoit à quels malheurs Arétusa s'expose, pleure et tente de dissiper la confiance et la joie de la princesse. Mais celle-ci, continuant ses recherches, trouve son portrait peint des mains d'Erotocritos. Est-il possible de conserver encore quelque doute? Elle emporte avec elle et cache avec soin ce qu'elle a trouvé.

Phrosyne redouble ses conseils et ses instances ; elle supplie la princesse de renoncer à ce fatal amour. Elle' mourra plutôt que de voir la fille d'un roi finir si mal. Arétusa confesse son erreur, mais comment résister à la passion qui la domine? On ne connaît les périls de la mer que lorsque la tempête bat le navire de ses flots. L'amour et le respect filial se livrent dans son âme un combat dont l'amour sort toujours victorieux.

Phrosyne ne sait que résoudre. Si elle avertit le roi, il tuera sa fille; s'il vient à découvrir sa passion, c'est à Phrosyne qu'il aura le droit de s'en prendre. Enfin elle espère que le temps affaiblira cette ardeur, qu'Arétusa se rendra plus sage. Combien l'amour en vieillissant ne perd-il pas de son charme et de sa puissance?

Loin de son pays, Erotocritos ne sent pas diminuer son amour: Il n'a vu nulle jeune fille plus belle qu'Arétusa.

Sur ces entrefaites, un courrier lui annonce la maladie de son père. Il se hâte d'accourir dans Athènes. Il trouve son père hors de danger. Sajoie est grande, ainsi que celle d'Arétusa. Bien décidée à ne pas manifester son amour, elle se pare, et se rend près du roi, elle espère qu'Érotocritos viendra lui rendre ses hommages.

Erotocritos cependant s'est aperçu qu'il lui manque et ses chansons et le portrait d'Arétusa; il apprend de sa mère ce qui s'est passé. Il craint qu'Arétusa n'ait tout révelé au roi. Il pense donc qu'il vaut mieux pour lui ne point aller au palais et attendre. Polydore est envoyé près d'Héraclès afin d'observer où en sont les choses, et d'apprendre à son ami s'il doit espérer ou craindre.

Héraclès le revoit avec plaisir, il l'interroge avec bonté, il lui donne sa main à baiser; il le questionne sur Erotocritos. Arétusa était là. Polydore dit au roi que son ami est malade, et en même temps il observe le visage de la princesse: elle a pâli.

Polydore trompe son ami par un rapport mensonger. Sans doute le roi ignore tout, la princesse ne lui a rien révélé; mais elle a dans l'âme une vive colère qu'elle s'efforce de cacher. Polydore l'a même entendue murmurer: « Quoi ! le voleur même est venu ? » Erotocritos continue donc à se tenir loin du palais. Polydore lui conseille de fuir pour se soustraire à la colère d'Arétusa. Cependant le roi envoie avec bonté savoir de ses nouvelles, et Arétusa inquiète, tourmentée, fait offrir à la mère d'Erotocritos quatre magnifiques oranges pour le malade. Cette attention fait sur Erotocritos une vive impression et le guérit. Toute la nuit, il réfléchit a ce présent, son courage et sa confiance renaissent.

Il ne veut plus croire son ami. Arétusa ne saurait être courroucée contre lui. Une femme s'offense-t-elle des hommages qu'on lui adresse? Il ira au palais s'assurer lui-même si ses affaires vont bien ou mal.

Le voilà guéri de sa fièvre simulée. Il paraît au palais, il salue le roi. Il se tourne un peu du côté d'Arétusa. Celle-ci pâle et rouge tour à tour, remplie de joie et de chagrin, le voyait avec ravissement si beau, si noble, et en même temps elle se désolait en pensant combien il serait difficile d'arranger un mariage avec l'agrément de son père et de sa mère. Devant Erotocritos, elle baisse les yeux avec une pudique honte. Il a tout deviné. Il revient au palais, il y revient souvent, pour s'assurer mieux des sentiments d'Arétusa, et toujours quelque crainte se mêle à son espoir.

L'un et l'autre se trahissent par de tendres regards. Lo jeune homme prend plus d'assurance. Tel un voyageur arrêté par un fleuve qu'il faut traverser, se hasarde timidement, sondant le terrain avec un bâton, cherchant un gué, et, quand il l'a trouvé, il s'avance avec hardiesse, et ensuite il passe et repasse le fleuve sans crainte.

Ils ont compris leurs secrètes pensées, et nul n'a surpris leur entente. Polydore et Phrosyne seuls en sont instruits, ils suivent avec effroi le progrès de cet amour.

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