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LIVRE PREMIER.

Dans les temps anciens, avant l'établissement de la religion chrétienne, il se manifesta un amour fidèle dont on a conservé la mémoire.

Alors régnait dans Athènes un roi du nom d'Héraclès. C'était un prince accompli, sa femme Artémis n'avait pas son égale en sagesse. Longtemps ils désirèrent un enfant. Le ciel enfin combla leurs vœux. Il leur naquit une fille qu'ils appelèrent Arétusa. A la naissance de cette enfant tout le palais fut comme illuminé. Elle devint belle, sage, studieuse, et faisait la joie de ses parents. Entre les nombreux conseillers du roi, nul n'était plus estimé de lui que Pézostrate. Celuici avait un fils du nom d'Érotocritos. Il avait dix-huit ans, il était plein de mérite, de délicatesse et de grâces: mais par malheur il était enclin à l'amour, et il s'éprit d'Arétusa.

D'abord il s'aperçut de son imprudence et de sa folie. Arétusa ne pouvait connaître sa passion, elle ne pouvait la partager. Il fit donc tous ses efforts pour étouffer dans son âme cette flamme téméraire. Il appelait à son aide les distractions de la chasse. Mais, ni son lévrier, ni son cheval, ni les promenades, ni les faucons 'ne peuvent le distraire. Tout lui rappelle Arétusa; les arbres, les fleurs, le chant du rossignol lui rappellent celle qu'il aime. Las de lutter, il finit par s'abandonner tout entier au sentiment qui le domine. Il vivra dans la retraite en attendant la vieillesse.

Il avait un ami, nommé Polydore; il lui ouvre son cœur.

« J'ai perdu la raison, lui dit-il, je ne m'appartiens plus, conseille-moi, cher ami, viens à mon aide. »

Polydore, instruit de son amour, s'étonne de tant d'audace. On ne doit tourner les yeux vers les palais qu'avec respect, qu'avec crainte.

"Qu'as-tu fait de ta raison? Si la princesse vient à savoir ton amour, l'exil, la misère sont les moindres maux qui puissent t'arriver. Le roi est bon, il est généreux, il t'aime, il aime ton père, il aura lieu de haïr bien davantage son serviteur, si celui-ci cherche à lui déplaire, s'il cherche à tromper son affection. Si Arétusa t'eût, la première, déclaré son amour, ton devoir eût été de repousser ses aveux. Chasse de ton cœur ces idées d'amour. N'allume pas de ton propre souffle un feu qui te consumera. S'il arrivait que ton amour fût découvert, ta mort, la ruine de ton père seraient la punition de ton audace. »

Érotocritos répond au milieu des sanglots et des larmes, qu'il sait les périls auxquels il s'expose. Mais que faire? L'amour est si puissant. Il porte un aimant d'une attraction irrésistible; il nous aveugle, il nous entraîne dans des voies détournées: les hommes les plus sensés ont été ses jouets et ses captifs. « J'avais décidé de n'aller que rarement au palais. Je n'ai pu résister au désir de voir Arétusa. A peine pensé-je à elle qu'il me vient des défaillances, des éblouissements, la sueur de l'agonie. Ma passion était peu de chose d'abord, mais bientôt elle a crû, elle a poussé des branches, des fleurs : elle est devenue un arbre immense. Ainsi d'un petit œuf sort un oiseau qui peu à Deu prend du corps, voltige, déploie ses ailes, et qui de tout petit qu'il est devient assez grand, assez fort pour franchir les mers et braver les vents. Je riais autrefois des souffrances de l'amour; aujourd'hui me voilà pris au même piége; et c'est pour toujours. »

Polydore l'engage à étouffer son amour: Qu'il retourne à ses faucons, à ses chiens de chasse; qu'il oublie le palais.

Ces conseils ne furent pas perdus. Erotocritos s'appliqua à les suivre; ce ne fut pas sans fièvre, ni sans peine qu'il y parvint. Lorsque la nuit apportait le repos a la terre, le malheureux amant prenait son luth, il en jouait devant le palais. Sa voix était comme celle du rossignol et attendrissait les cœurs. Il chantait les peines de l'amour et tout ce qu'il avait souffert.

Ces distractions ne rassuraient qu'à demi Polydore. Fidèle et dévoué, il accompagnait Erotocritos. Le matin, avant qu'on pût les voir, tous les deux rentraient au logis. Le roi et la reine prenaient grand plaisir à entendre ces chants, mais surtout Arétusa, qui, toute la nuit, se disait : « Quel peut donc être celui qui chante et soupire ainsi. » Sa curiosité ne fait que s'accroître; à sa nourrice, nommée Phrosyne, elle ne fait que parler du chanteur nocturne. Elle sait ses chansons, elle les répète, elle les met par écrit. Imprudente! Elle ne savait pas que l'amour s'introduisait ainsi dans son cœur, et sa nourrice, aussi imprudente qu'elle, ne la détournait pas de ces dangereuses distractions ; elle se plaisait à l'écouter. Bientôt la fille du roi n'a plus d'autre souci que celui du chanteur nocturne. Les jours et les nuits, elle ne cesse de gémir et de pleurer.

