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cherche dans ce roman les passages qui concernent le précepteur d'Alexandre le Grand. L'enfant royal est né. Philippe, qui s'est résigné à l'accepter pour le sien, l'entoure aussitôt de gouverneurs et de maîtres. Il lui fait, comme on le dit des princes, une maison. Laniké, sœur de Mêlas, est sa nourrice; son gouverneur, Léonidas; son maître de littérature, Polynice; de musique, Leucippe. Ménéclès lui enseignera la géométrie, Anaximène la rhétorique, Aristote la philosophie (').

Nous le voyons bientôt aux mains d'Aristote tout seul. Cependant il n'est pas Tunique élève du philosophe; d'autres enfants partagent ses études. Ce sont des fils de rois que la réputation du maître a sans doute attirés auprès de lui. Pour éprouver leur esprit en même temps que leur cœur, le philosophe s'avise un jour de les interroger à tour de rôle sur cette question délicate: « Quand vous aurez hérité du trône de votre père, que me donnerez-vous, à moi, votre maître?» L'un répond: « Vous vivrez avec moi, vous partagerez mon pouvoir; je vous rendrai glorieux entre tous. » Un autre: « Vous serez mon ministre, mon conseiller dans toutes les questions. » Il en vient à Alexandre, et celui-ci lui répond d'un esprit fort avisé: « Vous m'interrogez sur ce que je ferai. Personne n'est maître de l'avenir; mais je vous donnerai tout ce que l'heure présente me permettra de vous donner. » Aristote se montra charmé de ce sens profond; il s'écria avec

des compositions venues de pays différents et imaginées à des époques très différentes. Je renvoie le lecteur à un article du journal Of the American Oriental Society, fourth vol., n. 11, dont je dois connaissance à notre savant confrère M. Carrière, de l'Ecole des langues orientales : Notice of a life of Alexander the Great translated from the syriac, by Rev. Dr. Justin Perkins, missionary of the American among the nestorians voith extracts from the same,by TheodoreWoolsey... Voir aussi Guillaume Favre, Recherches sur les histoires fabuleuses d'Alexandre le Grand, 182JM830. Genève; et la Thèse de M. Talbot. (') L. I, c. XIH.

bonheur: « Très-bien, prince du monde, vous serez un grand roi! »

La version latine du Pseudo-Callisthène s'écarte ici du texte grec pour rapporter quelques détails plus intimes sur cette nourriture d'Alexandre par Aristote. L'auteur se figure Alexandre éloigné de ses parents, vivant avec Aristote et sa maison, loin des regards paternels. Zeuxis, un de ses officiers, fait au roi et à la reine un rapport secret sur les dépenses de leur fils. Il les trouve exagérées, et la famille royale s'empresse d'en avertir Aristote; non sans un léger blâme, quelque voilé qu'il soit, pour le précepteur du prince peu soucieux d'économie. Aristote s'empresse de se justifier. Il répond « que son élève ne fait rien qui ne soit digne de lui-même, digne de son maître. » Il propose qu'on mette à l'épreuve le caractère de son pupille, et qu'on s'assure en même temps des progrès qu'il a faits dans la science. Puis il dit à Alexandre: « Votre père et votre mère se plaignent, en m'écrivant, de la façon un peu légère dont vous dépensez ce qu'ils vous envoient pour votre entretien. Je ne crois pas cependant que vous fassiez rien qui ne soit bienséant et pour vous et pour vos parents. — Vous savez, reprit Alexandre, que la pension de ma famille ne répond pas à la dignité de leur rang non plus qu'à celle du mien... » L'auteur de ce récit prétend qu'il subsiste une lettre de Philippe et d'Olympias à leur fils, pour lui recommander l'économie dans la dépense et pour l'engager à rester digne du bon témoignage qu'Aristote rend de sa conduite. L'on possède aussi, suivant lui, la lettre d'Alexandre à ses parents. Il leur avoue sans détour qu'ils ne lui font pas une pension qui réponde à leur fortune et à leur rang; « quant à lui, il dépensera ce qu'on lui donnera avec la largesse qui sied à un prince; il ne démentira point par sa conduite les bons témoignages d'Aristote; du reste, au lieu d'écouter les rapports des étrangers, on eût mieux fait de s'adresser à lui. »

Ces détails domestiques, dont la petitesse s'accorde mal avec la gravité de l'histoire, semblent reproduire une anecdote qu'on lit dans les biographies d'Alexandre. Le jeune prince, dans un sacrifice, jetait à pleines mains l'encens sur les brasiers ; son gouverneur lui reprochait cette prodigalité; il lui répondait qu'il serait maître un jour des pays qui produisent l'encens, et qu'il se payerait alors de ses avances. Le ton de Julius Valérius a baissé. C'est le ménage d'un petit bourgeois plutôt que la magnificence d'un roi que le narrateur s'est plu à nous montrer. On diraitdéjà quelqu'un de ces étudiants du treizième siècle, dont Jacques de Vitry rapporte les écarts de jeunesse dans Paris, ou l'écolier même de Rabelais « prestolant les tabellaires venant des lares patriotiques, parce que la pécune manque en ses marsupies. n Nous retrouverons cette petite aventure de l'éducation d'Alexandre dans le poëme de Lambert Li Cors. Il ne pouvait manquer de la reproduire d'après Valérius, car il y voyait la preuve qu'Alexandre possédait dès sa jeunesse une vertu vraiment royale, la largesse à dépendre.

