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de l'orthodoxie. La témérité se mêlait le plus souvent à ces discussions. Le nom d'Aristote en pâlissait. Le syllogisme était en mauvaise réputation près de beaucoup de juges. L'art d'Aristote semblait tenir à la magie, aux sciences occultes. On disait d'Albert le Grand, qui avait tant étudié le péripatéticien : « Magnus in magia, major inphilosophia, maximus in theologia. » Roger Bacon n'avait pas échappé au même reproche pour la même raison. Michel Scot, traducteur d'Aristote, avait eu la réputation d'être magicien. Dante disait dans VEnfer (*):

Quell' altro, che ne' fianchi è cosi poco,
Michéle Scoto fu, che veramente
Delie magiche frode seppe il giuoco.

Boccace disait dans son Décaméron (*):

Dovete adunque, disse Bruno, Maestro mio dolciato, sapere, che egli non ha ancora guari, che in questa città fu un gran maestro in nigromanzia, il quale ebbe nome Michéle Scotto.

Les dialecticiens « quorum Aristotelesprincepsest», suivant Gauthier de Saint-Victor, passaient pour faire une œuvre périlleuse et presque infernale. Dante (3) fait dire au diable qu'il est logicien:

Tu non pensavi ch'io loïco fossi.

Il était difficile de penser autrement, quand on voyait un sophiste se faire fort de prouver que Dieu n'existe pas. C'est ce qu'on lit en effet, au début des Thèses impossibles de Siger : « Convocatis sapientibus Studii Parisiensis, proposuit Sophista quidam impossibilia

(') C. XX, v. la fin.

('-) Ottava giornata, nov. IX.

f») Tnf., ch. XXVII. 2, 123.

multa probare et defendere. Quorum primum fuit, Deum non esse... Probabat tamen id multipliciter. » On comprend sans peine qu'il circulât dans le peuple des écoliers des légendes destinées à leur faire prendre en horreur la témérité des dialecticiens. On racontait des apparitions d'un certain genre, qui n'avaient d'autre but que d'effrayer les maîtres et leurs élèves. On lit dans les gloses manuscrites du dixième chant du Paradis de Dante, copiées par André d'Orviète en 1389: « Le poëte dit que saint Thomas lui fit voir encore l'âme de Sigier de Bramant, docteur moderne de Paris, qui y professa longtemps la logique. Il était infidèle, et c'est à lui qu'arriva ce que je vais raconter. Un de ses disciples, qui venait de mourir, lui apparut une nuit en songe, tout couvert de sophismes, et lui dit combien il souffrait en enfer. Pour lui donner une idée de ses peines, il lui demanda d'ouvrir la main, et y versa une goutte de sueur, si vive et si cuisante, que Siger s'éveilla, quitta dès ce moment les écoles, se fit baptiser, et, devenu le saint ami de Dieu, s'efforça toujours d'assujettir les doctrines des philosophes à la sainte foi catholique ('). « Dice che li mostrô ancora l'anima di Sigieri di Bramante (lisez di Brabante), il quale era valentissimo huomo in tutte le scienze, ed era infidele, ed era dottore in Parigi, e si li occorse che, essendo morto uno di suoi scolari, si li apparve una notte in visione, e si li mostrô come elli sosteneva assai pene, e fra l'altre pene che li mostrô, si li fece tenere la man aperta, e si li goccilô una gocciata di sudore in su la mano di quello che di dosso li usciva, e fu si cocente che, a quella pena cosi fatta, questo Sigieri si destô, e per questa si fatta coscione elli abandonô lo studio, e si si batizô, e diventô

(') Ms. fr. n* 2679, fol. 120. cité par les rédacteurs de VHist. litt. dela France, t. XXI. p. 114.

santo amico di Dio, e sempre si sforzô à dovere fermare i detti di filosofi alla santa fè cattolica. »

Ces légendes effrayantes n'empêchaient pas des hommes actifs et laborieux de s'exercer à traduire les œuvres d'Aristote. Plusieurs abordaient directement le texte grec. Il faut surtout signaler parmi ces traducteurs, plus ardents qu'exacts, des membres de l'ordre des frères prêcheurs. Ces religieux, zélés missionnaires, avaient pour règle de s'instruire dans la langue du peuple qu'ils allaient évangéliser. Ils comptèrent parmi eux, au XIIIe siècle, plusieurs religieux sachant le grec; ils tenaient à faire traduire en cette langue les ouvrages dont pouvait s'honorer leur communauté. Ils avaient deux maisons à Constantinople, « et envoyaient de là des prédicateurs dans tout l'Orient ('). »

