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On peut trouver l'écho affaibli de ces légendes, encore judicieuses, dans la lettre d'Alexandre a Aristote, insérée par le Pseudo-Callisthène au chapitre XVIIe du livre'III. C'est un amas de fables; partout des prodiges et des monstres. Les animaux y dépassent toute proportion naturelle; les hommes y vivent d'une manière invraisemblable ; les eaux y ont des propriétés étranges, les arbres y rendent des oracles. Il sort de la merdes êtres gigantesques, la terre produit des roseaux énormes, les astres y sont sujets à des éclipses surprenantes, les fleuves y roulent des eaux plus amères que l'ellébore. Toutes les lois du monde ordinaire y sont renversées. La nature travaille dans ces régions sur un plan insensé. Des sangliers plus grands que des lions ont des défenses d'une coudée de long. Certains animaux confondent en eux la nature du taureau et celle de l'éléphant. Les hommes eux-mêmes ont six mains, des pieds étranges dont la forme bizarre se devine à peine à travers les altérations d'un texte où la langue prend à son tour les libertés les plus inattendues dans la composition des mots. Le vent renverse les tentes et les abris, couche à terre des files entières de soldats.

Alexandre arrive à des villes où nul étranger n'a jamais mis le pied. Pour comble de merveilles, on lui montre des arbres dont la forme rappelle celle des cyprès; ils sont doués du langage humain. Ils parlent trois fois le jour: au lever du soleil, à midi, le soir. Ce sont ces arbres qui prédisent à Alexandre l'heure prochaine de sa mort dans Babylone.

Telle est la substancè de cette nouvelle lettre envoyée à Aristote. On peut, en prenant Arrien, dans son histoire de l'Inde, retrouver les premières esquisses de ces tableaux d'une fantaisie déréglée. En faisant voyager Néarque à travers l'Inde, l'historien consigne dans son journal une quantité de faits sur les serpents, les baleines, les fourmis, les perroquets, les fleuves que Pline, que Strabon, que Pomponius Mêla, que Solin, ont acceptés avec trop de confiance, sans prévoir qu'il viendrait un temps où l'on renchérirait encore sur ces histoires fabuleuses. Il est vrai que le PseudoCallisthène enlevait à ceux qui le suivraient toute possibilité de le dépasser dans l'invraisemblable ou dans l'absurde. Mais il leur laissait toute liberté de le copier. Pas un ne s'en est fait faute. Ils célébreront, tous à la suite, les faits de cet Alexandre ki fu

Rois et bon clers de grant vertu

Ki s'en ala par mainte terre

Plus pour cerkier et por enquerre...

Ils se donneront bien garde d'oublier de parler de Ynde et de ses coses, de ses diversités, des serpents de l'Inde et des arbres fès quiparlérent à Alixandre(').Endonnant au roi macédonien cette vaste curiosité, en lui attribuant ce titre de bons clers, on se plaisait à reconnaître les effets de sa première éducation. Il devait cet amour de la science au précepteur que Dante appelait avec respect « le maître de ceux qui savent, il maestro di coloro chi sanno ».

Il était juste qu'Aristote écrivît lui-même à son élève. La narration latine attribuée à Valérius nous transmet unedeces lettres : c'est une suite de pompeux éloges adressés à ce victorieux, qui a triomphé nonseulement des hommes, mais encore de toutes les difficultés que le ciel opposait à ses efforts. Il lui applique le vers dans lequel Homère désigne Ulysse comme ayant vu les mœurs et les villes de beaucoup d'hommes; il le félicite, en citant un autre vers d'Homère, d'avoir

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porté ses armes et sa puissance de l'endroit où le soleil se lève jusqu'à celui où il plonge dans l'onde sa tête étincelante.

Voilà ce qu'était devenue, vers la tin du quatrième siècle ou vers le commencement du cinquième après Jésus-Christ, la figure du grand philosophe grec. Elle conserve encore quelque chose de la gravité que l'histoire est disposée à lui accorder. Cependant on ne peut nier que le précepteur d'Alexandre ne joue un rôle plus modeste et plus petit qu'il ne convient à sa réputation et à la valeur de son génie. C'est se faire une bien pauvre idée de sa science que de lui envoyer du fond de l'Inde des renseignements si menteurs, des contes si fabuleux sur des merveilles impossibles et contraires à la nature. Néanmoins la conception du PseudoCallisthène s'accommodait si bien à la faiblesse des esprits, que ses récits dépourvus de sens, mais embellis d'un faux lustre d'extravagance, ont eu le plus grand succès. Traduits du grec en latin, ils ont suscité dans la littérature française des épopées célèbres, et contribué à répandre parmi le peuple de nouvelles erreurs sur le génie d'Aristote, erreurs dont les savants mêmes ne se sont pas toujours préservés.

