Images de page
PDF

qu’une probabilité plus ou moins forte 1. Parler ainsi, c’est nier la science. Le physicien obtient la même certitude que le mathématicien, et cette certitude a le même fondement, à la condition, toutefois, qu’il n’admette que ce que l’observation et l’expérience démontrent, et qu’il ne prétende pas, par conséquent, connaître soit la cause soit la fin des phénomènes, ni pénétrer l’essence ou la nature des choses. Les mathématiques ont perdu le privilège exclusif de la certitude dont elles se targuaient , le jour où les sciences physiques se sont renfermées dans leur véritable objet, le jour où les perfectionnements obtenus dans l’art de l’observation et de l’expérience ont permis de fixer et de réaliser toutes les conditions d’une observation ou d‘une expérience concluante. Depuis lors, les progrès des sciences d’observation et d’expérience n’ont pas été moins rapides, moins éclatants que ceux des sciences mathématiques, et aujourd’hui elles n’ont certes plus rien à envier à ces dernières.

Avant d’en finir avec Bacon et la méthode expérimen— tale, il nous reste un dernier point à examiner.

Il est incontestable que le xvne siècle a été pour les sciences comme pour les lettres, une époque de rénovation. Or, beaucoup de savants et de philosophes surtout, qui croient a la valeur de la méthode de Bacon, signalent comme preuve principale de cette valeur, précisément ce magnifique mouvement intellectuel du xvn° siècle qu’ils n’hésitent pas à attribuer à l’influence décisive de la méthode baconienne : ils proclament donc Bacon le véritable fondateur de la science moderne. Le dernier éditeur des œuvres de Bacon en France, va même jusqu’à comparer celui—ci à Papin et 51 Watt, les immortels inventeurs de l’application de la vapeur. « Et ce qui prouve bien, dit-il, que Bacon, comme Papin et Watt, est inventeur, c'est quetout dans la science a été renouvelé à dater de son livre , comme la découverte de la machine à vapeur 3 tout renouvelé dans le monde industriel 1. » Jamais on n’a fait un abus plus singulier du fameux argument : post hoc, ergù propter hue.

l Fragments des leçons de Boyer-Collant, dans le tome IV des œuvres complètes de Reid.

Pour montrer combien cette opinion est erronée, il suf’fit de l’examen, même le plus superficiel, de l’état des sciences à l’époque de l’apparition du livre de Bacon.

Le Novum organum parut en 4620. Or, à cette époque la grande évolution scientifique qui suivit la réformation était en grande partie accomplie; toutes les sciences d’observation et d’expérience avaient, dès le milieu du xvre siècle, pris un développement et un essor jusquelà inou‘is.

Fallope et Eustache et surtout notre compatriote André Vésale avaient, par l’observation directe du corps humain, fondé l’anatomie moderne 2.

Fabricius d’Aquapendente avait créé l‘anatomie comparée 5.

La botanique et la zoologie entre les mains de Césalpin et de Conrad Gessner, avaient trouvé leur véritable voie 4.

Bernard Palissy avait jeté les premières bases de la géologie 5.

4 OEuvrcs de Bacon par Riaux, 1852, Introd., p. 42.

2 Cuvier, Hisl. des se. nat., mm. II, p. 20 et suiv. et p. 528. 5 Ibid., p. 45 et suiv. et p. 529.

‘ Ibid., p. 83—91; p. 192 et suiv. et p. 530.

-'5 Ibid., p. 231 et suiv. et p. 530.

[graphic]

Les fondements de la physiologie expérimentale venaient d'être posés par Harvey qui avait démontré la double circulation du sang par d’ingénieuses expériences 1. Galilée et Simon Stévin 9 de Bruges, avaient créé la physique expérimentale et la mécanique.

Copernic avait reproduit, en l'étayant de preuves nouvelles, le véritable système du monde, et les grands travaux de Tycho-Brahé et de Kepler venaient de compléter les éléments nécessaires à la démonstration de ce système.

La chimie avait suivi le mouvement général et venait d'entrer dans une voie nouvelle par les nombreuses et belles expériences, notamment de Libavius et de notre compatriote Van Helmont 5. Des jardins botaniques destinés à l’enseignement public avaient été fondés à Pise, à Padoue, à Florence, à Bologne, a Bome, a Leyde, à Leipzig, à Montpellier, etc., etc., dans le courant du xvre siècle 4.

