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solonc ce ke la matire puet soffrir; car lur entente sieurai ne mies lur paroles (') »

Si Jofroi de Waterford possédait la clé du grec, il faut avouer qu'il manquait de critique et de science. Il estime assez Aristote pour repousser les erreurs qu'on faisait alors passer sous son nom, il en vient à cette conclusion judicieuse, « que quant qu'est bien dit et solonc raison en cest liure, Aristotles dit ouescrit, mais quant qu'est faus ou desordeneement dit, fu la coupe des translateurs, » ce qui ne l'empêche pas d'accoler au nom du philosophe ceux de Saint Bernard, deVegèce et Salomon, d'accepter et d'inscrire dans son premier chapitre « De la louenge Aristotle » les merveilles qui devaient, selon lui, faire lire avec plus de confiance un si grand philosophe : « Et por ce le tindrent pluisor a un prophete, et est trouez es antif escris de Grigois ke Dieus son angle li tramist, ki li dist : Miex te nomerai angle ke home.... De sa mort troiue l'om escrit diuersement; car li uns dient qu'il monta en ciel en semblance d'une flambe. Et de ce ne se doit nus esmeruuilliier, tot fuist il paiens; car toz ceus ki deuant la uenue ou la naisence de Jhesu Crist tindrent la loi de nature, comme Job et pluisors autres, furent sauei. » On voit que, si les docteurs du XIIIe siècle commencent à lire le texte d'Aristote, ils sont loin d'en avoir l'esprit scientifique et la logique rigoureuse (*).

Henri Kosbein, que certains biographes confondent avec Henri de Brabant, augmente de son nom la liste des dominicains qui, au XIIIe siècle, ont traduit Aristote. « On vit depuis ce siècle, dit l'abbé Lebeuf ('), plusieurs ouvrages d'Aristote traduits par des domi

(') Hist. litt. de la Fr., t. XXI, p. 217. — Ma. Fr., n» 7062, 7068, fonds. N.-D. fol. 240, v col. 2. (2) Voir notre légende d'Aristote au Moyen Age. (3) Dissert, sur l'hist. de Paris, t, II, p. 35.

nicains; ses livres de morale furent mis en latin par Henri Kosbein deBrabantàlaprièrede Saint Thomas. » Le témoignage du dominicain Nyder, vers le milieu du XVe siècle, celui de Jean Aventin, vers le commencement du XVIe, l'attestation du P. Echard, qui dit avoir vu dans un manuscrit appartenant aux frères .prêcheurs de la rue Saint-Honoré la mention suivante: « Finit liber Ethicorum Aristotelis ad Nicomachum, interprete (') fratre Henrico Kosbein, ordinis fratrum praedicatorum, quem etomnes textus ejusdem philosophi

traduxisse dicunt » ne permettent point de mettre

en doute qu'Henri Kosbein ait traduit du grec en latin les œuvres d'Aristote (*).

Guillaume,néàMeerbeke,petitbourgvoisindeNinove, à l'ouest de Bruxelles, fut engagé de bonne heure dans l'ordre des frères prêcheurs. Il fit à Louvain de solides études et se signala par ses progrès dans l'étude des langues latine, grecque et arabe. On atout lieu de croire, dit Daunou, qu'il ne tarda point à être mis au nombre des jeunes religieux que le chapitre général des dominicains envoyait presque chaque année en Grèce. 11 devint bientôt chapelain et pénitencier du pape Clément IV, et il continua ces fonctions sous Grégoire X. Nous le retrouvons en 1274 au concile de Lyon, et « les actes de cette assemblée indiquent les services qu'il y rendit, en sa qualité d'helléniste, dans les discussions relatives à l'Eglise d'Orient (3). » Il est nommé comme un de ceux qui, après qu'on eut chanté le symbole en latin, le chantèrent en grec, et répétèrent

(') Ut nonnulli adstruunt.

f2) Hist. litt. de la France, t. XXI,p. 141. — Jean Nyder : «Sileo de omnibus textibus philosophi (Aristotelis) quos Henricus Krosbein de grwco transtulit»—J. Aventin :« Anno Chris ti 1271. Henricus Brabantinus, dominicanus, rogatu D. Thomse, e grœco in linguam latinam de verbo ad verbum transfert omnes libros Aristotelis. Albertus usus est veterc translation*, quam Boethianam vocant. »

(3) Hist. litt. de la France, t. XXI, p. 144.

trois fois les paroles contestées par les schismatiques: « IlveOfxa To ayiov.. To èx Too Unz^ôç Te xal Ex toO TioOÈxuopEuofxevov. » En 1277, il fut proclamé archevêque de Corinthe. Il résidait dans sa ville épiscopale en 1280 et 1281 « enrichissait l'église d'ornements nouveaux, travaillait à l'extinction du schisme, et employait ses loisirs à traduire des livres grecs en latin (*). » C'est ainsi qu'il donna à son siècle les pronostics d1 Hippocraie, les trois livres de Galien sur les aliments, les commentaires deSimplicius sur Aristote, et plusieurs traités de Proclus (*).

