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CHAPITRE II

LES COMPILATIONS LATINES DES XIIe ET XIIIe SIÈCLES

Sommairement esquissée dans les plus anciennes chroniques, l'histoire du royaume asturien a été plus longuement exposée dans les compilations des xne et xme siècles. Les compilateurs se sont-ils bornés à transcrire ou paraphraser les documents que nous possédons encore ? Ont-ils au contraire utilisé, du moins par places, d'autres textes qui ne seraient point parvenus jusqu'à nous ? Tant que la rédaction B du Pseudo-Alphonse est demeurée inédite1, le doute était permis sur certains points ; il ne l'est plus aujourd'hui.

I. — Le Moine De Silos.

On sait que l'auteur ainsi désigné se proposait de raconter la vie d'Alphonse VI (1065-1109), mais qu'au lieu d'aborder directement son sujet, il a composé une longue introduction qui nous est seule parvenue'. Cette introduction, qui remonte

1. Nous l'avons publiée pour la première fois, dans la Revue Hispanique, XXIII (1910), pp. 240-264 (publiée à nouveau par Z. Garcia Villada, Crônica de Alfonso III, pp. 99-131). — Sur les particularités de cette rédaction B, voir Revue Hispanique, XLVI

(1919), pp. 33I-357

2. Voir Crànica Silense, Ediciôn preparada por F. Santos Coco. Madrid, 1919, in-8° (les paragraphes de cette édition n'étant pas numérotés, on conservera ici, pour la commodité des références, la

jusqu'à l'époque wisigothique, nous a transmis, entre autres choses, le texte le plus pur de Sampiro, quelques notices sur les derniers rois léonais et des renseignements uniques sur le règne de Ferdinand Ier ; mais, pour l'histoire lointaine des rois asturiens, que nous offre cet ouvrage rédigé au début du XIIe siècle?

A) De l'avènement de Pélage à la mort d'Ordono Ier (ch. 20-38), le Moine de Silos suit pas à pas le Pseudo-Alphonse ; il en tire les éléments de son propre récit, il en adopte l'ordre, il calque ses développements sur ceux de son guide, il lui emprunte même certaines évaluations numériques qui trahissent leur origine '. D'ailleurs, il est aisé de voir que le Moine de Silos avait sous les yeux les deux rédactions A et B 2, et que, s'inspirant parfois de la première 3, il emploie de préférence la seconde, c'est-à-dire la pille et la démarque habituellement4. Ainsi s'explique, outre la présence de détails

numérotation de l'édition Florez, Esp. Sagr., XVII, 1763, pp. 270330). — Sur l'auteur et son ouvrage, voir principalement la préface de Florez, loc. cit., pp. 264-269, et, malgré ses imperfections, l'article de M. A. Blâzquez, Pelayo de Oviedo y el Silense. Observaciones acerca del Cronicôn del monje Silense, dans Revista de Archivos, 3" época, XVIII (1908), pp. 187-203 ; voir aussi Santos Coco, op. cit., pp. vu-x (l'auteur) et Xxxi-xxxvii (valeur historique de la chronique).

1. Les deux textes font périr 124.000 Musulmans à Covadonga et 63.000 en Liébana (Silos, ch. 24 ; Pseudo-Alphonse, réd. A, ch. 10). De même 54.000 Infidèles auraient été massacrés par les armées de Fruela (Silos, ch. 27 et Pseudo-Alphonse, réd. A, ch. 16).

2. Le P. Tailhan, Bibliothèques, p. 311, s'était bien rendu compte que le Moine de Silos avait connu d'autres documents que le texte traditionnel du Pseudo-Alphonse.

3. Comme A, par exemple, et à l'inverse de B, le Moine de Silos tait les aventures de la sœur de Pelage, et met en scène Munuza après, et non avant la bataille de Covadonga (comparer, d'une part, Silos, ch. 20 et 25 et A, ch. 8 et 11 ; d'autre part, B, ch. 8).

4. Voir les rapprochements qu'a institués M. G. Cirot, dans Bulletin Hispanique, XIII (1911), pp. 388 et suiv. (ch. 4 et suiv.), entre le texte du Moine de Silos et la partie de la Chronique léonaise qui reproduit, en réalité, le texte B du Pseudo-Alphonse.

typiques de B, l'omission de telles particularités de A '. Ainsi s'explique également l'usage simultané de locutions et de tournures qui proviennent les unes de A, les autres de B, cette dernière rédaction ayant été, même au point de vue des formules, la plus fréquemment mise à profit.

