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LA

MOSAIQUE DU MIDI.

ToULoUsE , IMPRIMERIE J.-B. PAYA, Ilôtei Castellane.

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ANECD0TE SUR LA VIE PRIVÉE DE lIIRABEAU,

Peu de personnes ignorent aujourd'hui les traits principaux de la vie de Mirabeau, même de sa vie privée, qui fut si agitée et si orageuse, et dont ses ennemis ont si fort noirci le tableau. Mais il est des traits remarquables et caractéristiques de cette vie qui ne sont pas connus, et c'est une bonne fortune pour le † que de les apprendre, même lorsqu'ils peuvent e faire connaître sous des rapports moins avantageux ; car si les contemporains, jaloux des grandes réputations qui se forment sous leurs yeux, jugent ceux qu'elles élèvent avec une injuste sévérité, et dissimulent leurs services pour ne faire ressortir que leurs torts, dans le lointain de la postérité, au contraire, les torts des grands hommes s'aperçoivent à peine, et elle place sur le devant du tableau leurs grandes qualités et leurs services, dont elle exagère les couleurs brillantes plutôt que de les affaiblir. Mirabeau, comme chacun sait, eut pour principal ennemi l'auteur de ses jours. Le prétendu ami des hommes fut un père avare, jaloux et dénaturé. Son extradition de Hollande et sa captivité à Vincennes, qui pouvaient lui devenir si funestes , puisqu'un arrêt le condamnait à perdre la tête, furent en partie louvrage du marquis de Mirabeau. Prévoyait-il, lorsqu'il le persécutait, ses destinées brillantes, et la jalousie d'un talent qu'il avait deviné, ne fut-elle pas la cause de sa haine acharnée contre lui ? Je n'hésite pas à le croire : il est des parties si honteuses dans le cœur de l'homme, surtout de celui qui enveloppe ses vices d'une triple couche d'hypocrisie ! L'ami des hommes donc avait donné le baiser de paix à son fils, c'est-à-dire, qu'il avait fait trêve à SeS † contre lui. Mirabeau, pour remplir les conditions de cet accommodement transitoire, s'était confiné dans le Limousin; il s'était établi pour quelque temps chez le comte du Saillant, son beau-frère, dont la terre qui portait ce nom était à quelques lieues de Limoges. Son arrivée dans le vieux château seigneurial fut un événement pour le pays. Les nombreux hobereaux des environs, qui avaient souvent entendu parler de lui, chez son beau-frère, comme d'un homme fort remarquable par ses talens et par la vivacité de ses passions, s'empressèrent de se rendra au Saillant pour contempler un être pour lequel leur curiosité avait été vivement excitée. La plupart d'entr'eux étaient des chasseurs qui ne connaissaient guère que le nom de leurs chiens, et chez lesquels on aurait inutilement

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cherché d'autre livre que l'Almanach local des foires et des marchés, où ils se rendaient très exactement , pour passer le temps, parler de leurs affaires, faire grosse chère, humectée de gros vin d'Auvergne, et terminer ordinairement leurs parties en se mettant dans le même état que le patriarche qui inventa la vigne. Le marquis du Saillant, plus avancé que ses voisins, avait vu le monde : il était à la tête d'un régiment, et son château pouvait alors passer pour le Versailles du haut Limousin. On s'y rendait d'assez loin, et Dieu sait quels originaux, quelles tournures on y rencontrait, et quelles conversations on y entendait ! Il faudrait, pour s'en faire aujourd'hui une idée, avoir vu les jeunes nobles Limousins arrivant pour la première fois de chez eux dans les régimens, pour y porter l'épaulette et l'épée. On peut juger de la figure que faisait Mirabeau, homme instruit, aimable, supérieur dans tous les genres, qui déja avait eu des aventures, au milieu de ces sortes de nomades qui semblaient, sur plusieurs points, n'être encore qu'au premier degré de la civilisation. Il était, au Saillant, comme un vrai météore tombé des nues; sa complexion épaisse et vigoureuse, sa large tête presque difforme, dont le volume était encore plus que doublé par une coiffure haute, boursoufflée, et ressemblant à un haut piton pyrénéen ; ses gros traits profondément sillonnés, mais spirituels, mais animés; son œil, où se peignaient les passions tumultueuses de son âme; sa bouche, dont les mouvemens exprimaient tour-à tour l'ironie, le dédain, l'indignation, et souvent aussi la bienveillance, son costume propre, mais exagéré, et ressemblant un peu à celui d'un charlatan; cet ensemble extraordinaire, en un mot, étonnait nos campagnards, lors même qu'il ne parlait pas. Mais lorsque son organe sonore se faisait entendre, et que son imagination, échauffée par un sujet intéressant, donnait à son éloquence un haut degré d'énergie, les bons gentilhommes pensaient être en présence d'un dieu ou d'un diable, et étaient tentés les uns de se jeter à ses pieds, et les autres de faire le signe de la croix et de se mettre en prière. Souvent, alongé dans un large et antique fauteuil, Mirabeau contemplait lui-même, en souriant, ces hommes qui lui semblaient primitifs, tant il y avait de simplicité, de franchise et de rudesse dans leurs manières. Il écoutait leurs conversations qui roulaient

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