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ie lui qu'il pensoit en philosophe , & parloit en orateur. Son éloquence , pour se former, avoit emprunté le secours de tous les arts & de toutes les sciences. La logique lui prêtoit la méthode inventée par ce génie auíïï hardi que íàge, qui a été le fondateur de la philosophie moderne. La géométrie lui donnoit l'ordre & l'enchaînement des vérités; la morale, la conooissance du cœur humain & des pallions. L'histoire lui fournissoit l'exemple & l'autorité des grands Hommes; la jurisprudence , les oracles de ses loix. La poésie enfin répandoit fut sos discours le charme du coloris, la chaleur du style, & l'harmonie du langage. Ainsi, dans M. Daguelseau, aucune science n'étoit oisive, toutes combattoient pour la vérité. On auroit cru. que chacun de ses plaidoyers étoit le fruit d'un long travail. Cependant il n'en écrivoit ordinairement que le plan , & réservoit les détails & les foins d'une composition exacte, pour les grandes causes, pour les réquisitoires, ou pour les mercuriales qu'il prononçoit à la rentrée du Parlement. U étoit pout lui-même le censeur le plus rigide de ses ouvrages } & l'idée qu'il s'étoit formée du beau étoit si parfaite, qu'il ne çroyoit jamais en avoir approché; c'est pourquoi il corrigeoit fans cene. Un jour il consulta M. Daguelseau son père, sur un discours qu'il

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avoit extrêmement travaillé, & qu'il voulois retoucher encore. Son père lui répondit avec autant de finesse que de goût: Le défaut de votre discours est d'être trop beau: ilseroit moins beau, fi vous le retouchiez encore. Dans la mercuriale qu'il prononça* après la mort* de M. 1* Nain son ami, 8c son successeur dans la place d'Avocat Général, il plaça un portrait de ce magistrat, qui fit une si forte impression fur lui-même & fur ses auditeurs, qu'il fut oblige de s'arrêter par fa propre douleur, & par des applaudissemens qui s'élevèrent au même instant. Quel momer.t pour un orareur! On en compte peu de pareils dans l'histoire de l'éloquence.

Page Ii<,. (15) Beaucoup d'étrangers attirés par la grande répuration de M. Daguesseau , s'empressoient de le voir. L'Abbé Quirini, depuis Cardinal & Bibliothéquaire du Vatican , passionné pour lés arts & pour tous les genres 4e connoissances , fut curieux, dans un'voyage «ju'il fit en France en 1711, de voir & d'entendre M. Daguesseau. II alla le voir à Fresnes oà ïl étoit alors. Né en Italie, & entrant chez un magistrat chargé de défendre les maximes de ïrance , me voici , dit-il, dans le château ok son forge les foudres contre le Vatican. Au contraire , reprit Daguesseau, ce font les boucliers tontre les foudres du Vatican qui se forgent ici.

Le savant Italien admira beaucoup lai*steérudition du Chancelier François; & dans la fuite , entretint avec lui un commerce de lettres. M. DaguefTeau étoit de même en correspondance avec la plupart des savans de l'Europe, qui le consultoient sur leurs ouvrages. Dans la dernière année de fa vie , il reçut un hommage trèsflatteur de la part de cette nation philosophe , qui porte dans les sciences cet esprit de hauteur & d'indépendance , l'ame de sa politique , & nous dispute la gloire de l'espiit comme celle des armes; l'Angleterre consulta M. Daguesseau sur la réformation de son calendrier. M. le Chancelier fit une réponse savante & pleine de réflexions utiles , que les Anglois suivirent.

Page m. (%6) M. Daguesseau ne connut jamais les plaisirs & ce qu'on appelle amufemens. Son principe étoit, qu'il n'est permis de se délasser qu'en changeant d'occupations. II ne saisoit aucun voyage , même à Versailles, fans lire ou se faire lire en chemin quelque ouvrage de philosophie , d'histoire ou de critique. Ainsi la durée qui est si courte pour nous, s'ctendoit pour lui, & il vivoit plus que le reste des hommes.

Page r 11. (17) II ne demanda, ne désira jamais aucune charge. Les honneurs vinrent le chercher. Au commencement de la régence, > lorsqu'il*n'étoit encore que Procureur Général,' il refusa de faire des démarches pour son élévation , quoiqu'il fût presque assuré du succès. A. Dieu ne plaise, dit - il, que j'occupe jamais la. place d'un homme vivant!

Page 113. ( 18 ) Son désintéreflement étoit tel qu'on le représente ici. II n'aspiroit qu'à être utile: & pendant 60 ans passés dans les premières charges de l'Etat, il n'eut pas même la pensée qu'il pouvoit s'enrichir. Il auroit cru que c'étoit vendre ses services. Loin que fa fortune augmentât, elle fut diminuée par la révolution du système ; on ne l'entendit jamais s'en plaindre. II s'oublia lui - même pour ne s'occuper que des autres; & donna en tout l'exemple à la nation. II n'a laissé d'autre fruit de ses épargnes que fa bibliothèque ; encore n'y mettoit-il qu'une certaine somme par an. Son esprit sor lide dans tous les goûts s n'aimoit que les livres utiles; il mépiïsoit ceux qui n'étoient que rares,

Page 115.. ( 19 ) M. Daguesseau aimoit son père , comme il aimoit la vertu , par tendresse & par admiration. Ces deux ames qui se connoissoient si bien , étoient étonnées l'une de l'autre, & s'infpiroient mutuellement du respect.

Anne Lesebvre d'Ormesson , mariée à M. Daguesseau en 1694, étoit digne de son époux & du nom qu'elle portoit. C'est à son sujet que M. de Couïange , esprit aimable '& facile de ce temps-là, dit qu'on avoit vu, pour la première fois , les Grâces & la Venu s'allier ensemble. Elle mourut à Auteuil le premier Décembre 1735. La douleur de M. Daguesseaa égala sa tendresse pour elle. Cependant á peine eut-il essuyé ses larmes , qu'il se livra aux fonctions de fa place. On craignoit que le poids des affaires , joint à celui de l'atfiiction, ne l'accablât. Je me dois au public, disoit-il, & U n'est pas juste qu'il souffre de mes malheurs domestiques.

Je ne dirai rien des enfans de M. Daguesseau. C'est au public qui les connoit à les louer. En ne rendant que justice , je craindrais de paroître flatteur, & c'est une tache que tout homme de lettres doit éviter.

Page 117. ( 30 ) M. Daguesseau appelloit le temps de son séjour à Fresnes , le^beaux jours de fa vie. I l en employoit une partie à l'étude des livres saints , fur lesquels il fir .des notes savantes , après avoir comparé les textes écrits en différentes langues; une autre partie à rédiger les vues qu'il avoit conçues fur la légiflation; une autre à exercer lui-même ses enfans fur les belles - lettres & fur le Droit, & à composer pour eux un plan d'études. Tels étoient ks trois objets de son travail. Les mathcniaci

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