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ramassés au même lieu pour rendre la cérémonie plus imposante. «Les grands de la cour passèrent au milieu de cette foule, vêtus de tuniques fort vieilles et fort usées, et je ne crois pas qu'aucune eût été portée neuve par leurs bisaïeuls: nul n'était couvert d'or ni de pierreries, à la réserve de Nicéphore à qui les ornements impériaux, qui n'avaient point été faits pour lui et qui ne convenaient point à sa taille, ne servaient qu'à le rendre plus difforme et plus ridicule. La moindre de vos robes vaut mieux que cent des robes de ces grands de Constantinoplei On me mena à cette procession et on me plaça dans un lieu élevé pour les chantres. Quand ce monstre commença à marcher, les chantres commencèrent à chanter par une basse flatterie : «Venez étoile du matin, venez aurore, venez bel astre, dont la lumière efface celle du soleil. Venez la terreur et la mort des Sarrasins; Prince Nicéphore! au prince Nicéphore plusieurs années ! Peuples, rendez-lui vos respects, et vous soumettez à sa puissance. » Ils auraient chanté avec plus de raison : « ne viens pas, tison infernal, visage de Sylvain, rustique, farouche, grossier, barbare, cruel et insatiable Cappadocien. »

Toutes les fois que la conversation s'établit entre l'Empereur et le plénipotentiaire d'Otton, elle finit en termes aigres et offensants. Nicéphore ne ménage pas ceux qu'il appelle des barbares, des Lombards, des Saxons; Luitprand les défend avec une hardiesse généreuse. « Les soldats de votre maître, dit l'Empereur, ne savent l'art de combattre ni à pied ni à cheval. La grandeur de leurs boucliers, la pesanteur de leurs casques et de leurs cuirasses, et la longueur de leurs épées les empêchent de combattre; mais rien ne les en empêche si fort que leur taille prodigieuse et la grosseur excessive de leur ventre, qui est leur Dieu. La débauche fait toute leur hardiesse, et l'ivresse toute leur

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force. Il n'y a rien de si faible qu'eux, quand ils sont à jeun, rien de si lâche quand ils sont sobres. Votre maître n'a pas un grand nombre de vaisseaux. Il n'y a que moi qui suis puissant sur mer. Quand je voudrai attaquer votre maître, je ruinerai toutes ses villes maritimes et réduirai en cendres tout ce qu'il possède à l'embouchure des fleuves. Que s'il est trop faible sur mer pour me résister, il ne l'est pas moins sur terre. Il n'y a pas longtemps qu'avec sa femme, son fils, et les troupes de Saxe et de Souabe, de Bavière et d'Italie, il assiégea une place de nulle importance, et ne la put prendre. Comment donc soutiendra-t-il ma présence quand je paraîtrai à la tête d'une armée où il y aura autant de vaillants hommes qu'il y a de grains de blé au mont Gargare, de grains de raisin à Lesbos, d'étoiles au ciel et de gouttes d'eau dans la mer. »

A ces forfanteries l'Empereur ajoutait l'insulte: « Vous n'êtes pas des Romains, disait-il, vous êtes des Lombards. » Luitprand ne reste pas muet; il repousse hardiment ces outrages. «Vous n'avez pas lieu de vous glorifier de votre origine, réplique-t-il à Nicéphore. Romulus était fils d'une prostituée, il était l'assassin de son frère, ses compagnons ne valaient pas mieux; c'étaient des fugitifs, des homicides, des débiteurs insolvables. Voilà la véritable noblesse de ces empereurs que vous appelez les maîtres du monde. Mais nous, tout ce que nous sommes de Lombards, de Saxons, de Français, de Lorrains, de Bavarois, de Souabes, de Bourguignons, nous avons un si grand mépris pour les Romains, que quand nous sommes en colère contre quelqu'un et que nous lui voulons dire une injure, nous l'appelons Romain ('). »

On conçoit que l'empereur n'eût que de la colère

(') Le présid. Cousin, p. 287, t. 11. — Pertz, t. III, Antapodosis.

pour un si rude interlocuteur, et qu'il ne lui épargnât aucun désagrément.

Mis en présence de Léon Curopalate et de quatre officiers de Nicéphore, tous hommes fort habiles et fort éloquents, Luitprand expose sa mission. « Je suis venu, dit-il, pour proposer un mariage qui serait le lien d'une longue paix. » Voici la réponse qu'il reçut: « Il est inouï qu'une princesse née dans la pourpre s'allie à des étrangers. Néanmoins puisque vous cherchez une alliance si relevée, voùs la pourrez obtenir en donnant Ravenne et Rome avec les pays qui s'étendent depuis ces deux villes jusqu'à notre frontière. Que si, sans faire de mariage, vous voulez faire un traité de paix, que votre maître laisse la ville de Rome dans la liberté et qu'il remette les princes de Capoue et de Bénévent dans leur premier état, où ils relevaient de cet Empire contre lequel ils ont eu l'insolence de se soulever. »