Héraclès résolut de savoir enfin quel était cet habile chanteur. Il donne une fête dans son palais; espérant reconnaître la voix du chantre invisible. La fête commence, la musique se fait entendre; le roi et sa fille donnent une égale attention aux voix : ils ne retrouvent pas celle qu'ils cherchent. Erotocritos, qui assistait à la fête, se garde bien d'ouvrir la bouche: il se contente de fixer ses yeux sur Arétusa. Il est tantôt de feu et tantôt de glace.

Le roi,qui s'est trompé, recourt à un autre moyen. XI< appelle à lui dix de ses gardes du corps; il leur dit d'aller se mettre en embuscade et de saisir le musicien au moment où il commence à jouer de son luth. Il faut qu'ils s'emparent de sa personne, et le conduisent au palais.'

Les dix soldats sont embusqués; après une heure d'attente, ils voient le musicien qui s'avance avec son compagnon. Il commence ses doux chants en s'accompagnant de son luth. Sâ voix plus que jamais avait la mélodie du rossignol. Déjà l'aube approchait. Les gardes sortent de leur embuscade. Érotocritos, qui les a vus, brise son luth ; il s'apprête à se défendre; il excite son ami Polydore aie soutenir. Cependant les hommes du roi s'avancent, ils félicitent le chanteur et veulent le conduire chez le roi. Érotocritos s'excuse sur l'heure de la nuit: les gardes tirent leurs épées. Les deux amis en font autant. Un combat terrible s'engage, deux des soldats sont tués, les huit autres sont blessés. Ils se sauvent, sans avoir reconnu les deux vainqueurs qui portaient de longues barbes postiches.

Le lendemain, le roi apprend de ses gardes l'échec qu'ils ont subi : il s'étonne de la vaillance des deux étrangers; quant aux soldats, ils aiment mieux qu'on leur coupe la tête que de retourner à la poursuite du chanteur. Si son luth a du charme, son épée a du feu et du poison, sa main est un tonnerre, son œil est la foudre.

Ces récits entrent au fond de l'âme d'Arétusa. Sa curiosité s'en augmente, sa passion en grandit. En vain elle appelle à son aide et la lecture et les travaux de l'aiguille : elle n'y prend aucun plaisir. Elle rejette les livres, elle repousse loin d'elle son métier.

« Nourrice, dit-elle à Phrosyne, j'ai un grand tourment dans l'âme, et ces chants, ces airs m'ont inspiré une excessive envie de connaître ce chanteur. Mais plutôt mourir que de rien faire d'inconvenant pour le voir. Toutefois, s'il était quelque moyen d'y parvenir j'en serais charmée, car ses chansons, son courage prouvent qu'il est d'une illustre maison. »

Une flèche empoisonnée n'eût pas plus cruellement frappé Phrosyne que ces paroles d'Arétusa. Elle appelle à son aide la sagesse, la prudence ; elle invoque tous les bons sentiments d'Arétusa. Nul n'est digne de sa main, qu'un fils de roi. Autour du palais il n'y a que des esclaves, ceux qui courent la nuit et chantent à des heures indues ne sont que des écervelés, auxquels personne ne fait attention, et folles sont celles qui les écoutent. «Crois-en mon expérience, je n'ai jamais dans ma jeunesse laissé l'amour me dominer et me prendre: c'est une fièvre pernicieuse qui exige une saignée immédiate pour que le malade n'en meure pas. Ne crois pas que jamais je me prête à de lâches complaisances; plutôt que de t'écouter.je me tuerai. Je sais où ces idées mènent ; bannis-les donc. »

Ces conseils firent une salutaire impression sur l'âme de la jeune fille. Son feu se calma un instant; mais il restait encore une étincelle.

Il restait le désir d'entendre les chants du soir; une nuit, deux nuits, trois nuits se passent sans que la voix tant désirée chante. Arétusa en sèche de chagrin; Phrosyne s'en réjouit.

Piqué de l'échec de ses gardes, le roi ne cesse de les aposter tous les soirs, mais Érotocritos est trop prudent pour se laisser prendre au piége. Ce silence forcé augmente sa passion, il cherche la solitude, il renonce à la chasse; ses parents ont observé le changement de son humeur; ils s'en inquiètent. Le jeune homme essaie en vain de se reprendre à la vie; il n'y peut trouver aucun charme, il n'aime que l'entretien de quelques vieillards

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