Remarquons, d'autre part, que le Moine de Silos prend quelques libertés avec le modèle qu'il transpose. Pratiquant des coupures, il supprime les rois Fafila, Aurelio, Silo et Mauregato 2, biffe toutes les dates terminales, sauf celle de la mort d'Alphonse II 3, condense ou même rejette certains développements: par exemple, il substitue une phrase banale à la longue liste des villes reconquises par Alphonse Ier 4 et il omet la campagne de 816, de même que tous les événements

1. Comme B, le Moine de Silos déclarera que Pelage avait été spataire de Rodrigue ; qu'Oppas était archevêque de Tolède (et non de Séville); qu'Alkama avait reçu l'ordre de s'emparer de Pelage, le cas échéant ; que le père d'Alphonse Ier était duc des Cantabres, et que ledit Alphonse épousa la fille de Pelage ; que Fruela Ier rétablit le celibat ecclésiastique (comparer Silos, ch. 20, 21, 26, 27 et B, ch. 8, 11 et 16 ; cf. pour deux des passages allégués, Cirot, loc. cit., p. 390, ch. 7 et p. 391, ch. 11). — De même, en conformité avec B, mais par opposition avec A, le Moine de Silos négligera de dire que le général Omar, tué par les troupes de Fruela, était fils de l'émir régnant; que la reine Nuña fut esclave avant de devenir reine ; que le château où se réfugia Mahmoûd avait nom Santa Cristina; qu'Aldroito et Piniolo furent successivement comtes du palais, etc., etc. (comparer Silos, ch. 27, 30, 34 ; B et A, ch. 16, 22, 24).

2. Cf. Blâzquez, loc. cit., p. 191 et 196, lequel donne d'autres exemples de suppressions analogues.

3. Le Moine de Silos, ch. 30 (éd. Santos Coco, p. 27), place la mort de ce roi : « era DCCCLXXXI » (a.843), au lieu de :« era DCCCLXXX » (a.842).

4. Moine de Silos, ch. 26 (éd. Santos Coco, p. 22) : « Quamplurimas « a barbaris oppressas civitates bellando cepit; ecclesias nefando « Mahometis nomine remoto, in nomine Christi consecrari fecit; « episcopos unicuique preponere ; atque eas auro, argento lapidibusque « pretiosis ac sacre legis libris ornare devote studuit. » Cf. Blâzquez, loc. cit., p. 195.

de la fin du règne d'Ordono '. Non content d'opérer des compressions, il se livre aussi à des corrections partielles, transforme en un roi le prince Fruela, frère d'Alphonse Ier 2, place hardiment, pour des raisons logiques, la règne de Bermude Ier après celui d'Alphonse II \ change des noms propres 4, use d'épithètes jusqu'alors inemployées 5, précise telles données chronologiques 6. Enfin, il ajoute au fond commun des rédac

1. Prise de Coria et de Talamanca, invasion normande de 859-860.

2. Moine de Silos, ch. 32 (éd. Santos Coco, p. 27I : « Qui duodecimo « regni sui anno. mensibus sex, diebus viginti peractis, debitum carnis « exsolvens... » Comparer le Catalogue du Codex de Meyâ (ci-dessus, p. 14, note): « Froila jfrater eius [Adefonsi I] regnavit an. XII, « mens. VI, dies XX. » Une contamination s'est-elle produite ? C'est presque évident. En tout cas, il ne faut pas dire, comme M. A. Blâzquez, loc. cit., p. 196, que notre auteur a « répété » aux ch. 27 et 32 le règne de Fruela : au ch. 27, il est question de Fruela Ier, fils d'Alphonse Ier; au ch. 32, il est question du prince Fruela, frère dudit Alphonse.

