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à Ordoiio Ier (718-866), la Chronique dite d'Alphonse III s'est conservée sous quatre formes différentes ' : 1° la rédaction primitive (A), composée dans les Asturies, et probablement à Oviedo même, aux environs de l'année 877, par un auteur qu'on ne saurait identifier avec certitude; 2° une refonte (B), antérieure au XIe siècle, et que caractérisent, outre diverses interpolations, de très nombreuses variantes de forme ; 3° une version de A, interpolée au xne siècle (C) par Pélage, évêque d'Oviedo, et insérée par lui dans son Liber Chronicorum ; 4° une version de B, interpolée au xne siècle également (D) par le compilateur anonyme de la Chronique léonaise. De ces quatre textes, il n'en est qu'un — le premier — qui puisse nous intéresser ici 2.

Rédigée à l'imitation de YHistoria Gothorum d'Isidore de Séville3, c'est-à-dire divisée par règnes et présentant une suite de biographies royales, l'œuvre du Pseudo-Alphonse est,

1. Voir Crônica de Alfonso III. Ediciôn preparada por Z. Garcia Villada. Madrid, 1918, in-8. Cf. M. Gômez-Moreno, dans Bol. de la R. Acad. de la Hist., LXXIII (1918), pp. 54-58 ; G. Cirot, dans Bulletin Hispanique, XXI (1919), pp. 1-8 ; voir aussi Revue des Bibliothèques, XXIX (I919), pp. 129-136 et nos Remarques sur la Chronique dite d'Alphonse III, dans Revue Hispanique, XLVI (1919), pp. 323381. — L'édition du P. Garcia Villada et les articles cités annulent les travaux antérieurs.

2. Sauf avis contraire, nos citations se réfèrent toutes au texte A, et à l'édition Garcia Villada.

3. Cf. Tailhan, Bibliothèques espagnoles du haut moyen âge, dans Ch. Cahier, Nouveaux mélanges d'archéologie, IV (Paris, 1877, gr. in-4°), p. 336 : « Il est... de toute évidence qu'Alphonse III a composé l'his« toire des rois ses prédécesseurs, à l'imitation de la chronique des « Wisigoths que nous a laissée saint Isidore de Séville. » L'imitation est flagrante et se manifeste même dans le détail du style. Exemples. Isidore (éd. Mommsen, Chronica minora, II, p. 267 et suiv.), ch. 15: « Alaricus... Homine quidem Christianus, sed professione haereticus »; Pseudo-Alphonse, ch. 25: « Muza quidam nomine, natione Gothus, « sed ritu Mamentiano. » — Isidore, ch. 58 : « Wittericus regnum, quod « vivente illo invaserat, vindicat annis VII »; Pseudo-Alphonse, ch. 19: « Maurecatus autem regnum quod callide invasit, per sex an nos vin-

ainsi que son modèle, d'une lamentable pauvreté. Qu'il s'agisse des derniers rois wisigoths ou de rois asturiens de second plan; qu'il s'agisse même des rois asturiens les plus célèbres, ou les plus rapprochés de lui, le chroniqueur ne consigne jamais qu'un tout petit nombre de faits. Pélage a fondé la monarchie asturienne et régné pendant dix-neuf ans: un seul événement est rapporté, soit la bataille de Covadonga et la défaite consécutive de Munuza (ch. 8-n). — Alphonse Ier a reculé de façon inespérée les frontières du nouveau royaume et consolidé son existence: pêle-mêle et comme à la hâte sont énumérés, d'une part, les villes ou bourgades reconquises (ch. 13), d'autre part, les territoires repeuplés (ch. 14) ; mais, en dehors de ces mentions sommaires, il n'y a rien, hormis une relation de miracle (ch. 15). — Alphonse II a gardé le pouvoir pendant cinquante-deux ans et, durant ce demi-siècle, l'état asturien a traversé une crise très grave: d'après la Chronique (ch. 21-22), Alphonse II aurait simplement repoussé une invasion arabe en 794, bâti des églises et des palais, battu deux autres armées musulmanes et maté le rebelle Mahmoud de Mérida. — Le Pseudo-Alphonse est, sans nul doute, contemporain d'Ordono Ier : le repeuplement de quelques villes, une révolte des Vascons, la défaite de Moûsa, la prise de Coria et Talamanca, l'incursion normande de 859-860, voilà, à quelques allusions près, les seuls renseignements qui nous soient transmis (ch. 25-26).

