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Une sage modération eût fait d’Alexandre l’allié le plus fidèle de la France; et l’Angleterre fût peut-être devenue victime des entraves mises au commerce, si l’orgueil n'eût perdu le possible en voulant l’impossible. La chute de Napoléon était au-dessus de toutes les puissances de l’Europe : lui-même devait la préparer et l’accomplir.

On ne peut guère parler de cet homme, sans se demander presqu’involontairement par quels moyens il s’est élevé à cette hauteur; comment il put exécuter ce que de grands monarques, en même temps grands hommes, nés pour gouverner et avides de conquêtes, ne purent jamais exécuter. Cette question me paraît digne de réponse. Son élévation fut la source de nos maux, son abaissement fut celle de notre délivrance. La connaissance de cet homme n’appartient pas seulement à l’histoire de nos malheurs, elle appartient aussi à l‘histoire de notre Restauration.

Napoléon Buonaparte dut son élévation bien plus à son caractère qu'à ses talents. Pourtant, ce n’est pas sans de briltantes qualités, ce n’est pas porté seulement sur les épaules des autres, ou favorisé par une fortune aveugle, que l’on joue le rôle qu’il a joué. Iln'a peut-être pas une qualité extraordinaire où il n’ait été, aujourd’hui ou jadis, égalé et surpassé par d’autres; mais elles forment en lui un tout si parfait, si harmonique, si je ne craignais de profaner ce mot, qu’on en trouverait difficilement un semblable. Ses talents, son caractère et sa force indomptable de volonté, se donnèrent constamment la main, avec une netteté et une vigueur qui étaient uniques en lui. Qui possédait, comme lui, le don de commander à la volonté des autres, pour obtenir une obéissance illimitée? Qui entendait, comme lui, l‘art de faire concevoir de soi une haute opinion, d‘inspirer du courage et de la confiance en sa personne? Il reçut de la nature, cette réserve sévère, qui fait pré. sumer de soi bien plus qu’on ne peut accomplir, et qui semble inépuisable, tandis qu’elle n’est que riche en expédients. A une rudesse blessante, il savait donner une apparence qui faisait croire que personne ne méritait sa faveur. Il paraissait une divinité que l‘on devait se rendre propice à quelque prix que ce fût, et dont la disgrâce était la plus puissante malédiction. Il distribuait des bienfaits, comme s’ils provenaient non pas de son cœur, mais de son pouvoir illimité : de grands titres, des terres, dépouilles des vaincus, des trésors, des millions! mais point d’affection, point de familiarité qui eût pu éveiller une idée d’égalité. On rencontre parfois, dans la vie privée, des caractères farouches, tyranniques, que l‘on caresse et devant lesquels on tremble, parce que la rancune, la provocation et la brutalité ne les arrêtent point, tandis qu‘un regard de leur bon plaisir semble être un rayon du ciel. Tel était le caractère de Buonaparte sur le trône comme dans les camps. Ses plans avaient moins de grandeur que d’extravagance; mais ils brillaient et avaient quelque chose de surnaturel. Personne ne savait exécuter ce qu’il exécutait, parce qu’il avait su concentrer en un seul point les trois plus puissants mobiles de la volonté et des actions humaines : la crainte, la cupidité et la vanité. Et ceci même ne suffisait pas pour faire naître cette influence toute puissante. terrible, qui caractérisa son règne. Expéditif, actif, hardi et passionné, tout ce qu'il dit en fit en public était propre à enflammer l’enthousiasme, et cet enthousiasme se transmettait, comme un choc électrique, jusqu’à la limite extrême qui était en contact avec lui. C’est ainsi qu‘une armée entière, du premier général jusqu‘au dernier soldat, n'avait d’autre volonté que la sienne. Et quelle armée! la fleur de la jeunesse d’une nation vaillante, élevée au milieu des dangers, endurcie dans les combats, accoutumée à vaincre ; des soldats avides de butin et de décorations, des généraux enrichis des dépouilles de l‘Europe, rendus insatiables par une convoitise qu’il tenait constamment en haleine ! Avec des masses pareilles, mues par une volonté unique, il écrasait tout!

Un seul trait manque à notre esquisse. — Les obstacles de la morale ne l’arrêtèrent jamais : la pitié n‘entre point dans sa poitrine d’airain; il ne lui coûta rien de traverser des flots de sang humain pour atteindre son but. Les lois de l‘honneur et de la loyauté, il les croyait faites pour tous, excepté pourlui ; il en exigeait, des autres, l’acoomplissementavec plus de rigueur, à mesure qu’il les foulait lui-même plus efi'rontément aux pieds. Il eut recours au mensonge et a l’hypocrisie, quelquefois par un sentiment de faiblesse, mais ordinairement par pompe et par vanité , ou par l’instinct d’un naturel perfide. Il promit aux nations la prospérité, en même temps qu’il donnait l’ordre d‘étouffer leur bien-être, et, tandis qu’il les plongeait dans le deuil et le désespoir, il voulait être publiquement loué comme leur bienfaiteur.

