Imágenes de página
PDF
ePub

Le dominicain Jofroi de Waterford est plus hardi; il n'hésite pas, de sa propre autorité, à le mettre dans la gloire et dans le bonheur; il en fait un élu de Dieu.

Après ce grand hommage, qui consacre devant l'Éternel la science du philosophe, on ne s'étonnera pas que Jofroi attribue au savoir du Stagirite toutes sortes d'heureux effets dans le cercle des événements humains. Jofroi ne balance donc pas à faire du précepteur d'Alexandre une sorte de Mentor dont la présence gardait son disciple de tout danger. Une fois éloigné de son maître, Alexandre ne pouvait qu'éprouver malheur. S'il mourut à Babylone, c'est qu'Aristote l'avait délaissé pour se livrer à l'étude. « Tant cum estoit Aristotles lez Alixandre asez estoit sain et vioubles (viable). Mais puis ke il, ensus de li, fu entendans a l'estude fu Alixandres envenimez. »

Ne nous étonnons pas non plus d'entendre dire que le conquérant dut toutes ses victoires à son maître. « Par le consel Aristotle conquist il citez et signories, et toz venqui et pluisors roames gaaingna, et de tout le monde tute la roautei. Dont li renons de li par tout le monde s'espandi. Si ke touz li mondes et toutes gens a son empire et a son comandement furent suges, Arabis et Persans et tout li autre jusques en Inde quest la fin du monde en l'Orient, si que nulle gent n'osoit n'en dit n'en fait contrester a sa volentei ('). »

(') Le manuscrit syriaque dont nous avons parlé plus haut ne semble pas donner de la sagesse d'Aristote une aussi belle idée; il nous le montre en défaut sur la fondation d'Alexandrie dans l'anecdotâ suivante: «And when Aristotle, the teacher of Alexander, heard about the building of this city. he sent to him : "No, master, do not begin to build so large and spacious city, and place in it men of various countries and different tongues, lest they revolt from serving you, and take the city from you. And moreover, if the city should make a feast and sports, herald s could in several days only give notice among the people. Aud if ail the world assemble, and ail the barleybread that exists in your dominions, be collected io one place for provision, they, will not sufflee for food for the people in it."»

Reprenant cette fable déjà vieille du commerce épistolaire qui ne cessa d'exister entre le maître et l'élève, Jofroi nous donne deux échantillons de cette correspondance : « Aristotles envoa pluisors epistles a Alixandre des quez ceste est une et fait a entendre tout le livre du gouvernement des rois.—L'oquoison deceste epistle fu teile. Quant Alixandre avoit Perse conquise, por ce que acun du peuple contre lui furent revelei (p. e. rebelei), envoa ses epistles a Aristotles en ceste forme : « A noble maistre de droiture gouverneor de veritée Aristotle, le sien deciple Alixandre, salus. A ta cointise fai a savoir que je ai trové en la terre de Perse une gent plaine de raison et de parfont entendement et de perchant engin ke sur autres convoitent la signorie, por quoi les pensâmes toz destruire. Ce que toi iert avis sor chou nos fais asavoir par tes lettres.»

«A qui Aristotles ensi respondi: « Se vospoez changier l'air et l'èvve de cette terre et surque tout l'ordenement des citez, parfaites vostre propos. Se ce non, governez les avoic bienvoilhance et debonnaireteiz; car se chou fachiez avoir poez esperance avoic l'aide de Deu que tout serunt obeissans, et gouverner les poez en bone pais. » Et quant Alixandre out recheue l'espitre tist solom son consel par quo ceux de Perse li furent suges plus que nulle gens. »

La Perse vaincue, Alexandre vole dans l'Inde, tandis qu'Aristote «fu demorez en Gresce a l'estude». Mais le roi ne pouvait se passer de ses conseils. Une fois de plus, il députa vers son maître en le priant de venir auprès de lui; mais le studieux philosophe, qui ne pouvait « en bonne manière l'estude gerpir, rescrist al roi en ceste forme: « 0 flz tres gloirious, tres droituriers empereres, Dieus te conserve en santé de veritei et de droiture et de vertu, et encor referme toz apetis bestiaus, et ton engin alume al service et a l'onor de li. T'epistre ai recheueavoic due reverence et honor ou plaillement entendi quel desir as de ma presence, mais por ce que a vos ore ne pui venir t'envoie ceste epistre en qui toi poras consillier com se avec toi fuisse. Carla hauteté de ton engin pora ligierement porter la parfondeté de sutilitei, et petite ramembrance de savoir en pluisors voes de veritei te pora estre guide ...»

Cette lettre, qui commence au folio 84, verso, qui s'achève au folio 125, verso, et se complète par un traité intitulé : de la Physionomie, « science à juger mœurs et maniere de gens selon les signes qui perent en fachon de cors, et noméement du visage et de la vois et de la colour, » est le livre fameux le Secret des secrets, ou « le Livre de Governement de rois et de princes, lequel Aristotles envoia al grant roi Alexandre».