3. Le Moine de Silos épuise d'abord la descendance de Pelage et d'Alphonse Ier, laquelle finit avec Alphonse II ; après quoi, il passe à la descendance de Fruela, frère d'Alphonse Ier, laquelle commence pour lui avec Bermude, le règne d'Aurelio ayant été supprimé. D'où la transposition indiquée, et qui est bien volontaire; cf. ch. 31 (éd. Santos Coco, p. 27) : « Post cuius [Adefonsi II ] felicem decessum, « RanimirusVeremudi principisfiliusgubernandiregni sceptrasuscepit. « Sed quoniam Adefonsi Yspaniarum orthodoxi imperatoris genealo« giam seriatim texere statui, eo unde originem duxit, stilum verto. »

4. Les Vascons, cités par le Pseudo-Alphonse au ch. 16, sont transformés ici, ch. 27, en Navarrais; l'église Santa Maria de Naranco (Pseudo-Alphonse, ch. 24) devient ici, ch. 34, San Miguel de Naranco.

5. Alphonse Ier est qualifié de catholicus (ch. 26 et 32) et Alphonse II de castus (ch. 28 et 32). Noter que, dans la préface de son Liber Chronicorum (Mommsen, Chronica minora, II, pp. 262-263), Pelaged'Oviedo, contemporain du Moine de Silos, applique l'épithète de catholicus aux rois Wamba, Pelage et Alphonse II ; celle de castus à Alphonse II.

6. D'après le Moine de Silos, ch. 34 et 38, Ramire Ier régna pendant sept ans, huit mois et dix-huit jours ; Ordoño Ier, pendant seize ans, trois mois et un jour. Les indications de mois et de jours manquent chez le Pseudo-Alphonse, ch. 24 et 26 ; par contre, on les retrouve, a quelques variantes près, dans le catalogue du Codex de Meya [loc. cit.) : « Post Ranimirus regnavit an. VI, mens. VIIII, dies XVIIII. « Ordonius filius eius regnavit an. XVI, mens. III, diem I. »

tions A et B : 1° la mention du châtiment infligé au comte Julien et aux fils de Witiza, en représailles de la défaite de Covadonga (ch. 25) ; 2° le récit d'une translation de reliques, apportées de Tolède dans les Asturies (ch. 28) ' ; 3° la légende pieuse des anges orfèvres (ch. 29), lesquels auraient fabriqué une croix d'or demeurée célèbre. Bref, suivant les cas, il abrège, modifie ou complète à sa convenance l'œuvre de son devancier 2.

B) Après avoir largement utilisé le Pseudo-Alphonse et avant de transcrire littéralement la chronique de Sampiro, le Moine de Silos traite des rois Alphonse III (866-910), Garcia Ier (910-914) et Ordono II (914-924) 3. Ces pages

1. Il s'agit du reliquaire d'Oviedo, dont l'évêque Pelage a, de son côté, fait l'historique (Esp. Sagr., XXXVII, pp. 352-358). — Cette addition, relative aux reliques d'Oviedo, en a entraîné une autre. On trouve en effet, au même ch. 28 (éd. Santos Coco, p. 24), la phrase suivante, qui n'a pas son équivalent chez le Pseudo-Alphonse : « Fecit « quoque sancte Leocadie basilicam forniceo opere cumulatam, super « quam fieret domus ubi celsiori loco archa sancta a fidelibus ado« raretur. »

2. A remarquer, en passant, une des préoccupations de l'auteur. Vivant à une époque où l'influence française était très grande en Espagne, le Moine de Silos, tout comme Pelage d'Oviedo, a voulu montrer qu'il possédait quelques notions d'histoire de France ; d'où aux ch. 18-19 (éd. Santos Coco, pp. 16-17), un récit de l'expédition de Charlemagne en Espagne ; d'où également, au ch. 36 (éd. Santos Coco, p. 30), une allusion aux annales franques: « Verum qui quorundam « Francorum regum mansionesdescribere pergunt, animadvertantquia « pro nataliciis et paschalibus cibis, quos per diversa loca eos consum« psisse asserunt » ; d'où encore, au ch. 37 (éd. Santos Coco, p. 31), l'énumération de trois rois francs: « ...nisi Carolus qui iam senio « conficiebatur et postea Ludovicus eius filius necnon et Lutarius « eius nepos », le Moine de Silos ayant d'ailleurs confondu Louis IV d'Outremer, père de Lothaire, avec Louis II le Bègue, fils de Charles le Chauve.

3. Moine de Silos, ch. 39-47 (Esp. Sagr., XVII, pp. 292-297; éd. Santos Coco, pp. 33-41), le même texte se retrouvant dans la Chronique léonaise, liv. II, ch. 30-38 (Bulletin Hispanique, XIII, pp. 400

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