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formules vagues, telles que illius tempore praeterito jamque multo, ipsisque diebus, ou ejus tempore. Il en résulte que, après comme avant 866, nous avons devant nous une sorte d'aide-mémoire, où s'accumulent des notes rapides, heurtées, sans lien entre elles, et qui se succèdent dans un ordre dont la raison nous échappe.

C) Avec l'année 877 (ch. 62, in fine), une transformation complète se produit. L'auteur cesse d'écrire une chronique à la fois hâtive et touffue : adoptant l'ordre chronologique, il se met à composer des annales, et à raconter posément, à la manière d'un témoin bien renseigné et soucieux d'exactitude, un petit nombre de faits'. Il se bornera donc à mentionner, sous l'année 877, la capture du général Hichâm ben Abd el-Azîz et le rachat ultérieur de ce prisonnier de marque; sous l'année 878 (ch. 63), l'expédition d'El-Mondhir contre Astorga et Leon ; sous l'année 881 (ch. 64), une chevauchée d'Alphonse III en Lusitanie. Mais il se garde d'oublier les

1. Ces annales sont annoncées par les mots: « Parvoque proce« dente tempore, era DCCCCXV 1 ; d'où il résulterait que tous les faits mentionnés auparavant sont antérieurs à l'année 877. Cependant, une difficulté se présente. D'abord, l'édition de Juan del Sa?, ch. 122, p. 44, porte, au lieu de procedente, la variante precedenti; ensuite, tandis que le Chron. Albeldense cite au ch. 61 la conquête et le repeuplement de Coïmbre : « Conibriam, ab inimicis possessam, eremavit, « et Gallaecis postea populavit », nous lisons, à l'année 878, dans la courte annale portugaise appelée Chronicon Laurbanense: « Era « DCCCCXVI. prendita est Conimbria ad Ermegildo comite » (Port. Mon. Hist. Script., I, p. 20). Donc, la portion du Chron. Albeldense rédigée sous forme de chronique se poursuivrait, semble-t-il, au moins jusqu'en 878, la partie rédigée sous forme d'annales commençant en 877. Pour expliquer ce chevauchement, s'il existe, admettra-t-on que l'auteur — nous ne pensons pas qu'il faille dire le continuateur — a fait un brusque retour en arrière et repris le récit un peu avant la date extrême à laquelle il l'avait mené ? Cela est possible, mais n'est pas rigoureusement sûr: d'une part la variante precedenti n'est pas nécessairement la bonne ; d'autre part, la date que donne le Chron. Laurbanense a pu être mal transcrite.

détails caractéristiques, il donne des précisions comme il n'en avait jusqu'alors jamais donné '. La sécheresse à laquelle il nous avait habitués a disparu ; elle a même si bien disparu que le récit de ces trois années 877, 878 et 881 tient à lui seul plus de place que celui de toutes les révoltes, invasions musulmanes ou conquêtes chrétiennes des années 866-876.

Il semble que le rédacteur ait posé la plume en 881 2. A cet endroit la tradition manuscrite s'accorde en effet à insérer une formule de conclusion (ch. 65)3, laquelle, dans une famille de manuscrits, est elle-même suivie d'une liste en vers des évêques de l'époque, et d'un éloge, également versifié, du prince régnant 4.

1. Ainsi, il indique les conditions auxquelles Hichâm parvint à se libérer ; la composition de l'une des armées qui, en 878, attaquèrent les Chrétiens ; l'itinéraire que le roi suivit en 881 pour atteindre la Sierra Morena.

2. Cf. Florez, op. cit., pp. 423 et 429-431.

3. « Ab hoc principe omnia templa Domini restaurantur, et civi» tas in Oveto cum regiis aulis aedificatur; statque scientia clarus, « vultu et habitu staturaque placidus. Inflectatque Dominus ejus « semper animum, ut pie regat populum, ut post longum principatus « imperium de regno terrae ad regnum transeat caeli. » Comparer les formules de conclusion, d'ailleurs beaucoup plus brèves, qui marquent le terme de Y Or do Gentis Gothorum (ch. 46), des paragraphes consacrés aux Arabes (ch. 83) et de YExplanatio Gentis Gothorum (ch. 86).

