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Tel est, par exemple, Jacques deVitry. Cet historien, qui naquit à peu près entre 1170 et 1190 et mourut en 1244, a recueilli, dans son histoire des croisades, une quantité de récits et de détails qui montrent la crédulité naïve d'un voyageur beaucoup plus que le discernement d'un historien. Après une suite de merveilles bizarres qu'il débite sur les Indes, il a la bonne foi d'ajouter: « Tous les détails que je viens de raconter, en interrompant un moment mon récit historique, je les ai empruntés soit aux écrivains orientaux et à la Carte du monde, soit aux écrits des bienheureux Augustin et Isidore et aux livres de Pline et de Solin. » Ces sources étaient connues depuis longtemps, et là n'est pas pour moi l'originalité de Jacques de Vitry.

A côté de ces merveilles il en est d'autres qui se rattachent à notre Physiologos et qui peuvent en venir, ou venir de tout autre ouvrage semblable. Jacques de Vitry n'ignorait pas le grec. En voici la preuve : il parle d'une montagne noire sur laquelle habitent beaucoup d'ermites de races et de nations diverses, où sont plusieurs couvents tant grecs que latins. Il ajoute: « Comme elle est toute couverte de sources et de petits ruisseaux, on l'a nommée Néros, par ce que ce mot, en grec, veut dire eau, et les hommes simples etles laïques l'ont traduit par Noire en langue vulgaire. »

C'est déjàquelque chose que cette signification rendue à un mot défiguré par l'ignorance. Cette erreur redressée montre que Jacques de Vitry avait appris la langue vulgaire, puisque ce mot de vepov ne se retrouve que dans l'idiome du peuple. Nous avons mieux que cela encore: il assure qu'il a trouvé des livres divers dans les armoires des Latins, des Grecs et des Arabes. Tout le monde sait avec quelle défiance il faut accueillir ces assertions. Il n'y a pas de roman, quelque fabuleux qu'il soit, qui ne repose, s'il faut en croire son auteur, sur une histoire authentique. Sans doute, il faudrait se garder de prendre au mot Marbode, l'évêque de Rennes, lorsqu'il prétend devoir son lapidaire à un roi des Arabes, Evagre ou Evax, malgré la lettre certifiée conforme à'Evax à Tibère. Rien ne s'oppose toutefois à ce que nous croyions très-sincère et très-vraie la déclaration de Jacques de Vitry. Les livres abondaient en Orient, enfermés dans les armoires des moines ; il était naturel que Jacques, animé, comme il le dit, « du désir d'apprendre des choses nouvelles, » fouillât ces armoires, lût les livres qu'elles contenaient ou se les fît expliquer par les hôtes complaisants des monastères où il reçut l'hospitalité.

Jacques de Vitry donne beaucoup de détails qu'il a pu obtenir par son expérience personnelle. Tout ce qu'il dit de certains arbres, de certains fruits, il l'a sans doute vu de ses yeux. Il est bien loin cependant de. s'être imposé la loi de n'écrire que ce qu'il aurait vu. S'il parle du dictame, que les bêtes sauvages blessées d'une flèche recherchent pour se guérir, de la mandragore qui a quelque chose de la forme d'un homme, des montagnes d'or gardées par des dragons et par des griffons, on voit bien qu'il ne fait qu'enregistrer des fables venues de l'Orient et consacrées par l'imagination des Grecs. Il désigne plusieurs fois Alexandre, il emprunte à son histoire des traits merveilleux, qui rappellent les folies répandues dans l'antiquité sous le nom de Ctésias.

Il parle, comme Photius, de cette terrible mantichore ou martichore dont Ctésias dit qu'elle a la face de l'homme, la grandeur du lion et la peau rouge comme le cinabre. Parfois pourtant l'esprit de critique s'éveille en lui, même sur ces récits venus de l'Inde. « Quant aux oiseaux, dit-il, qu'Alexandre vit en Perse, qui rendaient la santé aux malades qu'ils regardaient en face, tandis que ceux sur lesquels ils ne voulaient pas tourner les regards mouraient sans aucun doute, et quant à ces autres oiseaux que saint Brendan vit sur un arbre très-grand et très-beau, et dont l'un lui répondit qu'ils étaient des esprits qui faisaient pénitence dans des corps d'oiseaux, je laisse à la sagesse du lecteur le soin de j uger si cela est vrai ou possible ('). »

