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atteint l'âge d'homme à l'époque de Ramire, et il l'avait sûrement atteint au temps d'Ordono Ier. Aussi, en cette portion de la chronique, mérite-t-il plus de confiance \ Entendons-nous: quand d'autres textes permettent de le contrôler, nous ne le trouvons pas en défaut ; nous constatons, au contraire, en dépit de quelques divergences, qu'il respecte la vérité 2 ; et nous regrettons uniquement qu'il donne une importance excessive à de simples épisodes, tels que la rébellion de Mahmoud, ou la défaite de Moûsa.

Mais cela étant noté, on reconnaîtra que, même en ces chapitres où le détail paraît exact, l'ensemble est nettement tendancieux. A s'en tenir aux seules assertions du PseudoAlphonse, on se représenterait fort imparfaitement ce qu'a été l'Espagne wisigothique, de 672 à 711 ; or, si l'on ne disposait pas d'autres sources, une bonne partie de l'histoire du royaume asturien serait presque totalement ignorée. Il est en effet une catégorie d'événements que le chroniqueur passe sous silence, ou note à peine ; savoir les rapports entre émirs de Cordoue et rois d'Oviedo. Il semblerait, à lire notre texte, que ces rapports eussent été assez rares ; que les rencontres entre Chrétiens et Infidèles se fussent toujours terminées à l'avantage des premiers ; que les pertes subies par les Musulmans eussent toujours été considérables 3. Mais,

1. Garcia Vîllada, op. cit., p. 46.

2. Ainsi, il est certain qu'Alphonse II vainquit les Arabes dans les Asturies, à Lulos, et plus tard en Galice; que le rebelle Mahmoud de Mérida fut par lui mis à la raison ; que Ramire eut à deux reprises l'occasion de lutter contre les Infidèles, sinon de les battre; qu'en 844, les Normands, après avoir ravagé les côtes de la Galice, allèrent piller Séville, et qu'en 859-860, ils firent voile vers Nekour, en Mauritanie, etc.

3. L'auteur mentionne même les défaites de l'ennemi avec une joie mal contenue ; cf. Herculano, Historia de Portugal, III (5e éd. Lisboa, 1891, in-8°), p. 167, qui remarque « um certo enthusiasmo feroz », et M. Gômez-Moreno, loc. cit., p. 55, qui note des traces de « jactan« cias de barbarie guerrera ».

ainsi présentée, l'histoire est fausse : l'époque d'Alphonse II, de Ramire et d'Ordono est précisément celle où les émirs de Cordoue ont le plus guerroyé contre le royaume des Asturies et se sont le plus acharnés à le combattre, multipliant les expéditions et les entreprises; c'est également celle où, malgré quelques succès, les Asturiens ont essuyé les défaites les plus répétées et couru les plus graves périls. De ces défaites, de ces périls, de cette existence souvent troublée et parfois incertaine, le Pseudo-Alphonse ne souffle pas mot. Il omet tous ces événements, nous montre la royauté constamment victorieuse, et ne nous laisse même pas soupçonner les revers éprouvés par elle ' ; bref, il fait œuvre de chroniqueur officieux, sinon officiel. Ainsi procéderont du reste ses continuateurs, Sampiro et Pélage, lesquels se modèleront sur lui à cet égard et à d'autres encore 2.

1. Telle n'était pas l'opinion de Tailhan, Bibliothèques, pp. 339-341, qui écrivait notamment, pp. 340-341: « Tous ces chroniqueurs... « aiment la vérité... ils la disent telle qu'ils la connaissent, sans rcti- « cence, sans dissimulation, sans mensonge, qu'elle soit ou non favo« rable à la cause... [des chrétiens]. Si les chrétiens sont battus, ils « l'avouent franchement... Jamais aussi on ne les surprend... étran« glant entre deux lignes le narré d'une époque néfaste. » Cf. aussi p. 341, n. 4 : « A leurs yeux, les razzias ou même les ceiphas annuelles « et bisannuelles, sur lesquelles l'habitude les avait blasés, tombent « au rang de ces faits secondaires dont ils ne parlent que par exception.»