4. Chron. Albeldense, éd. Florez, ch. xi. — Ces deux morceaux — liste des évêques et eloge d'Alphonse III — étaient rejetés dans les pièces liminaires parles manuscrits de San Millan; cf. éd. Berganza, Antigùedades de Espana (Madrid, 1719-21, 2 vol. in-fol.), II, ch. 118, P- 55°. et Juan del Saz, op. cit., ch. 10, p. 14. En revanche, les manuscrits du recueil inexactement dénommé Tumbo negro de Santiago les insèrent à la place ci-dessus indiquée, et qui est, sans nul doute, leur vraie place ; cf. Florez, op. cit., p. 429 et Tailhan, Bibliothèques, p. 337, n. 3. — Le P. Fita, loc. cit., p. 341, n'accepte, à cet égard, ni les indications que donnaient les manuscrits de San Millan, ni celles que donnent les divers exemplaires du Tumbo negro. Pour lui, la formule Ab hoc principe, la liste des évêques et l'eloge du roi doivent être franchement déplacés et reportés tout à la fin de YOrdo Gothorum Ovetensium Regum. Cette opinion repose sur une hypothèse qu'infir

REVUE HISPANIQUE. 2

D) Mais l'œuvre ne s'arrête pas là ; achevée en 881, elle a été continuée deux ans après, et, dans cette continuation, l'exposé acquiert une ampleur inattendue, tandis que le cadre s'élargit. L'auteur raconte tout au long les deux campagnes d'El-Mondhir en 882 et 883 (ch. 66-76) ; il note avec soin les étapes successives des envahisseurs, les échecs répétés de ces derniers, les négociations entamées par eux en vue de signer la paix avec Alphonse. De plus, au lieu de ne considérer que l'histoire propre du royaume asturien, il jette au loin ses regards, et nous révèle l'action du roi hors des frontières du royaume : il nous montre Alphonse en relations d'amitié ou d'alliance avec une famille d'ambitieux roitelets installés en Aragon et en Navarre, les Benoû Moûsa ; il s'attarde même à nous entretenir des querelles intestines de ces remuants personnages, et nous donne ainsi, à l'année 882 (ch. 71-73), un très curieux aperçu d'histoire musulmane. C'est donc d'après des impressions toutes fraîches qu'a été écrite, dans les premiers jours de novembre 883, la relation de ces deux dernières années ', — relation strictement contemporaine, délibérément étendue, et à ces deux égards unique dans toute l'historiographie latine du haut moyen âge espagnol 2.

ment et la tradition manuscrite et l'examen du contexte, à savoir que l'œuvre tout entière aurait été rédigée d'un seul jet, en 883 (cf. loc. cit., pp. 337-339)

1. La date terminale est donnée, non dans YOrdo Gothorum Ovetensium Regum dont le dernier paragraphe (ch. 76) est ainsi libellé: « Supradictus quoque Ababdella legatos pro pace et gratia regis « nostri saepius dirigere non desinit ; sed adhuc perfectum erit, quod « Domino placuerit », mais au ch. 80, où on lit: « Sub uno omnes « anni Arabum in SpaniamCLXVIIII et die III idus Novembris inci« piunt centesimum septuagesimum ; et de praedicatione iniquissimi « Mahomat in Africa sunt CCLXX, in era quae nunc discurrit « DCCCCXXI. »

2. L'auteur du Chron. Albeldense, qui a résumé aux ch. 2-12 et 14-38 de son œuvre la Chronique et YHistoria Gothorum d'Isidore de Séville (cf. Mommsen, op. cit., p. 373), a nécessairement retenu quelques expressions de son modèle. Exemples . Isidore, Hist. Goth., ch. 29: III. — La Chronique Dite De Sampiro.

Faisant suite à l'œuvre du Pseudo-Alphonse, et communément attribuée à Sampiro, évêque d'Astorga, la Chronique qui s'étend de 866 (avènement d'Alphonse III) à 982 (mort de Ramire III), nous est parvenue comme suit ' : le Moine de Silos l'a incorporée à sa propre chronique2 ; Pelage d'Oviedo l'a insérée dans son Liber Chronicorum (d'où elle a passé dans le Tumbo negro de Santiago)3; enfin, le compilateur de la Chronique léonaise l'a également transcrite ♦. — Comparée à la rédaction du Moine de Silos, celle de Pelage apparaît comme notoirement interpolée: soupçonnées déjà par Contador de Argote, les interventions malencontreuses de l'évèque d'Oviedo ont été mises en lumière par Florez et Risco 5. Quant

« Virga enim furoris dei sunt »; Chron. Albeld., ch. 59: « Virga 0 justitiae fuit. » Isidore, ch. 57 : « quem in primo flore adulescentiae »; Chron. Albeld., ch. 61 : « Istum in primo flore adulescentiae ». Isidore, ch. 55 : « tantam in anitno benignitatem gessit » et ch. 64 : « ita ut... pater pauperum vocari sit dignus »; Chron. Albeld., ch. 60 : « Cui principi « tanta fuit animi benignilas... ut Pater gentium vocari sit dignus. »