Avant d'aborder cette autre partie de mon étude, je dois m'arrêter quelque temps sur des compositions en grec vulgaire, qui ne sont qu'un remaniement du Pseudo-Callisthène. J'en ai trois sous les yeux : deux sont en prose; la troisième est en vers rimés; les unes et les autres sont anonymes. On attribue pourtant à Démétrios Zénos la traduction rimée. La première édition s'annonce sous ce titre : Air^ais 'AXeijàvSpou Too MaxeSévoç, raptéyjsuaa Tôv (îi'ov aùToO, Toùç Toxéfxouç, Tàç àvyaOi'aç, Tà xaTopOwj/.ai;a, Toùç Totouç biœO rapiwSeua-e, oixoO Se xat Tôv ôavaTôV aùToO, xai àXXa uXeîata uavu rapi'epya xal cijpafa. Neaxrci Tuucuôeîaa xat èuifJieXwç Siopôwôeïaa. Venise, 1780. La seconde, imprimée à Venise en 1866, n'est que la reproduction de la première, avec une disposition nouvelle des sections ou chapitres, et des corrections faites au texte de 1780.

Dans ces deux éditions, nous retrouvons la version du Pseudo-Callisthène écrite en langue romaïque, pour un peuple qui a perdu les traditions du langage littéral. C'est une sorte de contrefaçon vulgaire d'un roman qui rappelle la rédaction des Quatre fils Ay mon et même des poëmes sur Alexandre, dont la bibliothèque bleue de la veuve Oudot a fourni si longtemps nos campagnes et nos provinces. On peut donc s'attendre à voir dans ces récits se transformer encore le caractère d'Aristote et l'idée de ses rapports avec le fils de Philippe.

Et d'abord, il n'est plus question d'aucun des maîtres d'Alexandre dont l'histoire, même fabuleuse de Callisthène, nous avait conservé les noms. Aristote est seul chargé du soin de cette éducation; pourtant, il aura comme collaborateur, pour l'étude de l'astronomie, ce singulier personnage, Nectanébo, roi détrôné d'Egypte, magicien artificieux, que le Pseudo-Callisthène nous a fait connaître. Aristote enseigne les lettres. En peu d'années son disciple apprend la grammaire, la rhétorique, la philosophie, et fait dans ces sciences de rapides progrès. L'idée d'une éducation particulière et royale s'efface dans ce pauvre récit. L'auteur n'imagine plus qu'une école ordinaire où sont réunis, sans distinction et sans choix, des enfants de tous les rangs. Ces condisciples d'Alexandre admirent sa facilité à s'instruire, portent envie à ses progrès et tâchent de les égaler. Quand le goût fut venu au jeune prince d'apprendre l'astronomie, Aristote dut partager la journée avec Nectanébo. La matinée lui appartenait, le soir fut pour l'Egyptien: 'A-no Sè ia.yô ewç tô Yeofjux èurjY*'Vev eiç Tov TOvrçpôv NextavaSov.

L'épreuve qu'Aristote a fait subir à, l'esprit d'Alexandre, pour s'assurer de la solidité de son jugement et de la bonté de son cœur, est singulièrement travestie dans le roman populaire; il en est de même des combats ou déjà s'annonçait la vaillance du futur conquérant du monde. Nous n'en voyons plus ici qu'un misérable tableau. Un jour, est-il dit, Aristote réunit tous les enfants de son école ayant le même âge; il les partage en deux groupes, armechaeun de ceux qui le composent d'un bâton. D'un côté Alexandre commande, de l'autre c'est Ptolémée. Aristote donne le signal. Le combat s'engage; le fils de Philippe s'élance au milieu des rangs ennemis, et, en moins de rien, il a remporté sur eux sa première victoire. Le Stagirite y voit le présage de beaucoup d'autres; il en augure la future grandeur de son élève. Il n'est pas moins satisfait de la réponse d'Alexandre, qui n'a pas ici la même prudence que dans, le Pseudc—Callisthène, mais promet plus naïvement au philosophe un avenir plein de magnificence et de grandeur, si jamais son disciple arrive au trône: AiSâoxaXe, àvtaioç yévrj aîrcà Gtog Xéyeiç, xal yi'vio aO^oxpaTcup TOO xodfxou SXou, èaéva OéXio ai xajxei fxéyav à'vôpioTOV, và rptu •navTa fxei;' èpiva. Kaî ô 'AptaToTéXYjç toG elue. Xaîpe Xotirov 'AXéïjavSpe AOToxpaTwp, Sut eiç èaéva ôéxei ExÔei To (3aai7.eiovvà è£ouaiaatj; SXov tôv xsafxov ('). La conception et la langue ont marché du même pas, et sont l'une et l'autre descendues, on le voit, assez bas.

Aristote ne paraît plus dans la narration que sur les bords du fleuve Kassandra. en Macédoine. Il vient avec Olympias rendre hommage au guerrier victorieux, dont il reçoit de magnifiques présents.

Une particularité de cette version, c'est qu'au lieu d'une lettre à Aristote, comme dans le Pseudo-Callis

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