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ses espérances & ses richesses. Ce projet extraordinaire l'occupa quelque temps. On ne ■ sçait ni à quel point les Juifs s'y prêtèrent, ni jusqu'où allèrent ses négociations avec eux, ni quel étoit son plan. On sçait seulement que ce projet fut connu dans le monde; & ses amis l'en plaisantoient quelquefois.

L'idée de la souveraineté de la Curlande, comme nous l'avons vu, étoit beaucoup mieux fondée , mais ne réussit pas mieux.

II en eut une troisième qui avoit quelque chose de plus vaste, & qui auroit pu influer fur le sorr de l'Europe. C'étoit de devenir Empereur de Russie. Ce projet qui au premier coup d'oeil paroît chimérique, ne l'étoit pourtant point. En 1716 le Comte de Saxe inspira, comme on sçait, la passion la plus forte à la Princesse Ivanouska , duchesse douairière de Carlande. II n'auroit alors tenu qu'à lui de l'épouser. Cette passion dura long - temps, mais ne fut point heureuse. Les infidélités redoublées du Corate excitèrent d'abord la jalousie de la Princesse , puis ses fureurs , puis fa haine , & tout finit enfin par l'indifférence. Tant qu'elle ne fut que Souveraine à Mittaw , le Comte de Saxe se consola par les plaisirs, d'un mariage qu'il regrettoit peu; mais en 1730., cette Princesse , nièce de Pierre le Grand , fut appellée au trône

Tome III, D

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de Ruífiev Alors il sentit des remords de ses in« • fidélités , & montra pour l'Impératrice beaucoup plus d'attachement qu'il n'en avoit eu pour la Duchesse: il n'étoit plus temps. Les illusions de l'amour étoient dissipées; & elle craignit apparemment de se donner un maître. Cependant le Comte de Saxe ne perdit pas d'abord l'efpcrance; & son imagination formoit de vastes projets qu'il ne devoit point exécuter. II y en avoit un fur-tout qui l'occupoit souvent. Une fois monté fur le trône de Russie , il vouloir, disoit-il, passer quelques années à discipliner, selon sa nouvelle méthode, deux cent mille Russes. II comptoit ensuite marcher à leur tête, attaquer l'empire des Turcs, le conquérir, s'emparer de Constantinople; & maître de ces deux vastes Etats, Souverain d'un empire qui s'étendioit de la Pologne aux frontières de la Perse, & de la Suède à la Chine, se faire enterrer dans Ste. Sophie. Ce plan immense lui paroissoit tout simple; & dès qu'il auroit le titre de''Czar, il ne sembloit pas douter un moment de l'exécution. Qui scait véritablement ce qui seroit arrivé? peut-être la face d'une partie de l'Europe, & de presque toute l'Asie, auroir été changée. Peutètre un homme tel que le Maréchal de Saxe, à la tête d'une armée de deux cenr mille hommes bien disciplinés , & se précipitant sur l'Asie, auroit renouvelle les exemples des anciennes

conquêtes, & fait revivre dans cette partie du, monde toujours foible & toujours vaincue , les temps des Tameflan & des Gengis. Au reste % tout ce grand*roman qui ressembloit assez à celui de Pyrrhus, étoit destiné à mourir dans fa tête. Tout dépendoit d'une femme; & un mariage manque fit que l'univers resta tranquille.

Le Comte de Saxe toujours poursuivi par l'idée de régner, eut aussi des vues fur le royaume de Corse. II y a apparence qu'il eût joué dans cette ifle un tôle différent de celui du Roi Théodore , & qu'il n'eût pas fiai par aller mourir de faim en Angleterre.

Enfin dans la guerre de 1741 , il se consola de n'ètre pas Souverain, en faisant le destin des Rois. Ses succès , ses victoires , cent mille hommes à commander, & trois nations à combattre , suffirent pour occuper l'inquiétude 8c l'activité de son ame. Mais après la paix , ses projets recommencèrent. Le repos & la solitude l'efFrayoient. Il avoit eu plusieurs fois l'idée de fit faire un établissement en Amérique , & fur-tout au Brésil. Là , il auroit voulu s'emparer d» quelques villes, armer & discipliner à l'européenne les habitans du pays, & peut-ctre devenir le Fondateur d'un Empire. La paix d'Aix-laChapelle lui donna du loisir pour recommencer . ses romans. On prétend que lorsqu'il moutut.il

en vouloit enfin réaliser un,& qu'il avoit déja trois vaisseaux commandés en Suède pour quelque expédition dans le Nouvé'au-rnonde. Je ne parle pas d'un autre projet d'établissement dans une des ifles de l'Amérique septentrionale, sur laquelle il eut des vues. On croit que l'Angleterre & la Hollande en prirent de l'ombrage; & c'est ce qui arrêta l'entreprise.

Telle est la fuite d'idées extraordinaires qui occupa l'imagination du Comte de Saxe pendant tout le cours de fa vie. Cette espèce d'agitation secrette qui le tourmentoit, jointe à ses grands talens pour la guerre , auroit peut-être pu dans c'autres pays & d'autres temps , en faire un homme propre à des révolutions. II fembloit que les événemens ordinaires de^ la vie laiflaffent toujours une partie de son ame, oisive; & qu'importuné de ses forces , il voulût se dédommager par les projets , du repos auquel il étoit condamné. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le même homme dont les idées sembloient tenir bien plus à une imagination ardente que réglée, & qui forma souvent des projets bien plus hardis que raisonnés, dès qu'il étoit à la tête des armées, n'avoit que les vues les plus sages, & employoit toujours les moyens les plus sûrs. Ce contraste entre son caractère & son génie, n'a point encore été observé, Scmérite,j«t| prois, de l'être.

ÉLOGE

DE HENRI-FRANÇOIS

DAGUESSEAU,

CHANCELIER DE FRANCE,

COMMANDEUR DES ORDRES DU ROL

JùXSC OTTJELÓ

Qui A Remporté Le P R.K SE L'ACADÉMIE FRANÇOISE

en 1760.

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