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obligé à rapprocher les rangs les uns des autres. Le choc d'un corps contre l'autre n'ayant plus lieu dans toute l'étendue d'une line, on a pu abandonner l'ordre profond, trop dangereux depuis que l'usage du canon s'est multiplié et on se contente de former sur les points où la force d'impulsion est nécessaire, des masses instantanées, des colonnes qui reprennent leur ordon nance étendue et peu profonde dès que le mouvement cesse. Voilà les principales modifications qu'a éprouvé l'ordre de bataille. Quant aux évolutions, elles ne durent pas en éprouver de moins fortes.

L'ordre profond à rangs et files ouvertes, ainsi qu'il était en usage chrz les anciens, rendait les conversions dangereuses en présence de l'ennemi, et difficiles à exécuter. L'histoire nous rapporte que Scipion, dans la célèbre bataille d'Ilipa (1), ayant osé en présence de l'ennemi, étendre son front par ses ailes, en faisant faire à ses bataillons un demi-quart de conversion, ce qui ne s'était jamais fait avant lui, crut cependant devoir, à deux cents pas de la ligne ennemie, se remettre de front, par le demi-quart de conversion opposé. Les mouvemens de flanc avaient aussi leurs inconvéniens, par rapport à la différence que les anciens faisaient nécessairement entre le côté de la lance et celui du bouclier. Un mouvement par le flanc gauche pouvait se faire sans danger hors de la portée du trait; mais près de l'ennemi le soldat ayant le bouclier en dedans, aurait été trop découvert. Les formations en colonne n'étaient guères en usage qu'en marche, afin de ne pas faire une trop longue queue; en bataille ils se contentaient de faire serrer la seconde ligne sur la première.

D'un autre côté, le peu de front de leurs armées (2) rendaient les évolutions générales et surtout les mouvemens d'ailes beaucoup plus rapides. Le général placé au centre de son armée la voyait toute, et les ordres parvenus en peu de temps étaient exécutés avec plus de rapidité.

(1) Voy. l'Histoire des campagnes d'Annibal.

(2) Une armée de 40,000 hommes d'infanterie, chez les Romains, n'occupait que treize cent toises par manipules, ou douze cent toises en cohortes sur deux lignes.

Mais les changemens que l'invention et l'usage des armes à feu ont apportés dans la constitution militaire et dans la tactique, ne sont pas étendus sur la stratégie. Quelles que soient les armes qu'on donne aux troupes, leur influence cesse hors du cercle, dans lequel lenr effet se fait sentir. Aussi je ne crois pas qu'il soit nécessaire de prouver au lecteur par une dissertation particulière, que si les Alexandre, les Annibal, les Scipion et les César revenaient sur la terre, ils n'auraient besoin que de s'instruire de la qualité, de l'usage et de l'effet des nouvelles armes, pour redevenir aussi grands capitaines qu'ils l'étaient dans leur siècle.

CAUSES ET EFFETS DES CHANGEMENS QU'A ÉPROUVÉ LA SCIENCE DE LA GUERRE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

Les événemens extraordinaires nés à la fin du siècle dernier furent la cause immédiate d'une révolution totale dans la partie stratégique du système de guerre en général. La lutte d'un peuple attaqué par des voisins aguerris et qui n'était guidé dans sa résistance que par l'élan de son courage et par le génie de ses chefs; la lutte de ce peuple, dis-je, présentant des circonstances inconnues jusqu'alors, a dû nécessairement obliger les assaillans même à changer de système. Mais ce changement fut successif; n'étant pas le fruit de la conception d'un esprit supérieur, mais l'effet des circonstances et le résultat d'une heureuse expérience, il suivit une marche progressive et assez lente, et pour le saisir, il faut franchir les dernières années du dixhuitième siècle et comparer les deux extrêmes d'un espace d'environ quarante ans. Autrefois, dans une armée, tout était subordonné aux lois générales de la tactique; les mouvemens de chaque corps, ceux même de chaque individu étaient calculés : rien ne se faisait qu'avec lá lenteur et l'apparat qu'entraîne nécessairement un système absolument méthodique. Un

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camp ne s'occupait qu'après avoir été reconnu et que le terrain choisi était couvert par les troupès légères; l'armée en y arrivant n'avait qu'à dresser ses tentes, dont l'emplacement était déjà marqué par les fourriers. Une bataille était une opération prévue d'avance et connue quelques jours avant qu'elle n'ait lieu, chaque brigade, chaque régiment même y conservait son rang de bataille, la totalité de l'armée ne faisait qu'un seul corps dans lequel les officiers-généraux n'avaient pas de commandement fixe.

Au contraire, les circonstances mêmes qui ont amené les guerres qui virent terminer le dix-huitième siècle, rejettaient toute méthode lente et uniforme. L'esprit national et le danger pressant qui obligeaient à courir aux armes, l'élan donné aux peuples avaient entièrement changé le cours des idées. Les chefs ne pouvaient plus se servir du soldat comme homme-machine, sans risquer de devenir les victimes de l'enthousiasme régnant, ou de détruire cet enthousiasme, ce qui aurait encore été bien plus dangereux. Le soldat obligé de combattre, peu de jours après avoir quitté les foyers paternels, ne pouvait pas avoir cette habitude d'exercice, qui lui avait jusqu'alors été exclusivement demandée. Trop jeune sous les drapeaux pour avoir acquis le mouvement machinal qui, dans le soldat comme dans une montre, tenait lieu de raisonnement, il lui fallut chercher à y suppléer par l'intelligence, le courage et la mobilité. Il ne resta donc aux chefs des armées d'autre parti à prendre que celui de se servir avec le plus d'avantage possible, des moyens qu'ils avaient entre les mains. Les bases disciplinaires et fondamentales de l'ancienne tactique qui s'étaient conservées, les aidèrent et en se contentant de diriger l'élan des troupes et de guider l'intelligence par l'expérience, ils atteignirent leur but.

