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a perdu la vue il y a quelques années; ce malheur n’a point refroidi son zèle et ne l’a pas empêché de pour— suivre ses beaux travaux de physique et de faire encore de remarquables découvertes. Des aides font pour lui, et sur les indications qu’il leur donne, les observations et les expériences nécessaires pour contrôler les conceptions de son esprit.

Cet exemple n’est pas le seul de ce genre que nous ofire l’histoire des sciences.

Un des naturalistes les plus distingués du dernier siècle, Fr_. Huber, était devenu entièrement aveugle; les observations et les expériences qu’il indiqua malgré son état de cécité, amenèrent plusieurs découvertes sur les mœurs des abeilles, sur quelques -uns de leurs organes les plus délicats, et sur les fonctions de ces organes 1.

Le physicien Sauveur avait l’ouïe fort dure; il n’en créa pas moins une nouvelle branche des sciences physico- mathématiques qu’on désigne sous le nom d’acoustique musicale, création, dit Prony, qu’il est assez singulier de devoir à un sourd. Il était obligé dans ses expériences, dit le même savant, de se faire seconder par des musiciens très-exercés à apprécier les intervalles et les accords 2. '

Rien ne prouve mieux que ces exemples que, bien souvent, les inventions et les découvertes sont le résultat d’une opération purement intellectuelle, indépen— dante de l’observation et de l’expérience scientifiques, antérieure à l’une et à l’autre, et à laquelle celles-ci sont subordonnées.

Revenons à Bacon.

t Drapicz. Dict. class. des se. nnt., art. Abeille. ‘2 Biog. univ. de Michaud, art. Sauveur.

Bacon n’ayant pas aperçu ce travail intellectuel qui précède l’observation et l’expérience dans les inventions et les découvertes scientifiques, on conçoit le dédain qu’il affecte pour les longues méditations, pour les lentes élaborations de la pensée; on conçoit le peu de cas qu’il fait de cette méthode qui consiste, comme il dit, « dans une attention soutenue, une perpétuelle sollicitude . un exercice sans relâche par rapport à une même chose, méthode dontles brutes mêmes sont capables et qu’elles emploient fréquemment 1. »

Il est bien clair aussi que l’entendement étant dirigé par l’observation et par l'expérience au lieu de les diriger lui-même, et son rôle devenant ainsi entièrement passif, Bacon n’aura pas songé à mettre ses procédés d‘invention et de découverte en harmonie avec la nature de 1’105 facultés ; et, en effet, il établit sa méthode sans se préoccuper le moins du monde des facultés de l’intelligence ni des opérations de l’esprit, sans tenir aucun compte des données premières de la raison.

Ces considérations sufiisent déjà pour nous faire entrevoir l’impossibilité d’appliquer cette méthode dans la pratique; c’est, en effet, une machine dans laquelle le moteur a été oublié; c’est un rouage isolé, sans communication ni directe ni indirecte avec la puissance qui doit le faire mouvoir.

Maintenant, admettons avec Bacon que rien ne précède l’observation et l’expérience et que, par consé-. quant, l‘observation et l’expérience réglementées puis- ' sent constituer une méthode : que faudra-t-il pour l’étahlir? Il faudra, d’abord, ainsi que nous l’avons montré d’une manière générale dans le 5 le', il faudra préciser, pour tous les cas, le but de l’observation et de

‘ Bacon. De la dignité et de l’accroisa. des sciences Liv. V, ch. I].

n r. ' 3.

l’expérience, afin de pouvoir adapter les moyens à ce but; il faudra ensuite faire connaître ces moyens euxmêmes. Or, Bacon n’a rien fait et ne pouvait rien faire de tout cela. Le but de nos recherches varie à l’infini, comme nous l’avons démontré plus haut (5 I"), et, bien loin de pouvoir donner quelque indication même générale sur ce point, Bacon n’avait pas seulement une notion claire de la science.