Au reste, la position des chroniqueurs du moyen âge était des plus difficiles. Leur foi leur imposait la croyance à de telles merveilles qui, bien qu'en dehors des dogmes de l'Eglise, s'y rattachaient pourtant, qu'il leur était peu aisé de discerner le vrai d'avec le faux, le possible d'avec l'impossible. Si l'on admettait en Europe la véracité des pèlerins qui avaient visité le Purgatoire de saint Patrice ou des conteurs qui amplifiaient dans les romans les surprenantes féeries de la forêt deBroceliande, comment refuser d'admettre les légendes des Grecs ? Jacques de Vitry nous explique très-bien cet état de l'imagination en ces temps, lorsque, laissant à chacun la liberté de croire selon qu'il est pleinement persuadé dans son esprit, il ajoute : « Nous pensons qu'il n'y a aucun danger à croire les choses qui ne sont point contraires à la foi ou à la bonne morale. » C'est la négation de toute méthode scientifique.

Pline, saint Augustin, Isidore de Séville, que Jacques de Vitry cite comme ses auteurs, nous indiquent la source d'un grand nombre de détails mis en œuvre par l'historien des croisades. On peut croire qu'il a consulté d'autres écrits vraiment originaux et dus aux Grecs. Quelques lignes de lui sur les onces rappellent et résument, pour ainsi dire, le morceau inédit que M. Miller a publié dans VAnnuaire de V'Association pour l'encouragement des études grecques en

(') Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, Jacques de Vitry, trad. de M. Guizot, p. 200.

France en 1872. Sur ce point, il a profité, soit d'une expérience personnelle, soit des renseignements que des chasseurs lui ont transmis.

Mais c'est surtout au Physiologos qu'il a fait les plus larges emprunts. Tous les animaux qu'on trouve d'ordinaire dans ces traités d'histoire naturelle, Jacques de Vitry en donne la description comme s'il les avait vus. On trouve, dit-il, dans les contrées de l'Orient des oiseaux admirables qu'on ne voit nulle autre part, et il cite le phénix et les sirènes. Il parle du lion et de ses ruses, de la panthère et de l'odeur extrêmement suave qui sort de son gosier, de l'éléphant et de la manière de les prendre, du serpent, qui fuit devant l'homme nu, presque dans les mêmes termes que notre poëme. Il n'a pas vu Vonocentaure, que saint Jérôme et l'auteur du Physiologos en vers appellent hippocentaure, mais il écrit : « Vonocentaure est, dit-on, un animal monstrueux et à double forme, ayant la tête comme celle d'un âne et le corps à peu près comme celui de l'homme. »

Je ne prolongerai pas davantage ces rapprochements; l'histoire de Jacques de Vitry fait partie dela collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, publiés par M. Guizot('), et chacun pourra vérifier ce que j'avance. Je ferai remarquer, en terminant, que Jacques de Vitry ne manque jamais de citer les mots grecs qui désignent les animaux dont il parle; on doit y voir, je pense, la preuve qu'il n'ignorait pas tout-à-fait cette langue et qu'il était à même de consulter les textes originaux.

Est-ce à dire maintenant que Jacques de Vitry ait popularisé en France ces notions de zoologie fabuleuse? non, sans doute. Elles étaient connues bien avant lui. Le Physiologus attribué à Hildebert de Lavardin, évêque du Mans, le Bestiaire de Philippe de Than, celui

(') Il n'y en a que des extraits.

de Richard Fourni val, avaient devancé de beaucoup la relation du voyageur. Seulement il a pu servir au clerc de Normandie du nom de Guillaume, qui paraît au treizième siècle avoir donné une forme définitive à des légendes propagées par les prédicateurs; il a pu servir aussi aux compilations de Vincent de Beauvais et d'Albert le Grand, qui enregistrent ces mêmes fables, sans dédaigner les allégories et le sens moral auxquels elles donnent lieu. N'est-il pas aussi fort digne de remarque qu'entre saint Epiphane, dont l'ouvrage semble être le point de départ de cette zoologie chrétienne, et Jacques de Vitry, qui se flatte d'avoir lu les livres des Orientaux et des Grecs, nous trouvions, dans les manuscrits de notre Bibliothèque nationale, un poëme en vers grecs qui semble être un des agents qui ont servi à la transmission de ces fables et de ces allégories pieuses? C'est par ce titre qu'il se recommande à l'attention des lecteurs.

ANALYSE SOMMAIRE DU POÈME.

I.

L'Eléphant.

Le plus grand des animaux, usage qu'il fait de sa trompe, raideur de ses jambes, efïetde la mandragore sur un couple d'éléphants, temps de la gestation, petits des éléphants déposés dans l'eau. Ruses des chasseurs pour prendre ces animaux, secours qu'ils reçoivent de leurs semblables. —Moralisation. Ressemblance entre Adam et Eve, application du mystère de laRédemption.

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