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du philosophe grec. On se défia désormais d'une doctrine dégénérée, abâtardie, et l'on prit toute sorte de précautions pour n'avoir plus recours qu'aux ouvrages authentiques d'Aristote. On vit alors, en effet, Alexandre de Hales, Albert, Robert de Lincoln expliquer, commenter les écrits du philosophe grec, au sein même de l'Université qui les condamnait. « Si Roger Bacon, dit le même écrivain, impute à l'ignorance la sentence dont ils furent frappés, ne dit-il pas aussi que la lecture en fut permise lorsqu'on les eut mieux connus? Quand Robert de Courçon donna son mandement et Grégoire IX sa bulle, il est à présumer que de nouvelles traductions d'Aristote avaient paru ('). »

Il faut donc conclure que, si Guillaume le Breton s'est mépris sur les livres condamnés par le concile de 1209, il ne s'était pas trompé quand il indiquait, au moment où il écrivait, vers 1220, que le texte grec de la métaphysique avait été apporté en Europe et commençait à être traduit.

Quoique les Croisés fussent en général plus avides de reliques que de manuscrits, on ne peut se refuser à croire qu'ils aient introduit en Europe quelques livres arrachés à l'Orient. Ils en détruisirent beaucoup dans l'incendie de Constantinople, ils en conservèrent quelques-uns. C'est par là que nous est venue la métaphysique d'Aristote, et il semble bien établi que la première traduction de cet ouvrage a été faite d'après le texte grec.

Les deux ordres religieux dont l'institution marque les premières années du XIIIe siècle, les Franciscains et les Dominicains, ne furent pas inutiles à la propagation du grec en Europe. Nous avons vu les frères de Saint François se porter en grand nombre dans la Grèce,

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y fonder de riches abbayes et couvrir, en peu de temps, de leurs monastères les îles de l'Archipel et le continent de la Morée. L'amour des sciences ne leur était point prescrit par leur règle, au contraire. On sait la légende qui condamnait un des religieux trop amoureux des lettres. Cependant ils se sont distingués de bonne heure par une ardente poursuite des beaux livres. Mathieu Paris les accuse d'en faire partout, et surtout en Angleterre, une chasse passionnée. Il n'est pas probable que dans l'Occident ils eussent tant de zèle pour les manuscrits, etqu'ils en manquassent tout-à-fait dan s des pays où la moisson était abondante et précieuse.

Les Dominicains ont fait davantage pour la connaissance et la propagation du grec en Europe. Un article de leur règle leur enjoignait d'apprendre la langue de tous les pays où ils allaient prêcher; ils apprirent donc le grec et le parlèrent dans leurs missions de l'Orient. Quelques-uns d'entre eux y firent de rapides progrès. Guillaume Bernardi de Gaillac, qui était allé prêcher à Constantinople, avait mis en grec plusieurs traités de Saint Thomas (»).

Dans leur maison de Saint-Jacques, fondée à Paris en 1221, et admise bientôt dans le sein de l'Université, ils avaient formé une pépinière d'hommes instruits. Les chefs de l'ordre s'attachaient à les rendre non-seulement habiles en théologieetenphilosophie, ils leurprescrivaient aussi l'étudedes langues étrangères, del'arabe, de l'hébreu, du grec, vel alia lingua barbara. Leur général, Humbert de Romans, en 1255, offre d'accueillir avec faveur ceux des frères qui voudraient étudier le grec, l'arabe, l'hébreu. Dans son traité de Eruditione Prœdicatorum (*) il censure amèrement les personnes qui n'approuvent point ou empêchent ces études, et il

(') Scriptor. Ord. prted, t. 1, p. 460. Hist. litt. de la Fr. t. XXIV, p. 102. (») Lib. II, t. 1, c. 55 — Bibl. Max. Sancl. Patrum, t. XXV, p. 488.

les compare à ceux dont il est parlé dans le livre des Rois, qui ne voulaient point qu'il y eût un seul ouvrier en fer dans Israël, afin que les Hébreux ne pussent fabriquer une épée ou une lance. Dans la seconde section de son ouvrage intitulé : Liber de his quœ trac~ tanda videbantur in Concilio generali Lugduni celebrando, il dit qu'un des meilleurs moyens de réconcilier les Grecs schismatiques est d'étudier leur langue, si négligée à la cour de Rome qu'à peine y trouve-t-on un seul homme qui sache lire leurs lettres (').

On ne peut donc s'étonner que l'ordre des Dominicains, qui avait deux de ses maisons à Constantinople et envoyait des prédicateurs par tout l'Orient (*), ait compté au XIII e siècle plusieurs hellénistes habiles qui tenaient à faire traduire en grec les ouvrages dont pouvait s'honorer leur communauté (3).

Nous avons vu que Gradenigo a revendiqué pour Saint Thomas l'honneur d'avoir su le grec. Telle n'était pas l'opinion de Daunou. Dans son discours sur l'État des lettres au XIIIe siècle (4), il dit que, selon toute apparence, ce savant Dominicain ne savait pas cette langue. M. Charles Jourdain, dans les notes précieuses qu'il a ajoutées au travail de son père, apporte des raisons qui paraissent conclure en faveur de l'opinion de Gradenigo. Il y montre en effet que le commentateur d'Aristote se livre parfois dans son travail à des réflexions critiques sur le texte grec qui en supposent la connaissance (5).