« Créer une nature nouvelle dans un corps donné, ou bien produire des natures nouvelles et les y introduire, tel est le résultat et le but de la science humaine 1 » dit Bacon. Et quant au but de la science elle-même, il le définit de cette manière :

« Quant à la découverte de la forme de la nature donnée, de sa vraie différence, de sa nature naturante, ou enfin de sa source d’émanation (car nous ne trouvons sous notre main que ces termes-là qui indiquent à peu près ce que nous avons en vue) ; cette découverte, disje, est l’oeuvre propre et le but de la science humaine? »

Quand on sait si peu où il faut arriver, il est bien évident qu’on ne peut indiquer la route à suivre. Au sur—1 plus, voyons un instant Bacon à l’œuvre. Voici, par exemple, le précepte qu’il prescrit pour introduire une nouvelle nature, une nouvelle propriété dans un corps donné _:

« Il faut trouver une autre nature qui soit conversible avec la nature donnée, et qui cependant soit la limi‘ tation d’une nature plus connue qui doit être son véritable genre 5. :n /

Personne n’est parvenu encore à comprendre ce que cela veut dire; et les autres préceptes de Bacon ne sont pas moins incompréhensibles.

4 Nov. erg. Liv. Il, aph. I. 2 Ibid. ? Ibid., aph. IV.

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Bacon pour donner un exemple de l’application de ses préceptes, se propose de chercher la forme, la nature de la chaleur. Il cite d'abord une infinité de faits qui témoignent, à la vérité, de sa grande sagacité et de sa vaste érudition; il enregistre ces faits dans ce qu’il appelle. ses tables de comparution; puis, en vertu d’une « première permission accordée à l’entendement, » il fait, comme il dit, sa première vendange sur la forme de la chaleur et il arrive à ceci :

« La chaleur est un mouvementpxpansif réprimé en partie, et dont l’effort a lieu dans les petites parties; mais avec ces modifications : 10 que ce mouvement du centre à la circonférence est accompagné d'un mouvement de bas en haut ; 2° que cet effort, dans les parties, n’est ni faible ni lent, mais au contraire fort vif et un peu impétueux 1. »

A présent, si vous voulez apprendre à produire à volonté de la chaleur dans un corps, Bacon vous donnera la recette suivante :

« Voici l’indication du procédé: si vous'pouvez exciter dans tel corps naturel que ce soit un mouvement d’expansion, et, ce mouvement, le réprimer, le répercuter de manière que la dilatation ne procède pas également, et qu’elle obtienne son effet en partie et en partie le manque, à coup sûr vous engendrerez la chaleur 2. »

Si les fruits et les œuvres sont comme les garants et les cautions de la vérité des théories, ainsi que Bacon l’a dit lui-même, ces résultats donnent suffisamment la mesure de la valeur des théories de Bacon sur la méthode.

‘ Nov. org., aph. XX. ’ Ibid.

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Reste à savoir encore comment il faut procéder aux observations et aux expériences; de quelle manière il faut les faire; quels sont leurs procédés intimes. A cet égard voici tout ce que Bacon nous apprend :

« Les principaux procédés de la méthode expérimentale sont les suivants : variation de l’expérience, prolongation de l’expérience, translation de l’expérience, renversement de l’expérience, compulsion de l’expérience, application de l’expérience, copulation de l’ex— périence, enfin hasards de l’expérience 4. »

Bacon cherche vainement à éclaircir par quelques exemples ces étranges énigmes.

V

Lorsque l’observation et l’expérience ont recueilli les faits ; lorsque ces faits, pour donner secours à la mémoire, ont été classés dans les tables, il s’agit alors, dans la méthode de Bacon, de s’élever aux causes de ces faits, ou d’en déduire les principes de la science. C'est ici, selon Bacon, que commence, à proprement parler, le rôle de la raison. Mais par quel procédé la raison, en partant des données de l’observation et de l’expérience, s’élèvera-t-elleà la vérité? Bacon répond : par l’induction, c’est-à-dire par ce procédé qui consiste à remonter des faits individuels aux principes généraux.

Ici Bacon suit à la lettre les idées d’Aristote, malgré le dédain qu’il ne cesse de manifester pour ces mêmes idées, et ses violentes critiques des doctrines de ce philosophe. Toutefois, il y a une grande différence entre

l Dignité et accr. des 80., Liv. V, ch. Il.

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