2. De même que la chronique du Pseudo-Alphonse, celles de Sampiro et de Pelage ont pour caractéristiques, outre leur brièveté: i° d'être très postérieures à la plupart des faits relatés (Sampiro, qui écrivait au plus tôt à la fin du Xe siècle, commence en 866 ; Pelage, qui travaillait après 1109, remonte jusqu'en 982); 2° de reposer, en majeure partie, non sur des documents écrits, mais sur la tradition orale (ce qui explique à la fois l'indigence de l'information et l'absence presque complète de dates) ; 3° de cacher, autant que possible, les défaites et les humiliations infligées au souverain par les ennemis du dehors, et même du dedans. — Noter aussi que l'ensemble de ces trois chroniques constitue une sorte de chronique « royale », de récit officieux, écrit sous l'inspiration directe du pouvoir central.

II. — La Chronique Dalbelda.

La Chronique dite d'Albelda ou de San Millau (Mommsen l'appelait, non sans raison, Epitome Ovetensis a. DCCCLXXXI1I) est un abrégé d'histoire universelle dont il existe trois rédactions principales : celles du Tumbo negro de Santiago, de San Millan et du Codex Vigilanus, respectivement représentées par les éditions : i° de Pellicer (1663) ; 2°de Berganza (1721) et Juan del Saz (1724) ; 30 de Ferreras (1727) et Florez (1756)'. En tant qu'abrégé d'histoire universelle, cette chronique mériterait une étude spéciale, mais ce n'est pas le lieu de l'entreprendre : il suffira de rappeler qu'elle a été compilée dans les Asturies, et probablement à Oviedo; qu'elle fut écrite en 881, niais reprise ensuite et achevée en 883 ; qu'elle est anonyme et paraît devoir le rester * ; qu'abstraction faite de préliminaires disparates, elle se décompose en quatre grands chapitres, dont un, intitulé Ordo Gothorum Ovetensium Regtm commence à Pelage et s'arrête à la dix-huitième année du règne d'Alphonse III. Ce chapitre seul sera examiné ici 3.

1. En attendant l'édition que prépare M. Gômez-Moreno, consulter principalement Mommsen, Chronica minora, II (1894), pp. 370-375. Voir aussi Florez, Esp. Sagr., XIII, pp. 417-432 ; Tailhan, Bibliothèques, pp. 336-337; F. Fita, Sebastian, obispo de Arcdvica y de Orense. Su crônica y la del rey Alfonso III, dans Bol. de la R. Acad. de la Hist., XLI (1902), pp. 324-344. — Nous suivrons l'édition de Florez, op. cit., pp. 433-464 (2e éd., 1782, pp. 433-466), bien qu'elle ne remplace pas absolument les précédentes, notamment celle de Juan del Saz.

2. L'attribution au prêtre Dulcidio, proposée par Pellicer, et l'attribution à Roman, abbé de San Millan, proposée par Juan del Saz, ne résistent pas à la critique ; cf. Florez, op. cit., pp. 419-422. Reprenant une hypothèse émise par Gams, Kirchengeschichte von Spanien, II, 2 (Regensburg, 1874, in-8°), p. 345, n. 2, le P. Fita, aux pp. 336 et suiv. de l'article précité, a voulu démontrer que l'auteur est Sebastian, évêque d'Orense; mais nul semblant de preuve n'est produit à l'appui de cette opinion.

3. Nous éliminons la liste des rois asturo-léonais, de Pelage à Ra

A) De l'avènement de Pélage à la mort d'Ordono Ier (éd. Florez, ch. 50-60), l'auteur résume, sauf erreur d'optique, le Pseudo-Alphonse, en adopte habituellement l'ordre et la chronologie, en extrait même à plusieurs reprises des expressions et tournures typiques '. Quoique décharné, surtout au début, ce résumé n'en est pas moins intéressant : car, si dépendant qu'il soit de son modèle, il n'en est pas un raccourci servile. A l'occasion, il s'en sépare, par exemple en ce qui concerne la durée des règnes d'Aurelio, Silo, Mauregato et Alphonse II2 ; en maints endroits, il le complète, soit qu'il