La première académie avait été établie à [toma en 1603. Ses fondateurs lui avaient donné le nom parfaitement significatif de Académie des Lynce’es. Ce nom vient, dit Cuvier, de ce que l’objet de ses membres était d’observer par eux-mêmes la nature sous toutes ses faces. Ils avaient pris pour emblème le Lynx, qui, selon les anciennes opinions, est, de tous les animaux, celui qui voit le mieux 5.

Etc., etc.

On le voit donc : à l’époque où parut le livre de Bacon, l’impulsion était partout donnée et les sciences d’observation et d’expérience étaient entrées dans la phase définitive où elles ont fait depuis de si étonnants progrès. Les anatomistes, les physiologistes, les physiciens, les naturalistes, les astronomes, les chimistes, tous à l’envi les uns des autres observaient, expérimentaient, torturaient la nature pour lui arracher ses secrets. Que l'on supprime par la pensée la méthode de Bacon: croit-on qu’il en serait résulté un instant de retard dans la marche du progrès scientifique; croit—on qu’il y aurait aujourd’hui une seule vérité de moins dans le monde; croit—on que toutes ces admirables découvertes qui sont venues depuis l'apparition de cette méthode n’auraient pas eu lieu? Pour nous, nous croyons que le livre de Bacon n’est pour rien dans le mouvement scientifique moderne; nous croyons que ce livre n’est lui-même qu’une conséquence, qu’un effet de ce mouvement loin d‘en être la cause. D’ailleurs, nous ne pouvons pas admettre qu’il soit jamais au pouvoir d’un homme, quel que soit son génie, de lancer l‘humanité dans une voie où elle ne s’est pas elle-même librement, spontanément engagée. Un homme supérieur, en se mettant “dans le courant des idées de son siècle, peut parvenir à le dominer, la le guider même, mais il ne peut pas le faire naître; il ne lui est pas donné de dire à ses semblables: vous irez là! Or, Bacon, qui n’a fait aucune découverte scientifique, n’a pas même suivi, ni guidé, par conséquent, le mouvement scientifique de son époque. Mais ce qu’il a fait, c'est d’apprécier, c’est de juger ce mouvement en philosophe et en homme d’État, avec une sûreté de coup d'œil, avec une hauteur de vue et une sagacité‘admirables. Bacon a vu dans le mouvement qui s’opérait autour de lui, le réveil et l’af— franchissement des intelligences; il a compris tous les bienfaits que ce mouvement apporterait tôt ou tard à l’humanité, et chacune des pages de ses œuvres porte l’empreinte de cette consolante croyance. Bacon était un penseur, non un savant : génie plein de fougue, imagination poétique et ardente, il manquait de cette « patiente attention» dont parle Newton 1, et qui est indispensable au savant qui veut approfondir une idée et la soumettre aux longues et laborieuses épreuves de l’observation ou de l’expérience.

l Cuvier, ibid., p. 51, 52.

î Steichen, Mémoire sur la vie et les travauæ de S. Stevin. 5 Cuvier. Hist. des se. nat., t. II, p. 262 et suiv.

‘ Ibid., p. 487 et suiv. 5 Ibid., p. 306.

Après cela, le philosophe qui a assigné à la phi— losophie la noble mission, « de travailler à adoucir les misères de la condition humaine 2; » qui a osé entreprendre de relever la dignité des lettres et des sciences et écrire ces fières paroles qu’il adresse, dit-il, aux théologiens, aux politiques et aux lettrés euxmêmes : « J’ai résolu de commencer par délivrer les lettres de l’opprobre et du mépris dont l’ignorance s’efforce de les couvrir 3»; ce philosophe aura toujours les sympathies et la vénération des esprits élevés.

I.-B. ANNOOT.

l a Si j'ai rendu quelque service au public, je ne le dois qu'à mon zèle et à ma patiente attention. » Newton, lettre au docteur Beutley, citée par Dugaldôtewart.

’ Dign. et accr. des se. Liv. 11, ch. I].

3 Ibid. Liv. l.

« PrécédentContinuer »