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couvert le principe de physique qui porte son nom; et, pour citer un exemple plus près de nous, Franklin ne put retenir ses larmes lorsque, dans les plaines de Philadelphie, une étincelle, tirée de la clef attachée à la corde de son cerf-volant, vint confirmer ses vues théoriques sur la nature de la foudre.

Mais la découverte de la vérité n’est pas seulement une source de nobles plaisirs; ce qui lui donne une portée plus haute, c’est qu’elle constitue toujours un progrès pour l’humanité. Le progrès, en effet, n’est que le développement de la civilisation; et qu’est—ce que la civilisation, sinon l’ensemble des vérités de toute nature dont l’humanité est en possession à une époque donnée, et l’application de ces vérités dans les divers domaines de notre activité? Supposez, un moment, effacées du cerveau humain toutes les vérités que le travail des siècles y a accumulées : vérités morales, vérités sociales, vérités politiques, vérités mathématiques, physiques, etc.; n’est-il pas évident qu’à l’instant toute civilisation cesse; que l’homme ne s’harmonise plus avec la nature et que les relations avec ses semblables devien— nent impossibles?

Si la vérité est un besoin de notre esprit et en quel- ' que sorte l’élément indispensable qui nourrit et vivifie notre nature intelligente; si, en entre, sa connaissance est une condition sine quai non de la civilisation, aucun problème assurément n’est mieux fait pour tenter une intelligence élevée et généreuse que le problème qui a pour but de nous montrer la route du vrai, et de nous doter d’une méthode d’invention et de découverte. Aussi, des philosophes, et des plus illustres, ont entrepris de résoudre ce problème. Malheureusement, ces tentatives, malgré le génie de leurs auteurs, ont été infructueuses, comme nous le verrons plus loin. Aupa—

ravant , examinons succinctement quelles sont les principales conditions de la solution du problème, et voyons s’il est possible de satisfaire à ces conditions dans l’état actuel de nos connaissances.

Une méthode 1 est un moyen fourni à l’intelligence pour arriver à la découverte de la vérité; c’est un instrument dont l’intelligence est mise en possession pour un but déterminé. Or, le moyen est nécessairement dans un certain rapport de dépendance à la fois avec le but et avec l’agent qui doit en faire usage; l'instrument doit être approprié à la fois à l’œuvre qu’il doit accomplir et à l’agent qui doit le diriger. Le but ici, c‘est la vérité; l’agent, c’est l'intelligence. Donc la méthode doit satisfaire à cette double condition , d’être conforme à la fois à la nature de la vérité à laquelle elle doit conduire, et à la nature de l’esprit. En d’autres termes, il y a dans le problème de la méthode une partie objective qui se rapporte à la vérité et une partie subjective qui se rapporte à nous.

Est-il possible de satisfaire à cette double condition, de résoudre le problème à ce double point de vue? Nous ne le croyons pas,

Puisque la méthode doit être appropriée à la nature de la vérité, il faut donc, pour l’établir, connaître quelque chose de cette vérité; il faut tout au moins en avOir une sorte de pressentiment, une prénotion plus ou moins nette et précise. Il est bien évident, en effet, qu’une vérité morale ne se découvrira pas de la même manière qu’une vérité physique, et que cette dernière exigera l’emploi d’autres moyens qu’une vérité sociale, et ainsi de suite. Tantôt la vérité consistera en une loi

' k

4 Nous n'emploierons ce mot que dans le sens de méthode d’inven

tion et de découverte.

a formuler; tantôt elle se rapportera à un fait à consta— ter; une autre fois ce sera un principe abstrait à établir; puis une relation de grandeur, de lieu ou de temps à connaître; un rapport d’une nature ou d’une autre a saisir; une cause à déterminer, etc. , etc.

Autant de vérités de nature différente, autant de routes nécessairement différentes pour y arriver.