Si la politique les divise, la théologie est loin de les rapprocher. A certaines moqueries de Nicéphore, Luitprand laisse exhaler toute l'amertume de son cœur orthodoxe, toutes les prétentions d'un homme d'Occident. « Toutes ces hérésies sont nées chez vous, et sont crues parmi vous; elles ont été étouffées ici par les ecclésiastiques et les évêques d'Occident. Le livre d'Eutychès a été brûlé par Grégoire. Evode, évêque de Pavie, ne fut-il pas, autrefois, envoyé par le Pape à Constantinople pour y éteindre une autre hérésie qui s'y était élevée. »

On ne peut s'étonner qu'après des débats si passionnés, sur des questions si difficiles à traiter de sang-froid, l'Empereur ait cherché à déplaire à Luitprand. C'est du moins ce que s'imagine le malencontreux diplomate. Il se croit en butte aux malices de l'Empereur. Dans les petits désagréments qu'un étranger ne peut éviter dans une grande ville, il n'hésite pas à voir le parti pris de l'insulter: « L'Empereur commanda que le jour même, après midi, nonobstant mon indisposition, je le visse retourner en son palais ; et je me persuade qu'il l'ordonna afin que je fusse rencontré par des femmes qui étaient hors d'elles-mêmes, et qui frappant leur estomac avec leurs mains, et me regardant, criaient: « Qu'il est pauvre et misérable! » Je levai alors les yeux au ciel et fis une prière dans le secret de mon cœur, et pour vous qui étiez absents, et pour lui qui était présent, de laquelle je souhaiterais que vous et lui sentissiez bientôt l'effet. Je vous avoue que quand je le vis passer, j'eus fort grande envie de rire. Il était sur un cheval fort grand et fort fougueux, et me parut assez semblable aux poupées que les palefreniers attachent sur les poulains qu'ils laissent courir après leurs mères. »

Dans cet échange continuel d'altercations, au milieu des contrariétés qu'elles suscitent à Luitprand, on regrette qu'il ne lui reste que peu de temps et trop peu d'impartialité d'esprit pour étudier et rapporter les détails qui pouvaient intéresser l'histoire de la littérature à Constantinople. On ne trouve là-dessus que des indications insignifiantes. N'est-ce peut-être pas tout-à-fait la faute du diplomate. Il nous dit (') que, pendant un souper, Nicéphore fit lire à haute voix une homélie de Saint Jean Chrysostome, sur les actes des apôtres, ce qu'il n'avait point encore fait en présence de Luitprand.

En un autre endroit, il ajoute quelques détails sur les Oracles dont les Byzantins avaient une ample collection et auxquels ils ajoutaient la foi la plus superstitieuse (*). « Les Grecs et les Sarrasins, dit-il, ont des

(') Le président Cousin, t. II, page 302. (») lbid. Page 313.

livres qu'ils appellent les visions de Daniel, et que j'appelle les livres des Sibylles. Ces livres-là, contiennent les années du règne de chaque empereur, les principaux événements de chaque règne, si ce sera un temps de paix, ou un temps de guerre, si l'état des affaires des Sarrasins sera bon ou mauvais.» Ces livres avaient prédit les victoires de Nicéphore sur les Arabes, ils annonçaient de grandes défaites pour l'empire après le règne de ce prince qui ne devait pas durer plus de sept ans, et aurait un successeur indigne de lui.

Un évêque nommé Hippolyte avait composé un livre de semblables prédictions touchant « votre empire et la fortune de votre nation », disait Luitprand à l'empereur Otton. Il dit que l'on verra en votre temps l'accomplissement de ces paroles de l'Ecriture: « Le lion et le lionceau extermineront l'âne sauvage, c'està-dire les Sarrasins. » Luitprand ne peut croire que le lion désigne l'empereur d'Orient et le lionceau le roi des Francs ou Français. Il dit à ses maîtres : « Le premier a de longs cheveux et de longues manches, il est vêtu d'une tunique et a une espèce de toile sur la tête. Il est fourbe, imposteur, cruel, superbe, avare, intéressé. Il se nourrit d'ail, d'oignons et de poireaux, et boit de l'eau aussi sale que celle qui a servi aux bains. Le second, au contraire, a les cheveux coupés avec beaucoup de propreté, un vêtement différent de celui des femmes et porte toujours un chapeau. Pour ce qui est de ses mœurs, il est sincère et véritable, agit toujours de bonne foi, sait user de clémence et de rigueur selon qu'il est à propos. Il n'est jamais avare, ni trop épargnant. Il ne vit point d'oignons et de poireaux, à dessein de vendre les animaux, au lieu de s'en nourrir. Ne recevez donc pas l'interprétation des Grecs; il est impossible que Nicéphore soit le lion et qu'Otton soit le lionceau. Le Parthe boira l'eau de la

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