Après ces premières années d'éducation philosophique, le Pseudo-Callisthène ne parle plus d'Aristote. Alexandre est entré dans la carrière militaire. Le romancier se plaît à le conduire dans les divers pays illustrés par sa valeur ou par sa clémence. Ce n'est qu'au chapitre XXIII du livre second que reparaît le souvenir du précepteur d'Alexandre.

L'historien suppose qu'après la défaite de Darius, le prince macédonien écrit à sa mère Olympias et à son vénéré maître une lettre où il les instruit de ses succès sur le monarque persan. « Il leur apprend par quel procédé il a mis en fuite l'armée de ses ennemis. En attachant aux cornes d'un grand nombre de chèvres des flambeaux allumés, il a fait croire aux Perses que ses troupes étaient plus nombreuses qu'elles n'étaient en réalité(').La ville d'Egées, fondée daDS le golfe d'Issus, perpétuera à jamais le souvenir de cet heureux stratagème. » Cette lettre, réduite à ces simples renseignements, est tout à fait dépourvue d'intérêt. Il est à croire qu'elle a d'abord étéconçueavec cette sécheresse. C'est ainsi que la donne celui des manuscrits qui semble le plus ancien. Un troisième exemplaire du récit de Callisthène a joint à cette lettre la suite des merveilles incrovables dont Alexandre et son armée avaient été les témoins dans les Indes. On peut faire remonter les plus anciennes rédactions de cette lettre aux premiers siècles de notre ère. Peut-être n'a-t-elle été alors qu'une imitation de ces nombreux billets qu'Alexandre n'avait pu manquer d'écrire souvent à sa mère ainsi qu'à son maître, mais dont les traces avaient disparu de fort bonne heure. Plus tard, l'esprit du merveilleux étendit cette prétendue lettre, en y ajoutant les fables de l'Inde.

Voilà, j'imagine, l'obscurité et l'ignorance allant croissant, à quoi se réduisent les traditions, apocryphes toutefois, qui attribuaient à Aristote la composition de divers ouvrages utiles à l'instruction et aux mœurs de son élève. Il ne s'agit plus désormais de cette lettre d'Alexandre écrite du fond de l'Asie à son maître, pour lui reprocher d'avoir publié ses leçons, ni de la réponse d'Aristote donnant à son élève la satisfaction de s'entendre assurer que ses leçons n'en sont pas moins secrètes, « car elles n'ont de sens que pour ceux qui les ont écoutées (*). »

(') Il paraît, suivant une assertion de M. Heuzey, que ce souvenir vit encore dans la Grèce, et fait l'objet d'une légende populaire. (3) Anl. Gel. Noct. Attiq,, XX, 5.

Ces inventions, dignes d'un temps où l'histoire et la vraisemblance gardaient encore un certain empire, jusque dans les compositions romanesques, ont fait place à d'autres fables moins sérieuses et de moindre valeur. Nous descendons à un étage inférieur de la pensée humaine; les faits s'avilissent avec l'abaissement de l'érudition et du savoir. Nous touchons aux confins d'un monde où tout est trouble; on n'écrit plus que pour des imaginations médiocres: il faut se conformer à leur médiocrité.

Il était naturel qu'élevé par Aristote, Alexandre eût pris un goût très-vif pour les études scientifiques, et que, dans ses expéditions lointaines en des pays inconnus, il songeât à son maître et lui fournît les moyens d'augmenter les trésors de ses connaissances. La légende devait s'exercer là-dessus. C'est à ces dispositions de l'esprit grec qu'il faut attribuer plus d'un récit exagéré. Athénée n'hésite pas (') à assurer qu'Alexandre paya « au Stagirite huit cents talents, c'est-à-dire environ quatre millions et demi de notre monnaie, pour le traité des animaux (*). »

Pline n'avait pas été moins crédule, lorsqu'il avait écrit: « Alexandre le Grand, brûlant de connaître l'histoire des animaux, remit le soin de faire un travail sur ce sujet à Aristote, éminent en tout genre de sciences, et il soumit à ses ordres, en Grèce et en Asie, quelques milliers d'hommes qui vivaient de la chasse et de la pêche, et qui soignaient des viviers, des bestiaux, des ruches, des piscines et des volières, afin qu'aucune créature ne lui échappât. En interrogeant ces hommes, Aristote composa environ cinquante volumes sur les animaux (3). »

(') IX Deipuosoph.

(*) M. Egger, /. c, p. 455.

(») Hitt. nat., III;cf.ll2, etXIXdes observations semblables. M.Egger,U4.

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