Tel fut cet homme par qui la France, encore étourdie par des rêves et des chants de liberté, fut enchaînée, avec les mots d’ordre et de liberté, dans l’esclavage le plus honteux; cet homme qui, s’élevant de pouvoir en pouvoir, ne savait plus quels noms, quels titres faire inventer pour sa domination, et qui commandait à une armée qui n’eut peut-être jamais d‘égale par le nombre, l’équipement, la tactique et la confiance en elle-même. Et dans l’espace de deux ans, cette redoutable monarchie du monde fut anéantie! Le tyran, étourdi par la flat— terie , s’imagina être ce qu’il paraissait. C’était un formidable météore, et il croyait être un soleil qui pouvait réchauffer ou brûler a son gré telle ou telle partie de la terre. Une entreprise sans but raisonnable, dans laquelle n’étaient calculées ni les chances, ni les suites , devait consolider sa toute—puissance, et cette entreprise trahit sa faiblesse. De ses légions invincibles , décimées par le froid et par la faim , il ne resta plus que l’ombre de ce qu’elles avaient été. Et le héros de l’Europe revint dans sa capitale comme un fugitif, a peine reconnu aux portes de son palais! »

Qui ne se rappelle , en lisant cette page, le sort de l’empire d’Alexandre? qui ne se souvient du tableau qu‘en a tracé Bossuet? Le récit de Van der Palm ne làisse—t-il pas une impression tout aussi vive, tout aussi émouvante? ‘

CHARLES STALLAER'I‘.

DE

L’INFLUENCE EXERCÊE PAR GHABLES-QUINT

SUR LE DÉVELOPPEMENT DE LA CIVILISATION.

Parler de Charles-Quint est devenu une mode, une espèce d’engouement littéraire qui pourrait bien avoir pour résultat de faire réserver peu de faveur à ceux qui choisissent encore un semblable sujet. Que dire en effet du grand empereur, qui n’ait été dit et redità satiété? Quel recoin de son esprit et de son caractère n’a pas été exploré? quels actes de sa vie si longue et si remplie, n’ont pas été analysés, discutés et commentés? Il a fait le sujet de maint ouvrage; depuis dix ans il occupe l’Europe comme aux jours de sa gloire, et règne du fond de son tombeau , comme s’il tenait encore dans sa main la boule d’or de l’Empire. Après les remarquables travaux de MM. Pichot, Mignet et Michelet, en France, le livre de l’anglais Prescott et les publications de M. Gachard, c’est montrer une confiance aveugle, ou tout au moins faire preuve de témérité, que de choisir un semblable terrain.

Et cependant nous croyons qu’un point est resté

R T.

inaperçu. La plupart des historiens que nous venons de citer, ont représenté Charles—Quint en présence d’intérêts locaux, ou se sont bornés a quelques événements, à quelques particularités de sa vie. M. Gachard , par exemple, nous l’a montré gourmand et sachant parfaitement, après avoir géré le monde, s’occuper, au cou— vent de Yuste, des soins de sa cuisine. D'autres l’ont doué de vertus ou de vices qu’il n’eut jamais, et l’ont affublé d’une grandeur factice, moins imposante , à coup sûr, que celle qu’il tenait de la nature. Mais nul ne l’a fait entrevoir planant sur l’Europe , rognant les ailes à la civilisation et réussissant assez bien pour que le progrès social fût retardé de deux siècles. Tous ont peu ou point compris que le règne de cet être hybride, vaste résumé d’un âge qui finit et d’un autre qui commence, sert de transition entre deux époques parfaitement distinctes; que, fermant la porte au moyen âge, et con— tisquant à son profit les libertés et les progrès que les peuples avaient conquis, il a soumis ces peuples a un régime nouveau , qui puisa sa force dans l’union intime du despotisme civil et de la théocratie.

C’est à ce point de vue que j’ai été tenté d’examiner le règne de Charles-Quint.

Après avoir décrit ce que l’on entend par civilisation , quels sont les principes constitutifs et les caractères qui la distinguent de tout autre état social, je voudrais montrer que l’organisation du moyen âge, basée sur des données certaines, renfermait tout l’avenir des peuples et que ce fut d’elle que jaillit le grand mouvement de la réforme religieuse. Je dirai ensuite avec quelle admirable constance, quelle patience de diplomate, Charles—Quint a suivi la marche des événements, sachant dissimuler, sous une parfaite candeur, ses plans d’asservissement, lorsque les circonstances ne favorisaient

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