(') Hist. litt. de la Fr. t. XIX, p. 342. (*) Script. Ord. Prœd. t, p. 460.

(3) Lebeuf, Dissert, t. II, p. 44, Hist. litt. de la Fr. t. XXI, p. 216. (») T. XVI de VHist. litt. de la Fr. p. 146.

(6) Sur cette première phrase de l'ouvrage d'Aristote : «Primum oportet constituere...» le commentateur dit: « Ingrseco habetur: primum oportet poni.» Sur ce passage:* quare si hicquidem dicat futurum aliquid... » il fait observer que le texte porte: « vel sic itaquehic quidem, ut habetur ingrseco. » Au livre II, il propose une autre version dans cette phrase: « dico autem quoniam, etc., »—« Alia littera habetur,dico autem, quoniam est, aut homini, aut non homini adjacebit. •

Un fait digne d'attention c'est la manière dont Saint Thomas interprète les mots grecs Spathesis et Cercisis, qui ont été conservés dans la version latine. Il rattache Spathesis au mot grec Spatha; il donne l'explication précise du mot Cercis, navette (*).

Avant Saint Thomas nul n'avait remarqué que les livres du Ciel et du monde portent dans le grec le titre De Mundo. S'il n'eût point connu le grec, dit M. Ch. Jourdain, comment se serait-il procuré cette particularité (*). Cette conjecture, ajoute-t-il, deviendra une vérité incontestable, si l'on examine l'explication qu'il donne des mots grecs ethein, enchyridia, Synlagmatica, acroamatica, philosophismata, dichotoma, amphitrios (3). » Citons enfin, comme dernière preuve, la restitution grecque du nom à'Hipparqiie, qu'Albert, Roger Bacon et beaucoup d'autres ont constamment nommé Abraxis, d'après la version arabe qu'ils avaient sous les yeux de l'Almageste de Ptolémée.

Il faut donc en revenir à l'opinion de Gradenigo et à celle de Bernard Guyard, religieux Jacobin, quia lait pour la prouver une dissertation publiée en 1667 (4). L'auteur de cette dissertation se fonde principalement sur un texte de Thomas lui-même, où il dit qu'il a connu les livres d'Aristote, avant qu'on les eût traduits : «quos etiam libros vidimus, licet nondum translates in linguam nostram. » Tout en nous rangeant à cette opinion, nous ne pouvons pas laisser ignorer à nos lecteurs qu'Erasme, ainsi que Sixte de Sienne et

(') « Spathesis est pulsio et Cercicis attractio. Spati enim in grreco dicitur ensis vel spatha; tinde spathesis idem est quod spathatio, id est percussio per ensem, qus e fit pellendo. Et ideo alia littera qus e dicit speculatio videtur esse vitio scriptoris corrupta, quia pro spathatione posuit speculationem... Est autem Cercis in Grœco quoddam instrumentum quo utuntur textures.... >

(*) Apud Grsecos intitulatus de Mundo.

f») P. 397.

(l) Bemardi Guyard, ord. Prasdic. Dissertatio utrum S. Thomas calluerit linguam grœcam. Parisiis, Fr. Le Cointe, 1667, in-8».

d'autres bibliographes, lui refusent cette connaissance, bien qu'Erasme ait écrit que le savant docteur avait saisi le vrai sens de ces livres avec une j ustesse qui serait inexplicable, s'il n'en comprenait pas la langue (*).

Jofroi, dominicain, né à Waterford en Irlande, mort vers l'an 1300, savait le grec, l'arabe et le français. Sans doute il avait été envoyé en Orient, il avait habité assez longtemps la France et fait quelque séjour à Paris puisque c'est, d'après son témoignage, « solonc les exemplaires (latins) de Paris » qu'il avait traduit la Physiognomonie d'Aristote (*).

Il existait en grec un livre attribué à Aristote et qui était bien peu digne de ce philosophe, c'était le Secret des secrets (3). Avant le XIIIe siècle, Philippe, clerc de l'Eglise de Tripoli, en avait donné une version latine; les Arabes l'avaient également traduit dans leur langue. Pour répondre à la demande d'un protecteur qu'il n'a pas nommé, Jofroi de Waterford en fit une nouvelle translation, et, pour ce travail, il se servit des versions déjà faites, en recourant au texte original. Voici ce qu'il dit au noble baron, qui se délassait de ses prouesses guerrières par la lecture des bons livres : « Et por ce moi priastes que cel liure, ki fu translatei de Griu en Arabie, et derechief de Arabie en latin, vos translataissede latin en franchois. Et ie, à vous priieres, al translater ai mise ma cure, et avoiques le plus grant trauail, k'en autres hautes et parfondes estudes sui embesoingniés. D'autre part, savoir devez ke les Arabiiens trop ont de paroles en corte ueritei,et les Grigois ont oscure maniere de parler; et il me convient de l'un et de l'autre langage translater : et por chou le trop de l'un escourcirai, et l'oscurtei de l'autre esclarcirai,

(') Hist. litt.de la Fr., t, XIX, p. 247.
(») Hist. litt. de la Fr., t. XXI, p. 216.
(3) Secretum secretorum ou De Regimine principum. Ibid.

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