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Pendant que Mentor parloit ainsi , Télémaque étoit plongé dans la tristesse & dans le chagrin ; & il lui répondit enfin avec un peu d'émotion : Si toutes ces choses sont vraies , l'état d'un roi est bien malheureux ; il est l'esclave de tous ceux auxquels il paroît commander ; il n'est pas tant fait pour leur commander , qu'il est fait pour eux ; il se doit tour entier à eux ; il est chargé de tous leurs besoins ; il est l'homme de tout le peuple & de chacun en particulier ; il faut qu'il s'accommode à leurs foiblesses , qu'il les corrige en pere, qu'il les rende sages & heureux. L'autorité, qu'il paroît avoir , n'est pas la sienne ; il ne peut rien faire ni pour sa gloire , ni pour son plaisir : fon autorité est celle des loix ; il faut qu'il leur obéisse, pour en donner l'exemple à ses sujets. A proprement parler , il n'est que le défenseur des loix, pour les faire régner ; il faut qu'il veille & qu'il travaille pour les maintenir ; il est l'homme le moins libre & le moins tranquille de fon royaume. C'est un esclave qui facrifie fon repos & sa liberté, pour la liberté & la félicité publique.

Il est vrai, répondit Mentor, que le roi n'est roi, que pour avoir foin de son peuple , comme un berger de son troupeau ,

ou comme un pere de la famille. Mais trouvez-vous, mon cher Télémaque , qu'il soic malheureux, d'avoir du bien à faire à tant de gens ? Il corrige les méchans par des punitions ; il encourage les bons par des récompenses ; il représente les Dieux, en condaisant ainsi à la vertu tout le genre humain. N'a-t-il pas assez de gloire à faire garder les loix ? Celle de se mettre au-dessus des loix est une gloire fausse qui n'inspire que de l'horreur & du mépris. S'il eit méchant, il ne peut être que malheureux; car il ne fauroit trouver aucune paix dans ses paflions & dans sa vanité. S'il est bon, il doit goûter le plus pur & le plus solide de tous les plaisirs , à travailler pour la vertu, & à attendre des Dieux une éternelle récompense.

Télémaque, agité au-dedans par une peine secrette, feinbloic n'avoir jamais compris ces maximes , quoia

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to serve

While Mentor was speaking thus, Telemachus was overwhelmed with grief and trouble

and ac length replied with some emotion : If all these things are true,

the condition of a king is very unhappy ; he is the slave of all whom he seems to command ; he is not so much born to command as them ; he owes himself entirely to them ; he is burdened with all their wants ; he is the servant of all the people, and of every one in particular; he must accommodate himself to their weaknesses, and correct them like a father, that he may render thein wise and happy. The authority which he seems to have , is not his own ; he can do nothing for his own glory or pleasure ; his authority is that of the laws; he must obey ihem , in order to be an example to his subjects. Properly speaking , he is only the guardian of the laws , to make them reign ; he must watch and coil to maintain them; he has the least freedom and tranquillity of any man in his kingdom ; he is a flave, who sacrifices his own repose and liberty for the liberty and happiness of the public.

It is true replied Mentor , that a king is a king only to take care of his people , as a shepherd takes care of his flock, or a father of his family. But do you think, my dear Telemachus, that he is unhappy in being obliged to do good to such multitudes ? He corrects the wicked by punishments; he encou-. rages the good by rewards, and represents the Gods in thus conducting all the human race to virtue. Has he not glory enough in causing the laws to be observed ? That of placing him above the laws

faise glory, which inspires nothing but horror anu toneopr. If he is wicked , he cannot bur be unhappy ** for he can find no peace in his passions and vanicy. If he is virtuous, he must needs taste the purest and most folid of all pleasures, in toiling in the service of virtue , and in the expectacion of an ecernal recompence from the Gods.

Telemachus, who had a secret uneasiness in his heart , seemed as if he had never understood these Q 2

maxims

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qu'il en fût rempli, & qu'il les eûc lui-même enseignées aux autres. Une humeur noire lui donnoit , contre ses véritables sentimens , un esprit de contradiction & de fubtilité, pour rejecter les vérités que Mentor lui expliquoit. Télémaque opposoit à ces raisons l'ingraricude des hommes. Quoi ! disoit-il , prendre tant de peine pour se faire aimer des hommes, qui ne vous aimeront peut-être jamais , & pour faire du bien à des méchans, qui se serviront de vos bienfaits pour vous nuire.