1. Sur cette chronique, voir principalement Florez, Esp. Sagr., XIV, pp. 419-43°

2. Moine de Silos, éd. Florez, ch. 48-67 (Esp. Sagr. XVII, pp. 297308) ; éd. Santos Coco (Madrid, 1919, in-8°), pp. 41-57. Se rattache à cette rédaction la copie partielle qui se trouve dans le ms. n° 9880 (ancien Ee 92, xvne siècle), de la Bibliothèque Nationale de Madrid.

3. Cette rédaction est représentée par l'édition de Florez, Esp. Sagr., XIV (1758), pp. 438-457 (2e éd., 1786, pp. 452-472), le texte donné par Florez annulant ceux de Sandoval (1615), Ferreras (1727) et Berganza (1729).

4. Chronique léonaise, éd. G. Cirot, liv. II, ch. 39-46, 59-64, 66-73 et 75 (Bulletin Hispanique, XIII, 1911, pp. 403-407 et pp. 410-420).

5. Contador de Argote, Memorias para a historia ecclesiastica de Braga, III (Lisboa, 1744, in-40), pp. 93 et suiv. ; Florez, Esp. Sagr., XIV, pp. 428-430 ; Risco, Esp. Sagr., XXXVIII, p. 126. Cf. Tailhan, Bibliothèques, p. 311.

à la recension de la Chronique léonaise, c'est une sorte de compromis entre les deux rédactions précédentes '.

Toutes réserves étant faites sur la personnalité de l'auteur 2, — laquelle du reste importe assez peu, — il n'est pas niable que notre chronique ait été écrite à la fin du Xe ou au début du XIe siècle. Que vaut ce témoignage, pour le moins tardif, en ce qui touche le règne du dernier roi asturien?

A) Déduction faite des interpolations reconnues 3, une

1. Selon M. G. Cirot, dans Bulletin Hispanique, XVIII (1916), p. 142, la rédaction de la Chronique léonaise (B) serait intermédiaire entre celle du Moine de Silos (A) et celle de Sampiro (C). Mais le compilateur de la Chronique léonaise n'avait-il pas tout simplement devant lui un exemplaire du Liber Chronicorum auquel il aurait fait quelques emprunts?

2. C'est uniquement d'après le témoignage de Pelage d'Oviedo, dans la préface de son Liber Chronicorum que l'on attribue à Sampiro, évêque d'Astorga, la chronique qui va de 866 à 982 (cf. GômezMoreno, dans Bol. de la R. Acad. de la Hist., LXXIII, 1918, p. 57). Or, Pelage a tenté de tromper ses lecteurs sur l'étendue réelle de la Chronique, puisqu'il en fixe le début au règne d'Alphonse II (voir le texte de ladite préface dans Mommsen, Chronica minora, II, pp. 262263). N'aurait-il pas, en outre, confondu deux personnages distincts savoir: i° un Sampiro, qui fut notaire sous Bermude II (982-999) et Alphonse V (999-1027), comme le montrent de nombreux documents; 2° un Sampiro, qui fut évêque d'Astorga de 1035 à 1041? Florez, Esp. Sagr., XIV, pp. 421-423 et XVI, pp. 168-172, a confondu lui aussi les deux personnages, car il a été influencé par la souscription suivante qu'on trouve dans un diplôme de Bermude II du 26 novembre 990 (Yepes, Coronica generai de la orden de San Benito, V, escr. xxix, fol. 448 r-449 r) : « Sanct Pirus qui dictavit (post Astori« censis sedis episcopus) confir. » Or, il est bien évident que les mots placés entre parenthèses constituent une interpolation; et bien évident aussi qu'un temps très long s'est écoulé entre 990 et 1035, en sorte que Sampiro serait très tardivement parvenu à l'épiscopat (cf. sur ce point les doutes de Florez, Esp. Sagr., XVI, p. 172). Sans poursuivre la discussion, on observera que, d'après Florez, Esp. Sagr., XIV, p. 423, Sampiro aurait écrit sa chronique alors qu'il était encore notaire : d'où le terminus ad quem adopté par l'auteur (avènement de Bermude II, son maître).

3. Florez a soit imprimé en italique, soit placé entre crochets carrés les passages interpolés. Ce sont, pour le règne d'Alphonse III ; Ie l'énu

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