Les vérités même d’une seule catégorie, qui appartiennent à une même science ou à une même branche de cette science, auront entre elles des nuances qui les diversifieront à l’infini et comporteront des modifications correspondantes dans les procédés propres à les découvrir. Certaines découvertes exigeront l’emploi d’instruments délicats, d’appareils compliqués qu’il faudra inventer, et dont la disposition dépendra de la nature de la vérité à découvrir. Une langue bien faite, une nomenclature simple et régulière, un système de signes bien établi, peuvent devenir des sources fécondes d’invention et de découverte. En mathématiques, par exem- ' ple, un simple perfectionnement dans les signes, une notation nouvelle, peuvent constituer un instrument puissant dans les mains du savant. « Celui qui possède le secret des chiffres , a dit un philosophe, étonnera le génie d‘Archimède, si Archimède ne calcule que dans sa tête ou avec ses doigts. »

Donc les éléments qui interviennent dans les découvertes sont innombrables et varient à l’infini. Et ces éléments échappent pour la plupart à toute action de notre part, se refusent à toute appréciation , puisqu’ils sont, en général, tout à fait indéterminés, aussi long— temps que la vérité elle-même est entièrement inconnue. Comment dès lors établir quelque règle fixe, donner quelque indication précise pour la découverte de la vérité? Comment résoudre un problème dont les pre‘

mières données manquent absolument, et dont il est impossible, par conséquent, de déterminer d’avance aucune condition? Évidemment ceux qui tenteront la résolution d’un pareilproblème, ne pourront que for— muler de vagues et insaisissables généralités, sans la moindre valeur dans les applications pratiques. Et c’est bien là, en effet, ainsi que nous le verrons plus loin, ce qui est arrivé toutes les fois que des philosophes. comme Bacon et Descartes, ont voulu imposer des règles à la pensée.

Il y a plus : si la vérité inconnue ne se rattache à aucune science déjà existante, à aucun ordre de faits ou de principes déjà connus, et constitue, au contraire, un ordre nouveau de principes ou de faits, il est évident qu’alors la découverte en sera absolument impossible autrement que par le hasard.

Comment, en effet, se proposer de rechercher ce dont on ne soupçonne pas, dont on ne peut pas même soupçonner l’existence? Galvani, par exemple, aurait-il pu entreprendre de rechercher les phénomènes et les lois de la branche de physique qui porte son nom, avant que le hasard ne fût venu lui fournir une première donnée sur cet ordre de vérités nouvelles, et lorsque les faits que rappelle aujourd’hui le mot galvanisme n’avaient pas même été entrevus et ne pouvaient l‘être, puisque rien de ce qui était connu ne s’y rattachait ni directement ni indirectement?

L’histoire confirme, d’ailleurs, notre assertion; elle nous montre que les diverses branches de nos connaissances, que les divers domaines de nos sciences ont eu leur origine, leur point de départ dans un fait primitif livré par le hasard à quelque intelligence capable d’en tirer parti et d’en saisir la portée.

Voilà donc le cas le plus important de tous, celui Où il s’agit de vérités ouvrant des routes nouvelles à la science, cas qui échappe nécessairement à toute réglementation, et pour lequel toutes les prescriptions de la méthode deviennent forcément d’une inefiicacité absolue, quoi qu’en dise Bacon, qui prétend que « par sa méthode on pourrait rencontrer ces vérités beaucoup plus tôt, sur—le-champ même, les saisir toutes ensemble et avant le temps 1. »

La méthode, avons-nous dit, doit être appropriée à la nature de l’intelligence. Une différence dans le nombre ou la nature des facultés intellectuelles implique, en effet, une marche différente dans la recherche de la vérité, celle-ci étant considérée comme existant en elle—même et indépendamment de nos facultés.

Mais comment approprier la méthode à l’intelligence sans connaître celle-ci; comment régler l’emploi de nos facultés sans connaître leur nombre, leur mode d’acti— vité, leur dépendance mutuelle et en quelque sorte leur mécanisme intérieur? L’établissement de la méthode exige doncla connaissance préalable de l’esprit. « Qu’estce que la Logique ou l’art d’arriver à la vérité, dit Jouffroy, sinon une induction dela science de l’esprit? » Or, malgré les travaux considérables qui ont vu le jour surtout dans ces derniers temps, on doit reconnaître que le problème psychologique est loin d’être résolu. Il manque donc encore ce point de départ indispensable pour établir la méthode.

Du reste nous sommes loin d’avoir épuisé, dans ce qui précède, toutes les raisons qui doivent faire croire à l’impossibilité de créer une méthode d’invention et de découverte. Il y a, en effet, dans la moindre invention,

* Bacon, Nov. erg. , liv. l, aph. CIX. 2 Jouil‘roy. Préface à la trad. des œuvres mmpl. de Tri. Rem.

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