Il passe encore pour avoir traduit tous les livres d'Aristote, à la prière de Saint Thomas. Rien n'est moins certain que cette intervention du docteur Angélique, dit Daunou, « il s'en faut, ajoute-t^il, qu'on ait de lui une série si volumineuse de versions latines. Nous trouvons citée, d'une manière précise, celle de la morale en dix livres. »

Si Guillaume de Meerbeke était un interprète laborieux et zélé des Grecs, on ne peut pas dire qu'il en fût toujours un interprète fidèle et élégant. Roger Bacon, son contemporain, est pour lui d'une grande sévérité. Il n'a pas craint de porter le jugement défavorable que voici : « Et Willielmus iste Flemingus, ut notum est omnibus Parisiis litteratis, nullam novit scientiam in lingua graeca de qua praesumit, et ideo omnia transfert falso, et corrumpit sapientiam Latinorum (3). »

En revanche, le polonais Vitellion, qui lui dédiait son traité de Perspective nepi 'Oirax^ç, lui reconnaissait le mérite de savoir l'arabe et le grec. Il déclare en même temps que si la langue des Arabes est verbeuse, celle des Grecs est compliquée: « libros itaque veterum tibi super hoc negotio perquirenti occurrit taedium ver

(') Hist. litt. de la France, t. XXI, p. 145.

(2) Hist. litt. de la France, t. XXI, p. 146 et 147.

(3) Opus majus ap. Jebbi Prsefat. Jourdain, p. 67.

bositatis arabicae, implicationis graecae (')..» Nous avons vu plus haut que Jofroi de Waterford se plaignait aussi de l'obscurité des Grecs. On peut pardonner quelques erreurs à ces débutants dans l'hellénisme!

Thomas de Cantimpré, dominicain, passe aussi pour avoir su le grec et avoir traduit Aristote. Trithème dit de lui: « Et sunt qui scribunt eum graeci sermonis habuisse peritiam, et libros Aristotelis, quorum usus est in scholis, transtulisse(2). » Ce témoignage a moins de valeur que celui de Roger Bacon, son contemporain, qui met Thomas de Cantimpré au nombre des hommes instruits dans la langue grecque (3). Si l'on peut croire avec Quétif et Echard, qu'on lui a faussement attribué la version d'Aristote qui appartient à Guillaume de Meerbeke, rien n'empêche de penser qu'il peut avoir traduitantérieurement quelques ouvrages d'Aristote (*).

On conteste que Robert Grosse-Tête, évêque de Lincoln, en Angleterre (mort vers 1253) ait été de l'ordre des frères prêcheurs, mais on lui accorde généralement d'avoir su le grec. Roger Bacon (5) le met au rang des écrivains du XIIIe siècle qui se distinguèrent le plus par la connaissance des langues anciennes. Mathieu Paris, de son côté, dit Jourdain, le présente comme également habile en grec et en latin : « Vir in latino et in graeco peritissimus. » Ce fut d'après ses ordres que Nicolas, clerc de l'abbaye de Saint-Alban mit en latin le Testament des douze patriarches (6). » Hermann l'Allemand, contemporain de l'évêque de Lincoln, nous apprend qu'il avait traduit les Éthiques d'Aristote: « Reverendus pater magister Robertus, Lincolniensis

(') But. litt. de la France, t. XXI, p. 144.

(2) A. Jourdain, p. 64.

(3) A. Jourdain, p. 65. (*) A. Jourdain, p. 65. (6) Opus majus, p. 48. (•) A. Jourdain, p. 59. episcopus, ex primo fonte unde emanaverat, graeco videlicet, ipsum librum est completius interpretatus et Grsecorum commentis praecipuas annexens notulas, commentatus. » Jourdain conclut de ce témoignage que c'est depuis 1240 que Robert aurait publié sa version (*). On lui attribue encore un commentaire sur le livre de Denis l'Aréopagite (*).

Voici le témoignage que rend de lui Roger Bacon: « les livres des grands docteurs tels que Saint Denis, Saint Basile, Saint Jean Damascène et beaucoup d'autres manquentégalement; quelques-uns,cependant, ont été traduits par Robert G-rosse-Tète, et d'autres l'avaient été avant lui (3). »

Roger Bacon (mort en 1294), fut un grand savant parmi les franciscains. Elève d'Oxford, puis de Paris, il retourna en Angleterre, sa patrie, pour s'y livrer à l'étude. Nul, en ce siècle, n'aeu l'esprit plus scientifique, des lumières plus étendues, avec une connaissance plus solide de la langue grecque. Aussitôt qu'il se fut mis à étudier Aristote, il reconnut que presque tous les zélateurs de ce philosophe se contentaient des versions latines faites d'après les traducteurs arabes, et il résolut de voir les philosophes grecs et arabes dans les textes originaux. Ce qui distingue Roger Bacon des hellénistes qui vivaient avec lui ou l'avaient précédé, c'est qu'il acquit la connaissance du grec, de l'arabe et de l'hébreu, en approfondissant surtout les règles de la grammaire (4). L'étude en était tellement négligée alors,

(1) P. 140.

(2) Hedericke, Notitia auctorum antiqua et moderna, p. 1017.

(3) Opus majus 47, Jourdain p. 383.

(*) » Roger Bacon entra et s'avança de très-bonne heure dans ces deux carrières (l'étude des langues et celle des mathématiques). Il apprit le latin, le grec, l'hébreu, l'arabe; et en se mettant ainsi en état de puiser une riche instruction dans les anciennes littératures, il acquit une connaissance raisonnée des deux langues vulgaires qu'il avait besoin de savoir, celle de son pays natal et celle de la France, où il passa une grande partie de sa jeu

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