Cependant la connaissance du grec n'a pu donner aux savants du moyen âge la critique qui leur a toujours fait défaut. Des traducteurs comme le dominicain Jofroi de Waterford ne savaient pas discerner avec netteté les livres apocryphes des livres authentiques du grand philosophe grec. Ils n'étaient pas plus coupables en cela que les grammairiens des derniers temps de la littérature hellénique; mais leurs erreurs prenaient quelque chose de singulièrement étrange. L'admiration de Jofroi de Waterford pour Aristote, le commerce direct qu'il pouvait avoir avec les manuscrits venus de Constantinople ou avec « les exemplaires de Paris », ne l'ont pas empêché de prendre pour une œuvre du précepteur d'Alexandre le livre fameux intitulé le Secret des secrets, Secretum secretorum, ou de Regimine Principum.

Déjà, avant le XIIIe siècle, Philippe, clerc de l'Église de Tripoli, en avait donné une version latine que saint

(») Hist, titt. de la France, t. XXI, p. 216.

Thomas, Roger Bacon, Albert le Grand, ont quelquefois citée. Ce livre nous revient de droit dans ce travail, puisqu'il est donné par le traducteur comme un traité de gouvernement et de conduite tant privée que politique, envoyé par Aristote à son royal élève vainqueur de la Perse.

Le premier chapitre de ce livre est curieux; il est intitulé : de la Louenge Aristotle. Nous y voyons qu'il fut adressé « par Aristotle, princes des philosophes, li fiuz de Nichomache de Machedoine, al sieu deciple Alixandre li rei renomez, qui fiuz eree Philippe li rei de Machedoine ('). » Nous y apprenons qu'Alexandre avait, dit-on, « deux cornes en semblance (2). »

« Car ausi comme nature aporvues a acune manière de bestes cornes en lieu d'armes por soi deffendre et (farder, fait a entendre que de il. choses fn donné : sens ce ne se pot provinces bien garder et son roame a droit guier : c'est à direpovoir et savoir. »

Ces dons précieux du ciel n'auraient pas suffi seuls à Alexandre, car Aristote l'a puissamment secondé de son amitié, de ses conseils, de son dévouement. «... Aristotles a Alixandres fu druz amis et chiers, et por ce le fist il maistre et consilhier de son roame et chief de son consel; car il estoit hons de grant consel et de parfonde lettreure et de perchant entendement, et bien savoit les lois. De haute noureture estoit, bien esprovez et apris de toutes manières de sciences, visouges (sagesse), de grant amor, courtes et humles, et molt ama droiture et verité. »

Ce magnifique éloge des vertus humaines d'Aristote ne pouvait longtemps continuer sans qu'il s'y mêlât

(') Ms fr. n« 1822, p. 84, ancien 7856, 3, 3, col. 1.

(*) Certaines monnaies d'Alexandre le représentent avec des cornes de bélier, et aujourd'hui encore les Grecs modernes, qui confondent Iskander et Skanderbcg avec Alexandre, l'appellent « le Cornu. »

quelque chose de miraculeux; et, en effet, l'écrivain ajoute aussitôt : « Et por ce le tindrent pluisor a un prophete. Et est trovez es antif escris de grigois ke dieus son angle li tramist, ki li dist : Miex te nomerai angle ke home. — De lui sunt pluisors merveilles et oivres estraingnes, ke trop me seroit a conter ou a escrire. Por quoi de sa mort troive lom escrit diversement. Car li uns dient qu'il monta en ciel en semblance d'une flambe. Et de ce ne se doit nus esmervilher tot fuist il paiens, car toz ceus ki devant la venue ou la naisence de Jhesu Crist tindrent la loi de nature corne Job et pluisors autres furent savei. »

Dante, théologien plus rigoureux, se contentera de mettre Aristote en compagnie de tous les justes qui ont précédé Jésus-Christ. Dans le cercle où il rassemble Abel, Noé, Moïse, Abraham, Homère, Horace, Ovide et Lucain, Camille et Penthésilée, il n'y a ni peine ni douleur; le seul chagrin qui tourmente ces justes d'avant la loi de grâce, c'est de vivre dans le désir sans espérance:

E sol di tanto offesi,
Che senza speme vivemo in disio (').

Dans cet asile, Dante fera au philosophe grec une place d'honneur. Il le mettra au centre de la famille philosophique, en lui donnant la supériorité sur Socrate et Platon, ceux qui s'approchent le plus de lui:

Poichè innalzai un poco più le ciglia,
Vidi '1 Maestro di color che sanno,
Seder tra fllosofica famiglia.

Tutti lo miran, tutti onor gli fanno.
Quivi vid' io e Socrate, e Platone,
Che' nnanzi gli altri più presso gli stanno.

(i) c. IV.

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