Les opérations de la guerre changèrent de face; l'impossibilité de fournir aux troupes plus que leurs plus pressans besoins, c'est-à-dire la nourriture journalière et les munitions, fit disparaître les tentes et les grands magasins fixes. Les fournitures faites d'abord par les citoyens aux défenseurs de leur pays furent ensuite exigées des habitans des pays ennemis. Il en résulta que

Tom. I.

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les armées vivant toujours des ressources des provinces qu'elles occupaient, purent faire des mouvemens plus rapides. Les camps n'étant plus, comme autrefois des villes ambulantes, traînant à leur suite d'innombrables bagages et le soldat bivouaquant ou se baraquant où il se trouvait, la mobilité des armées fut doublement augmentée. Le cercle d'opérations s'étendit; les armées dans leurs marches et dans leurs campemens cessèrent d'être un corps indivisible, toujours sous l'œil du général; le général lyi– même fut forcé de subdiviser ses fonctions et d'assigner à chaque section de son armée un nombre fixe d'officiers-généraux, qui devaient en diriger le détail sous ses ordres.

La conséquence de cette organisation fut que le général d'armée, débarrassé d'une foule de détails purement tactiques, fut tout-à-fait rendu à la stratégie, et au lieu d'avoir à commander vingt brigades de trois ou quatre bataillons, n'eut plus que quatre ou cinq divisions. Dès que les armées purent occuper un grand espace, couvert par des corps détachés, quoique appartenant à un grand tout, la guerre se fit géographiquement et statistiquement; les opérations stratégiques, appelées jusqu'alors guerre de postes, prirent la place des batailles, devenues beaucoup moins fréquentes, en comparaison des mouvemens des armées. Les batailles générales devinrent la ressource des généraux dont la stratégie se trouvait en défaut, et qui ne croyaient plus pouvoir résister à leur ennemi, si ce n'est en lui opposant la masse de leurs forces. Le but des généraux fut de n'y forcer leurs adversaires qu'après s'être assuré une supériorité stratégique qui leur en garantît l'avantage. Aussi presque toutes les grandes batailles furent décisives.

C'est le résultat de toutes ces combinaisons qui a raccourci la durée des guerres actuelles, en même temps qu'il les a rendues moins sanglantes. Un autre motif s'y joint encore. La guerre générale, allumée en 1792, se fit peu après de part et d'autre avec le développement total des forces militaires. Depuis ce temps, il semble que les guerres aient conservé le caractère invaseur de la première, et les armées sont beaucoup plus fortes qu'elles ne l'étaient il y a un demi-siècle. Il s'en suit donc naturellement qu'el

les trouvent plus de difficultés à s'entretenir, et qu'on doit chercher à amener le plus rapidement possible un résultat définitif. : Ce que je viens de dire fera aisément concevoir au lecteur la liaison qui doit exister entre le caractère d'un peuple ou plutôt la culture morale de ses soldats et son système de guerre. Si le soldat est en état de concevoir et d'agir par lui-même, rien n'est plus aisé que de l'habituer à un système de guerre qui ait lá mobilité pour base, et où souvent de petits corps se trouvent dans le cas d'agir séparément. Le soldat qui a acquis l'expérience de quelques campagnes saisit rapidement l'ensemble de sa situation et les avartages qu'il peut espérer; accoutumé à se décider sur-le-champ, et à profiter de l'occasion qui se présente, il ne la laisse pas échapper, et presque toujours la victoire couronne ses entreprises. Si, au contraire, le soldat est retenu dans la classe des machines, et qu'il n'ait point appris, ou ne soit pas capable d'agir sans être poussé par une force motrice, c'est en vain que les chances les plus favorables se présenteront à lui; la pesanteur résultante de son inertie morale et son indécision habituelle les laisseront toutes échapper. Incapable de soutenir la guerre stratégique, il ne pourra être employé que dans les opérations où la force d'inertie, la liaison des parties et le choc des masses, peuvent suffire. Voilà pourquoi je ne crains pas de dire que la culture morale du soldat est une des premières bases d'un bon système de guerre. Le tableau comparatif que j'ai présenté, du système actuel et de l'ancien, me semble suffisant pour prouver que s'il a pu être permis aux tacticiens du siècle passé de traiter le soldat en homme machine, c'est avec bien plus de raison que je lui assigne un rang supérieur.

J'ai déjà dit que le nouveau système de guerre n'étant pas le résultat d'une conception qui le produisit tout d'un coup, mais la conséquence de la combinaison de circonstances extraordi naires ne s'était développé que successivement. Les règles sur lesquelles il est fondé sont le produit de la pratique et de l'expérience, et le fruit des réflexions nées de l'une et de l'autre. Il est donc évident qu'il n'a pas pu être décrit dès son origine, et qu'il

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