mire III (éd. Florez, ch. 47-48), que contiennent deux recensions, celle de San Millan et celle du Vigilanus. Ramire III étant monté sur le trône en 967, il est clair que cette liste a été ajoutée, du moins en partie (cf. Tailhan, Bibliothèques, p. 337, n. 3). Opérant une coupure, déjà pratiquée par Ferreras, Florez, op. cit., p. 422 et p. 449, n. 5, considérait les mentions antérieures à Garcia Ier (910-914) comme appartenant à l'œuvre parachevée en 883, ce en quoi il se trompait. a) D'après le Catalogue, Pelage serait fils d'un certain Bermude et nepos du roi Rodrigue: l'Ordo ignore cette généalogie; b) d'après le Catalogue, Alphonse Ier aurait eu pour successeur son frère Fruela: l'Ordo indique que Fruela, successeur d'Alphonse Ier, était fils, et non frère de celui-ci ; c) le Catalogue omet les rois Silo, Mauregato et Bermude, que l'Ordo mentionne; d) le Catalogue qualifie l'usurpateur Nepociano de cognatus regis Adefonsi et le range parmi les rois asturiens : rien de tel dans l'Ordo ; e) d'après le Catalogue, Alphonse III se serait emparé d'Ebrellos et ce serait même son principal titre de gloire : « Adefonsus, qui allisit Ebrellos »; l'Ordo ignore cet événement. — Pareilles discordances sont édifiantes. Au surplus, si l'on avait pris garde à une note de Juan del Saz, Chronica de Espaiia Emilianense (Madrid, 1724, in-16), p. 70, < ad N. 110 », on aurait vu que la liste en question était une addition, transcrite en marge d'un des manuscrits de San Millan (d'où elle a passé dans le Vigilanus). — A remarquer que le Codex de Meyâ, fol. 189 v, contenait une liste des rois asturo-léonais très voisine de celle qui nous occupe; voir les transcriptions de Palomares (Madrid, Bibliothèque de l'Académie de l'Histoire, Est. 26, gr. i\ D. n° 9, fol. 37 v-38 r) et de Llobet y Mas (ibid.. Est 21, gr. 3a, n° 28, fol. 200 v).

1. Cf. Revue Hispanique, XLVI (1919), pp. 342-351.

2. D'après le Pseudo-Alphonse, Aurelio régna six ans et mourut dans la septième année du règne (ch. 17) ; Silo, neuf ans, t et decimo

mentionne des événements inconnus du Pseudo-Alphonse, soit qu'il précise certains détails, cite tels noms de personne ou de lieu, et consigne telles dates nouvelles. Il nous apprend ainsi que Witiza avait chassé Pélage de Tolède; que Silo fit de Pravia sa capitale; que, sous Bermude, un combat fut livré, en Bureba, aux Musulmans ; qu'Alphonse II se vit déposer dans la onzième année du règne ; que, sous Ordono, les Arabes attaquèrent par mer la Galice. De même, sans cet abrégé sommaire, mais cependant précieux, on ignorerait que Fruela tua son frère Vimarano ob invidiam regni ; que Silo vécut en paix avec les Arabes ob causant matris ; que le défenseur de la Galice contre les Normands, en 859-860, s'appelait le comte Pedro ; que Fruela finit ses jours à Cangas et Ramire à Lino; que Ramire mourut le Ier février 850 et Ordono le 26 mai 866, etc.

B) A partir de l'avènement d'Alphonse III (ch. 61), l'auteur n'opère plus, semble-t-il, que sur des souvenirs personnels. Tout d'abord, il énumère un assez grand nombre de faits: usurpation du comte Fruela, révolte des Vascons, attaque de Leon par El-Mondhir, défaite des Arabes dans le Bierzo, prise de Deza, Atienza et Coïmbre, repeuplement de la Galice et du Nord du Portugal, incursion des Chrétiens jusqu'aux environs de Mérida. Mais si l'information est plus abondante, l'allure du récit reste la même ; les faits continuent d'être rapportés, pour la plupart, en termes très brefs, comme s'ils remontaient à une époque déjà lointaine et, sauf la tentative du comte Fruela, survenue, nous dit-on, in primo... regni anno, aucun de ces faits n'est daté, même par approximation, leur enchaînement étant marqué par des

t vitam finivit » (ch. 18) ; Mauregato, six ans (ch. 19), et Alphonse II, cinquante-deux ans (ch. 22). Les chiffres donnés par le Chron. Albeldense sont : pour Aurelio, sept ans (ch. 54) ;pour Silo, neuf (ch. 55); pour Mauregato, cinq (ch. 56) ; pour Alphonse II, cinquante et un (ch. 58).

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