De même qu'Isidore de Séville, le Pseudo-Alphonse, non content de relater très peu de faits, ne consacre d'habitude à chacun d'eux que quelques mots. Des récits tant soit peu circonstanciés (pénitence forcée du roi Wamba, soulèvement

« dicavit. » — Isidore, ch. 62: « Suinthila gratia divina regni suscepit « sceptra »; Pseudo-Alphonse, ch. 13 : « Qui [Adefonsus I] cum gratia « divina regni suscepit sceptra. » Il ne faut donc pas dire avec le P. Garcia Villada, op. cit., p. 39, que le Pseudo-Alphonse avait de l'Histnria Gothorum un « conocimiento... muy superficial ».

de Mahmoûd, révolte de Nepociano), ne se rencontrent qu'à de rares intervalles (ch. 3, 22 et 23) ; des récits vraiment détaillés (bataille de Covadonga, exploits de Moûsa), font exception et presque tache (ch. 9-10 et 25-26). En revanche, il arrive souvent que l'exposé soit si concis qu'il en devienne obscur : pourquoi les Galiciens s'insurgèrent-ils contre Fruela, puis contre Silo (ch. 16 et 18), et où se trouvait, lors de la première révolte, le centre du mouvement? Pourquoi les Vascons tentèrent-ils de secouer le joug sous Fruela et Ordono Ier (ch. 16 et 25), et qu'étaient au juste ces Vascons? Pourquoi Aurelio et Silo ont-ils vécu en paix avec les Arabes (ch. 17 et 18), alors que leurs prédécesseurs et successeurs ont bataillé contre les Infidèles? Pourquoi, sous le règne d'Aurelio (ch. 17), les esclaves ont-ils pris les armes contre leurs maîtres, et quels étaient ces esclaves ? Autant de questions que le narrateur laisse sans réponse. Ajoutez à cela que, par ailleurs, le Pseudo-Alphonse tait de propos délibéré tels détails qui nous seraient utiles : il écrit que Ramire Ier réprima de fréquentes rébellions ', mais il en mentionne deux seulement; que Lope ben Moûsa combattit les Arabes aux côtés d'Ordono Ier, mais il ne dit pas en quelles circonstances 2; qu'Ordono Ier lutta à maintes reprises contre les Musulmans et s'empara de maintes villes3, mais il ne note qu'une rencontre avec les Arabes et se borne à nommer deux des places reconquises.

Autre défaut, non moins grave. Comme Isidore de Séville, le Pseudo-Alphonse n'a cure de fixer dans le temps les

1. Pseudo-Alphonse, ch. 24: « Interim Ranimirus princeps bellis civilibus saepe impulsus est. »

2. Idem, ch. 26 : «... postea verocum eo [Ordoniol adversus Caldeos praelia multa gessit. »

3. Idem, ch. 25 : « Adversus Caldeos saepissime praeliatus est, et triumphavit in primordio regni sui » ; ch. 26 : « Multas et alias civitates iam saepe dictus Ordonius rex praeliando cepit. »

événements qu'il rapporte. Sauf exception, il marque la date finale de chaque règne *, — encore ne précise-t-il ni le mois, ni le jour ; mais, à part ces dates finales, il n'en indique que deux autres, implicitement du reste et non sans faire erreur pour l'une d'elles (invasion de 794, et invasion de 816, placée ici en 821) 2. Est-on sûr, du moins, que l'ordre adopté dans le récit corresponde à la succession réelle des faits ? Occasionnellement cet ordre sera reconnu exact: ainsi, il n'est pas douteux que la campagne de 816 soit antérieure au soulèvement de Mahmoud 3. Mais, en maints endroits, l'incertitude ne peut être levée, et l'on ne sait, par exemple, si la rébellion d'Aldroito et de Piniolo suivit le débarquement des Normands à Gijon en 844, ou si la prise de Coria et Talamanca fut effectuée avant l'attaque de la Galice, en 859-860, par les bandes normandes.

