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MEMOIRES

DE

PHILIPPE DE COMINES.

wowowin

LIVRE SEPTIEME.

PROPOSITION DE PHILIPPE DE COMINES TOUCHANT CE QU'IL

PRETEND ESCRIRE PAR LES MEMOIRES (1) SUIVANS DU ROY CHARLES VIII, FILS DUDIT ROY Louis XI DE CE NOM, APRÈS TOUTESFOIS QUELQUE OMISSION D'ANNÉES DEPUIS LE DECEDS DE CE PRINCE JUSQUES A LA REPRISE DE SON DISCOURS. .

Pour continuer les Mémoires par moy Philippe de Comines encommencez, des faits et gestes durant le regne du feu roy Louis XI (que Dieu absolve), maintenant vous veus dire comme il advint que le roy Charles vili son fils entreprit son voyage d'Italie, auquel je fus. Et partit ledit seigneur de la ville de Vienne, qui est au Dauphiné, le vingt et troisiesme d'aoust l'an 1494, et fut de retour dudit voyage en son

(1) Il ne se trouve aucun manuscrit des deux livres suivans.

royaume environ le mois d'octobre 95, avant l'entreprise duquel voyage il y eut mainte disputation sçavoir s'il iroit, ou non; car l'entreprise sembloit, à toutes gens sages et experimentez, trés - dangereuse, et n'y eut que luy seul qui la trouva bonne, et un appelé Estienne de Vers, natif de Languedoc, homme de petite lignée, qui jamais n'avoit veu ny entendu nulle chose au faict de la guerre. Un autre s'en estoit meslé jusques là à qui le cour faillit, homme de finances, appellé le general Brissonnet, qui depuis, à cause dudit voyage, a eu de grands biens en l'Eglise, comme d'estre cardinal, et avoir beaucoup de benefices. L'autre avoit ja acquis beaucoup d'heritages, et estoit seneschal de Beaucaire, et president des comptes à Paris, et avoit servi ledit Roy, en son enfance, trés-bien de valet-de-chambre : et cestuy-là y attira ledit general, et eux deux furent cause de ladite entreprise; dont peu de gens les loüọient, et plusieurs les blasmoient. Car toutes choses necessaires à une si grande entreprise leur defailloient; car le Roy estoit trés-jeune, foible personne, plein de son vouloir, peu accompagné de sages gens ne de bons chefs, et n'avoit nul argent contant. Car avant que partir, ils emprunterent cent mille francs de la banque de Soli (1) à Gennes, à gros interest pour cent, de foire en foire, et en plusieurs autres lieux, comme je diray aprés. Ils n'avoyent ne tentes ne pavillons, et si commencerent en lyver à entrer en Lombardie. Une chose avoyent ils bonne : c'estoit une gaillarde compagnie, pleine de jeunes gentils-hommes, mais en peu d'obeissance. Ainsi faut conclure que ce voyage fut con

(1) Sauly, selon les Annales de Gênes, par Agostino Justiniano.

duit de Dieu tant à l'aller qu'au retourner : car le sens des conducteurs, que j'ay dit, n'y servit de gueres. Toutesfois ils pouvoient bien dire qu'ils furent cause de donner grand honneur et grande gloire à leur maistre.

CHAPITRE PREMIER.

Comment le duc René (1) de Lorraine vint en France demander la duché de Bar et la comté de Provence, que le roy Charles tenoit; et comment il faillit à entrer au royaume de Naples, qu'il pretendoit sien, comme le Roy; et quel droit y avoient tous deux.

ESTANT le Roy dont je parle en l'aage de son couronnement (1), qui fut de quatorze ou quinze ans, vint vers luy le duc de Lorraine demander la duché de Bar, que le roy Louis xi tenoit, et la comté de Provence, que le roy Charles d'Anjou son cousin (3) germain laissa audit roy Louis xi par son trespas et testament, car il mourut sans enfans. Le duc de Lorraine la vouloit dire sienne, parce qu'il estoit fils de la fille du roy René de Cecile, duc d'Anjou et comte de Provence; et disoit que le roy René luy avoit fait tort, et que le roy Charles d'Anjou dont je parle n'estoit que son neveu, fils de son frere le comte du

(7) René 11, duc de Lorraine, le même qui avoit défait le duc Charles de Bourgogne devant Nancy en 1477. - (2) Charles vin fut sacré à Reims le 30 mai 1484. — (3) C'est-à-dire cousin germain de Louis,

Maine, et luy estoit fils de sa fille; et l'autre disoit que Provence ne pouvoit aller à fille par leurs testamens. En effet Bar fut rendu, où le Roy ne demandoit qu'une somme d'argent; et pour avoir grande faveur et grands amis, et par especial le duc Jehan de Bourbon, qui estoit vieil et en vouloit espouser la sour, éut éstát bon du Roy, et cent lances de charge, et luy fut baillé trente et six mille francs l'an pour quatre années, pendant lequel temps se cognoistroit du droict de ladite comté. Et estois à cette deliberation et conclusion, car j'estois de ce conseil qui avoit esté lors créé, tant par les proches parens du Roy que par les trois Estats du royaume. Estienne de Vers (1), dont j'ay parlé, qui ja avoit acquis quelque chose en ProVenicey et avoit en fantaisie ce fait de Naples, fit dire par le Roy, aussi jeune qu'il estoit lors, sa soeur duchesse de Bourbon presente, à monsieur de Gomminges, Du Lau (car ces deux estoient aussi du conseil) et moy, que nous tinssions la main à ce qu'il ne perdit point cette comté de Provence : et fut avant l'appointement dont j'ay parlé. 1. Avant les quatre ans passez se trouverent quelques cleres de Provence qui vindrent mettre en avant certains testamens du roy Charles le premier, frere de sainet Louys, et d'autres rois de Cecile qui estoient de la maison de France : et entre autres raisons disoient que non point seulement la comté de Provence appartenoit audit Roy, mais le royaume de Cecile, et autres choses possedées par la maison d'Anjou, et que ledit duc de Lorraine n'y avoit rien (toutesfois aucuns youloient dire autrement); et s'adressoient tous ceux

(s) On prétend que son nom étoit Etienne de Vesc..

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