Mentor lui répondoit patiemment : Il faut compter sur l'ingratitude des hommes , & ne laisser pas de leur faire du bien : il faut les servir moins pour l'amour d'eux , que pour l'amour des Dieux qui l'ordonnent. Le bien qu'on fait n'est jamais perdu : fi les hommes l'oublient , les Dieux s'en souviennent &' le récompensent. De plus, si la multitude est ingrate, il y a coujours des hommes vertueux qui fenc couchés de votre vertu : la multitude même quoique changeante & capricieuse , ne laisse pas de faire tôt ou tard une espece de justice à la véritable vercu. Mais voulez-vous empêcher l'ingratitude des hommes ? Ne travaillez pas uniquement à les rendre puissans riches , redoutables par les armes, heureux par les plaisirs : cette gloire , cerce abondance, ces délices les corrompent ; ils n'en seront que plus méchans , & par conséquent plus ingrats ; c'est leur faire un présenc funeste ; c'est leur offrir un poison délicieux : Mais appliquez-vous à redresser leurs moeurs, à leur inspirer la justice, la sincérité, la crainte des Dieux, l'humauité, la fidélité, la modération, le désintéresse

En les rendanc bons, vous les empêcherez d'être ingrats, vous leur donnerez le véritable bien, qui est la vertu ; & la vertu , si elle est solide, les accachera toujours à celui qui la leur aura inspirée. Ainsi, en leur donnant les véritables biens, vous ferez du bien à vous-inême , & vous n'aurez point à craindre leur ingratitude. Faut-il s'étonner que les hommes soient ingrats pour des princes qui ne les ont jamais por

ment.

tés

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maxims, though his mind was well stored with them, and he had himself caught them to others. A mean lancholy humour inspired him , contrary to his real sentiments, with a spirit of contradiction and subtlery, to oppose the truths which Mentor explained.

To these arguments Telemachus opposed the ingra. titude of men. What ! said he, take so much pains to win the affections of men, who perhaps will never love you, and ro do good to wretches who will make ule of your benefits to your prejudice!

Mentor made him a calm reply : We must expect men to be ungrateful, and yet we must do good to them : we must serve them less for their own fakes, than for the love of the Gods who command it. The good which a man does is never loft : if men forger it , the Gods remember and reward it. Besides, if the multitude is ungraceful, there are always some virtyous persons who are affected with your virtue : nay, the multitude itself , fickle and capricious as id is, never fails sooner or later to do a fort of justice to real virrue. But would you prevent the ingratirude of men ? Do not labour solely to make them powerful, rich , formidable in arms, happy in their pleasures : this glory this abundance, these pleasures corrapr them ; they will only be the more wicked for them and consequently the more ungratefal ; it is making them ä fatal present , it is offering them a delicious poison : But apply yourself to reform their manners, and to io still into them justice, sincerity, a fear of the Gods , humanity, fidelity , moderation, and disinterestedness. By making them good you will hinder them from being ungrateful, and confer virtue , a real good, upon them ; and virtue , if it be real, will for ever aco tach them.co him who has instilled it into them. Thus by conferring the real good upon them, you will do good to yourself, and will have nothing to fear from their ingratitude. Is it any wonder that men are ungrateful to princes who never caught them any thing but injustice, unbounded ambition, a jealousy of their neighbours , inhumanity, haughtiness

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tés qu'à l'injustice, qu'à l'ambition sans bornes, qu'à la jalousie contre leurs voisins, qu'à l'inhumanice, qu'à la hauteur , qu'à la mauvaise foi? Le prince ne doit attendre d'eux que ce qu'il leur a appris à faire. Que fi au contraire il travailloit pår son exemple, & par son autorité à les rendre bons, il trouveroit le fruit de son travail dans leurs vertus ; ou du moins il trouveroit dans la sienne & dans l'amitié des Dieux , de quni se consoler de tous les mécomptes.

A peine ce discours fuc-il achevé, que Télémaque s'avança avec empressement vers les Phéaciens , dont le vaisseau écoit arrêté sur le rivage. Il s'adressa à un vieillard d'entre eux, pour lui demander d'où ils venoient , où ils alloient, & s'ils n'avoient point vu Ulysse. Le vieillard répondit : Nous venons de notre ise, qui est celle des Phéaciens; nous allons chercher des marchandises vers l'Epire ; Ulysse, comme on vous l'a déja dir, a passé dans notre patrie, mais il en est parti.

Quel est , ajouta aussitôt Télémaque , cer homme si triste, qui cherche les lieux les plus déserts en attendant que votre vaisseau parte? C'est , répondit le vieillard, un étranger qui nous est inconnu. Mais on dit qu'il se nomme Cléoménes; qu'il est né en Phrygie ; qu'un oracle avoit prédit à fa mere avant sa naisfance qu'il seroit roi, pourvu qu'il ne demeurât point dans la patrie , & que s'il y demeuroit , la cosere des Dieux se feroit sentir aux Phrygiens par une cruelle peste. Dès qu'il fut né, ses parens le donnerent à des macelors qui le porterent dans l'ifle de Lesbos. Il y fut nourri en secret aux dépens de fa patrie , qui avoit un fi grand intérêt de le tenir éloigné. Bientôt il devint grand, robuste, agréable, & adroit à tous les exercices du corps. Il s'appliqua inême, avec beaucoup de goût & de génie, aux sciences & aux beaux arts ; mais on ne pur le souffrir dans aucun pays. La prédiction faite sur lui devint célébre : on le reconnút bientôt par-tout où il alla : partout les rois craignoient qu'il ne leur enlevât leurs dia

demes

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