Pauvre de faits, dépourvu de dates, ou peu s'en faut, l'ouvrage est-il cependant digne de foi ? L'auteur a certainement utilisé quelques sources écrites 4 : il cite lui-même Julien de Tolède, auquel il renvoie (ch. 2) 5 ; il a probablement connu la Continuatio hispana a. 754e; d'autre part, il avait sous les yeux des listes des rois wisigoths et asturiens, analogues à celles que nous rencontrons dans divers documents7 ; peut

1. La date finale n'est pas donnée pour Wamba (ch. 3), Rodrigue (ch. 7), Fruela (ch. 16), Ordoflo (ch. 26).

2. Pseudo-Alphonse, ch. 21 : « Huius regni anno tertio Arabum t exercitus », etc. (c'est l'expédition de 794) ; ch. 22 : « Huius regni anno « XXX geminus Caldeorum exercitus», etc. (c'est l'expédition de 816).

3. La défaite et la mort de Mahmoûd se placent, d'après les sources arabes, en 840.

4. Il n'y a pas à tenir compte des indications contraires contenues dans la lettre-préface d'Alphonse III à Sébastien, cette lettre étant fort suspecte. Cf. Revue Hispanique, XLVI (1919), pp. 324-328.

5. Cf. Garcia Villada, op. cit., p. 40.

6. Garcia Villada, op. cit., pp. 41-43.

7. Sans le secours de ces mementos, jamais l'auteur n'aurait pu préciser la durée de chaque règne.

être même s'est-il servi d'autres textes, aujourd'hui perdus *. Mais il a surtout utilisé des sources orales. C'est sur des traditions orales que sont fondés, du moins en grande partie, les chapitres relatifs à Wamba et aux successeurs de ce dernier, jusqu'à Rodrigue inclus (ch. 2-7) ; et telles de ces traditions étaient même corrompues et déformées, puisque le Witiza de l'histoire, prince clément et pieux, se transforme ici en un tyran débauché et cruel 2. Pareillement, ce sont des traditions orales qui constituent la trame des chapitres relatifs à Pélage et à la bataille de Covadonga, ainsi qu'aux successeurs de Pélage, jusqu'à Bermude Ier (ch. 8-20) ; et ce sont, principalement pour Pélage et Alphonse Ier, des traditions impures ou délibérément altérées, puisque deux faits, l'un essentiel, l'autre secondaire, soit la bataille de Covadonga et la mort d'Alphonse Ier, sont racontés l'un et l'autre avec un goût très prononcé pour le merveilleux et sans aucun souci de la vraisemblance *.

A partir du règne d'Alphonse II (ch. 21), la qualité de l'information s'améliore. L'auteur a dû recueillir le témoignage de contemporains d'Alphonse II ; lui-même avait peut-être

1. Le P. Garcia Villada, op. cit., pp. 43-44, suppose qu'il s'est servi d'une source à laquelle aurait également puisé le rédacteur du Chronicon Albeldense. Sur ce point, qui nous paraît douteux, voir Revue Hispanique, XLVI (1919), pp. 342 et suiv.

2. Sur la façon dont s'est formée la légende de Witiza, consulter Dozy, Recherches, 3» éd. (Leyde, 1881, 2 vol. in-8°), I, pp. 15-19; sur la légende proprement dite, voir Tailhan, Anonyme de Cordoue (Paris, 1885, in-fol.), pp. 159-166.

3. Cf. Garcia Villada, op. cit., pp. 45-46. — Dans les chapitres auxquels nous faisons allusion, le Pseudo-Alphonse accumule les citations de l'Écriture (ch. 9, n et 15), les souvenirs bibliques (ch. 10, in fine), et les protestations de bonne foi (ch. 10 et 15). Ces dernières sont même de nature à faire douter de la crédulité de l'auteur. Cf. au ch. 10, les mots : « Non istud miraculum inane aut fabulosum putetis », et, au ch. 15, la phrase : « Hoc verum esse prorsus cognoscite, nec fabu« losum dictum putetis, alioquin tacere magis eligerem, quam falsa « promere maluissem. »

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