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Souvent les princes , faute de savoir en quoi consiste la vraie vercu , ne savent point ce qu'ils doivent chercher dans les hommes. La vraie verru a pour eux quelque chose d'âpre ; elle leur paroît trop austere & indépendante ; elle les effraie & les aigrit : ils se tournent vers la flatterie. Dès - lors ils ne peuvent plus trouver ni de sincérité ni de vertu. Dès-lors ils courent après un vain phantôme de fausse gloire, qui les rend indignes de la véritable. Ils s'accoutument bien-, tốt à croire qu'il n'y a point de vraję vertu sur la terre : car les bons connoissent bien les méchans ; mais les méchans ne connoissent point les bons, & ne peuvent pas croire qu'il y en ait. Dė tels princes ne savent que se défier de cour le monde également; ils se cachent , ils se renferment , ils font jaloux fur les moindres choses, ils craignent les hommes , & se font craindre d'eux. Ils fuient la lumiere ; ils n'ofenc paroître dans leur naturel. Quoiqu'ils ne veuillent pas être connus , ils ne laissent pas de l'être ; car la cariosité maligne de leurs sujets pénetre & devine tout; mais ils ne connoissenc personne. Les gens intéressés qui les obfcdent , font ravis de les voir inacceslibles. Un roi inaccessible aux hommes l'est aussi àyla vérité. On noircit par d'infames rapports , & on écarte delui tout ce qui pourroic lui ouvrir les yeux. Ces forces de rois passent leur vie dans une grandeur fauvage & farouche , où craignant sans cesse d'être trompés, ils le font toujours inévitablement , & méritene de l'être. Dès qu'on ne parle qu'à un petit nombre de gens, on s'engage à recevoir toutes leurs passions & tous leurs préjugés. Les bons mêmes ont leurs défauts & leurs préventions. De plus, on est à la merci des rapporteurs , nation basse & maligne, qui se nourrit de venin, qui empoisonne les choses innocentes , qui grossit les petices, qui invente le mal plutớc que de cesser de nuire , qui fe joue , pour fon intérêt , de la défiance & de l'indigne curiosité d'un prince foible & ombrageux.

Connoissez donc', ô mon cher Télémaque , connoissez les hommes, examinez- les, faites: les parler

les

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Princes many times, for want of knowing wherein crue virtue consists , know not what they ought to look for in men. True virtue has something of harshness for them, it seems to them too austere and too independant, it affrights and fours them: they incline to flattery. From that moment they can no longer find either sincerity or virtue , from that moment they pursue an empty phantom of vain glory , which renders them unworthy of the true, and they foon habituate themselves to think that there is no true virtue in the world. For the good do indeed discern the wicked; but the wicked do not discern the goud, nor can they believe that there are any. Such princes fufpect every body alike; they hide themselves, they shut themfelves up, they are jealous on the most crifling occasions, they dread mankind and make themselves dreaded by them. They shus the lighe, and dare not appear in their natural colours. Though they would not be known, they always are so; for she malicious curiosity of their fubjects pries into and guesses every thing, but they themselves know nobody. The selfish crew which befers them , is overjoyed to see them inaccellible. A king who is inaccessible to men, is inaccessible to truth also. They blacken by infamous cales , and remove every thing from him which might open his eyes. Such kings pass their lives in a savage inhua man grandeur; they are continually afraid of being imposed upon, and yet they always unavoidably are and deserve to be fo. When 4. man converses only with a small number of persons, he necessarily imbibes all their passions and prejudices : And even visa tuous men have their faillings and prepossessions. Besides; one is at the mercy of tale-bearers, a base ma. licious tribe, who feed upon venom, who poison the most innocent things and magnify the least, who invent the evil rather thin ceale to injure, and who for their own interest play upon the jealousy and base curiosity of a weak and fufpicious prince.

Ger a knowledge therefore, my dear Telemachus, get a knowledge of men; sift them, make them

fpeaks

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les uns sur les autres, éprouvez-les peu à peu ; ne vous livrez à aucun ; profitez de vos expériences, lorsque vous aurez été trompé dans vos jugemens ; car vous serez trompé quelquefois : apprenez par-là à ne juger promptement de personne, ni en bien ni en mal. Les méchans font trop profonds, pour ne furprendre pas les bons par leurs déguisemens ; mais vos erreurs passées vous instruiront très-utilement. Quand vous aurez trouvé des talens & de la vercu dans un homme , fervez-vous-en avec confiance ; car les honnêres gens veulent qu'on sente leur droiture : ils aiment mieux de l'estime & de la confiance que des tréfors : mais ne les gârez pas en leur donnant un pouvoir fans bornes. Tel eût été toujours vertueux , qui ne l'est plus , parce que son maître lui a donné trop d'autorité & de richesses. Quiconque est assez aimé des Dieux, pour trouver dans tout un royaume deux où trois vrais amis d'une sagesse & d'une bonté constantes , trouve bientôt par eux d'autres personnes qui leur ressemblent , pour remplir les places inférieures. Par les bons, auxquels on fe confie , on apprend ce qu'on ne peut pas disceraer par soi-même dans les autres sujets.

