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vernement économique, des opérations qni ne peuvent être jugées tout de faite, & dont les effets, pour être apperçus , ont besoin de temps. On convient assez généralement aujourd'hui que Colbert avoit pris une fausse route; que le système des manufactures, poussé trop loin, est devenu pour la France une cause de destruction. Mais si cette erreur d'un grand Homme nous faifoit fermer les yeux fur tout le bien qu'il a fait, & fur celui qu'il a voulu faire, la nation ne mériteroit pas de l'avoir eu pour Ministre. On n'ajoutera rien ici à ce qui a été dit dans le parallèle. Cette matière est immense; elle demanderoit un volume entier ; & l'on ne peut ici présenter que des résultats. On remarquera seulement une différence essentielle entre les deux ministères. Sous celui de Sully, les financiers ne jouirent d'aucune espèce de considération ni d'autorité dans l'Etal. Sous Colbert ils surent honorés & puissans; marque certaine qu'ils étoient devenus nécessaires. Les hommes justes feront toujours en droit de reprocher à ce Ministre qu'il ait ôté à Mézeray fa pension d'Historiographe , pour n'avoir point parlé des financiers avec assez de ménagement. Cet Ecrivain exact & rigide , dont tout le crime étoit d'avoir mis dans ses ouvrages les principes austères qui étoient dans son cœur , n'auroit píl fans doute été puni par Sully.

Page 349. (45) Sully nous apprend lui-même dans ses Mémoires , quelle étoit fa manière de vivre, depuis qu'il fut Ministre. II fe lcvoit à quatre heures du matin , été & hiver. Les deux premières heures étoient employées à lire & à expédier les mémoires, qui étoient tous les jours mis fur son bureau. A six heures & demie il étoit habillé, & fe rendoit au Conseil, qui cofflmençoit à sept pour finir à neuf, à dix & quelquefois à onze. Il passoit le reste de la matinée avec le Roi, qui lui donnoit fes ordres fur les différentes charges dont il étoit revêtu. Au fortir delà, il revenoit dîner. Sa table n'étoit pour 1'ordinaire que de dix couverts. Elle étoit d'une frugalité qui épouvantoit la plupart des Seigneurs de la cour: On lui en fit souvent des reproches. II répondoit tonjours pat ces paroles d'un ancien: Si les convives font sages, il y en a suffisamment four eux; fi ils ne le font pas , je me passe sans peine de leur compagnie. Après le dîner, il donnoit une audience réglée. Tout le monde y étoit admis , jusqu'à un simple paysan. L'audience étoit libre , & la réponse étoit toujours prompte. II travailloit ensuite* ordinairement jusqu'à l'heure du souper. Dès' qu'elle étoit venue, il faifoit fermer fes portes.: II oublioit alors toutes les affaires , & fe livroit au doux plaisir de la société, avec un petit nombre d'amis. II se couchoit tous les jours" k dix heures ; mais lorsqu'un événement imprévu avoit dérangé le cours ordinaire de ses occupations , alors il reprenois fur la nuit le temps qui lui avoit manqué dans la journée. Telle fut la vie qu'il mena pendant tout le temps de son ministère. Henri IV dans plusieurs occasions loua cette grande application au travail. Un jour qu'il alla à l'arfenal , il demanda en entrant , où étoit Sully. On lui répondit qu'il étoit à écrire dans son cabinet. II se tourna vers deux de ses courtisans, & leur dit en riant : Ne penjie^-vous point qu'on alloit me dire qu'il est a la chaffc , ou avec des Dames ì Une autre fois étant allé à l'arfenal dès sept heures du matin, il trouva Sully avec ses Secrétaires, occupé à travailler devant une table toute couverte de lettres & de papiers. Et depuis quand ites-vous ? lui dit le Roi. Dis les trois heures du matin, répondit Sully. Eh bien, Roquelaure , dit Henri IV , en Ce tournant vers lui , pour cornbien voudrie^-vous mener cette vie ?

Page 350. (4«) Sully , dans ses Mémoires» donne le détail des biens qu'il possédoit lorsqu'il devint Ministre. II voudroit que tout "homme d'Etat en entrant en place, en fît autant. En iíir, après s'être démis de fes charges , il tend compte de tous ceux qu'il avoit acquis pendant son ministère , & des moyéns par lesquels il les avoit obtenus. Profession admirable & diçne d'un Ministre vertueux!

Page 3 51- (47) H penfoit qu'un Ministre ne doit jamais rien recevoir des sujets. En 1 Í94, il remit au Roi un présent considérable que lui avoit sait la ville de Rouen. II ne voulut même recevoir une gratification du Roi , qu'après qu'elle fut vérifiée à la Chambre des Comptes. En if97 , un Traitant eut l'audace de lui offrir un diamant de six mille écus pour lui, & unautre de deux mille pour son épouse. On se doute Lien que c'étoit pour obtenir l'agrément d'une injustice. L'indignation fut la réponse de Sully. En 1599 , le Duc de Savoie, qui négocioit à la cour de France pour obtenir la cession du Marquisat de Saluces- tenta vainement de le gagner par des offres. Elles surent dédaignées. En 1 íoo, ce Prince eut encore recours au même moyen , & tâcha de soutenir fa cause, d'un portrait enrichi de diamans , qui pouvoir valoir quinze ou vingt mille écus. Sully examina le portrait, loua beaucoup la boîte & les diamans, & les refusa. II est bon de rappeller de temps en temps à notre siècle ces sortes d'actions , pour qu'on sçache encore qu'elles font possibles.

Idem. (48) II est humiliant pour 1'humanité qu'on n'ait jamais à parler d'un grand homnie, íans avoir à parler des complots de l'envie. Jamais personne n'y fut plus exposé que Sully. On lui eût pardonné peut-être d'avoir du mérite; mais on ne pouvoit lui pardonner d'avoir toute la confiance du Roi. Les femmes, les courtisans , les Ministres , tous se liguèrent contre lui. C'est une cliose remarquable qu'un serviteur si fidèle, un si tendre ami de son maître, ait été douze à quinze fois fur le point d'être disgracié. En Iíoi, on l'accusa d'être entré dans les complots du Maréchal de Biron. Le Roi ne fit qu'en rire , Si en badina même avec lui. En iéoi , on jetta dans l'esprit du Roi des soupçons qui firent une impression plus profonde. C<zr,dit Sully, il n'y a rien dont il soit plus difficile de se défendre, que d'une calomnie travaillée de main de courtisan. Cependant il vint aisément à bout de rassurer son maître. II ne se passa point d'année od ses ennemis ne renouvelassent les mêmes attaques; mais ce fut en 1605 qu'ils lui portèrent les plus grands coups. Libelles, lettres anonymes, avis secrets , discours empoisonnés, calomnies atroces, tous ces moyens obscurs & bas, inventes par la foiblclfe & par la haine, furent employés pour le perdre. Insensiblement le poison agit sur le co^ar du Roi; & ce Prince qui étoit trop environné

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