L'auteur de ce travail, tout en déclarant avoir translaté en romans « cel livre ki fu translatei de grec en arabic, et de rechief de arabic en latin, » reconnaît que lui-même et son compagnon Servais Copale ne s'en sont pas tenus seulement au texte de l'ouvrage: «Plusieurs bonnes choses avons entées d'estoires antives et de philosophie, et nostre garant avons amenei fors pris pois de lus. Et fait a savoir que ce que y avons mis de la nature et la diversitez de viandes et de boires est translatez des livres Isaac qui sunt appellez Dietes universelles et particuliers (l). »

On voit avec quelle liberté on arrangeait un traité qu'on donnait comme l'ouvrage d'Aristote. Victor Le Clerc, quiaétudié ce traitéau tome XXI de V Histoire littéraire de la France, a raison de remarquer, p. 225, qu'on a fait dire au philosophe grec, pendant des siècles, tout ce qu'on a voulu. Rien ne marque mieux le singulier état des esprits que « les idées incompatibles avec

[ocr errors]

le nom du philosophe grec » qu'on lui prête dans les livres attribués à sa science. Jofroi de Waterford n'éprouve aucun scrupule « à lui faire citer dans une même page saint Bernard, Végèce et Salomon», sans oublier Sénèque et Valère Maxime ('). « Visougetei estuet prince avoir maiement, porquoi distVegeceel livre de chevalerie... Et te reconte Valoire en son septime livre... Por quoi corn dist Senesques: fu appelez le siècle d'or quant de sages gens furent governés les Roames... Salemons el livre de science prise savoir en roi, etc. »

Les premiers de ces enseignements, dit Victor Le Clerc, que l'on suppose rédigés pour Alexandre, sont des lieux communs sur le gouvernement des peuples, trois et quatre fois plus longs que dans le texte latin, et qui ont peu de rapport avec la Politique d'Aristote.... Suivent des préceptes de santé, mêlés de considérations astrologiques et des plus incroyables recettes, entre lesquelles cependant nous n'avons point trouvé celle qu'exprime ainsi la traduction dédiée par Philippe à son évêque: « Si sentis gravedinem in stomacho et in ventre tortiones, tune medicina est ponere super ventrem camisiam calidam ponderosam, aut amplecti puellam calidam speciosam. » A quoi le traducteur italien, Jean Manente, substitue ces mots: « Adunque se tu hai gravezza allo stomacho ed al ventre, alhora farai tal medicina ; metterati soprail corpo unacamicia calda e pesante, ed abbraciarai e strigneraiti sopra lo stomacho uno guancialetto pieno di piuma, o cosa simile(*). » La pudeur de Jofroi s'est montrée encore

(') Fol. 90.

(2) L'auteur ajoute: Nous apprenons de notre savant confrère. M. Reinaud, que Philippe n'avait été aussi que le traducteur Adèle du conseil que donne Aristotc dans le texte arabe à son disciple Alexandre. Voici ce qu'on lit dans le manuscrit arabe 944. fol. 16 v»: « S'il sent un poids dans ses côtes, « il fera bien de placer sur son ventre une étoffe pesante de la ville de Mérou (dans le Korassan)... « Et la suite du texte latin.

plus sevère : il a tout effacé. Parmi les autres traductions françaises, celle du manuscrit 7068 (nouv. 571) se borne à la chemise chaude; le n° 7062 ne supprime rien.

Un des préceptes les plus curieux, parce qu'il est empreint du merveilleux si cher aux imaginations du moyen âge, c'est celui que donne Aristote à son élève d'avoir avec lui « le cor de Temesteus ». Cet instrument, nous le savons par l'éditeur de la version latine imprimée à Bologne en 1501, était composé de plusieurs métaux sonores ; il pouvait s'entendre à soixante milles et il était porté par soixante hommes. Jofroi de Waterford ne dit que la moitié de ces belles ehoses, comme le fait observer Victor Le Clerc. Il ne révoque pas en doute pourtant la vertu singulière de ce cornet quand il dit à son disciple : « Et toi convient avoir avoiques toi l'estrument que Temesteus fist, car ce cor vaudra a asembler mout de peuple sodainement en un jour ou en moindre hore, por acune grant besoingne. Cest instrument puet om oir de .lx. milles loins (') ».

Crédule aur ce point, il ne pense pas pourtant devoir suivre son texte et attribuer à la sagesse d'Aristote des fables comme celle qui donne à certaine pierre la vertu de faire fuir les ennemis devant celui qui la porte. Son bon sens se révolte. Sous cette rubrique: Une ramembrance de pierres et (Verbes et d'arbres, il écrit ce qui suit: « Des proprietez et qualitez et vertus d'acunes erbes promet cest livre a determiner en cest lieu, mais solonc la veritei, quant il dit en cest lieu de pieres et d'arbres est faus, et plus resemble fable que veritei ou philosophie etce sevent tous les clercs qui bien entendent le latin. Autres choses ichy mises qui sunt de petite value. Entre autres choses il conte qu'il est une piere

(') Fol. 135, r., col. %.

« AnteriorContinuar »