Mais faut-il, disoit Télémaque , se servir des méchans quand ils font habiles, comme je l'ai ouï dire tant de fois ? On est souvent , répondit Mentor , dans la nécessité de s'en servir. Dans une nation agitée & en désordre, on trouve souvent des gens injustes & artificieux qui sont déjà en autorité ; ils ont des emplois importans qu'on ne peut leur ôrer ; ils ont acquis la confiance de certaines personnes puissantes qu'on a besoin de ménager : il faut les ménager eux. mêmes, ces hommes scélérats, parce qu'on les craint, & qu'ils peuvent tout bouleverser. Il faut bien s'en servir pour un temps ; mais il faut aussi avoir en vue de les rendre peu à peu inutiles. Pour la vraie & intime confiance , gardez-vous bien de la leur donner jamais ; car ils peuvent en abuser & vous tenir ensuite malgré vous par votre secret, chaîne plus difficile à rompre que toutes les chaînes de fer. Ser.

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vez-vous

man,

speak of one another , try them by little and little; deliver yourself up to none ; profit by your own experience when you have been mistaken in your judge ment, ( for you wil sometimes be mistaken) and thereby learn'nor rashly to judge well or ill of any

The wicked are too deep dissemblers not to impofe upon the good by their disguises; but your past mistakes will be useful lessons of instruction. When you find a man of ability and virtue, employ him with confidence ; for men of integrity are pleased to see others conscious of their uprightness : they prefer esteem and confidence to riches : bur do not spoil them by entrusting them with an unbounded power. Many a man would have continued viro tuous, who is no longer so, because his maiter has given him too much wealth and power. A prince, who is so beloved of the Gods as to find in a whole kingdom two or three real friends of a steady wisdom and integrity, quickly finds by their means ocher persons who are like them, to fill inferior posts ; by the men of virtue in whom he confides, he learns what he could not of himself discern in his other subjects. But is it right , said Telemachus, to make use of

men when they have talents for businefs have often heard it is ? One is often , said Mentor under a vecessity to make use of them. In a vulsed and disordered stare one often finds unjust and crafty men who are already in authority ; they are possessed of important posts which cannot be taken from them; they have insinuared themselves into the confidence of certain persons of influence with whom one must needs keep well : nay, one must keep well with the villains themselves, because they are to be feared, and have it in their power to throw every thing into confusion. It is highly necessary therefore to make use of them for a time; but it is necessary, also to have in view the rendering them by degrees unnecessary. As for a real and intimate confidence, take care never to repose it in them; for they may abuse it, and hold you falt whether you will or nor

by

as I

con

vez-vous d'eux pour des négociations passageres ; traitez-les bien ; engagez-les par leurs passions mémes à vous être fideles , car vous ne les tiendrez que par-là ; mais ne les mettez point dans vos délibérations les plus secrecies. Ayez toujours un reffort prêt pour les remuer à votre gré ; mais ne leur donnez jamais la clef de votre cour , ni de vos affaires. Quand votre

état devient paisible réglé , conduit par des hommes fages & droits , dont vous êtes sûr , peu à peu les méchans , dont vous étiez contraint de vous servir, deviennent inutiles. Alors il ne faut pas cesser de les bien traiter ; car il n'est jamais permis d'être ingrat, mêm me pour les méchans : mais en les traitane bien, il faut sâcher de les rendre bons. Il est nécessaire de tolérer en eux certains défauts qu'on pardonne à l'humanicé ; il faut néanmoins relever peu å peu l'autorité, & réprimer les maux qu'ils feroient ouvertement, li on les laissoit faire. Après cout, c'ek un mal que le bien se fasse par les méchans ; & quoique ce mal soit souvent inévitable, il faut tendre néanmoins peut à peu à le faire ceffer. Un prince fage, qui ne voudra que le bon ordre & la justice, parviendra avec le temps à se passer des hommes corrompus & trompeurs ; il en trouvera assez de bons qui auront une habileté suffisante.

Mais ce n'est pas assez de trouver de bons sujers dans une nation, il est nécessaire d'en former'de nouveaux. : Ce doit être , répondit Télémaque , un grand embarras. Point du tout, repric Mentor ; l'application que vous avez à chercher les hommes habiles & vertueux pour les élever , excite & anime tous ceux qui ont du talent & du courage ; chacun fait des efforts. Combien y a-t-il d'hommes qui languissent dans une oisiveté obscure , & qui devien. droient de grands hommes, si l'émulation & l'efpérance du succès les animoit au travail ? Combien y a-t-il d'hommes que la misere & l'impuissance de s'élever par la vertu ,

tentent de s'élever par le crime ? Si donc vous attachez les récom

penfes

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