Images de page
PDF

ou conventionnels, sans artifice et sans arbitraire.

Les peintures de Mme O’Connell sont le produit d’un art spécial, d’une manière tout individuelle, qu’il est fort difficile d’apprécier convenablement à leur juste valeur. Nous concevons parfaitement que l’on ait de la sympathie pour ce large coup de pinceau, pour ce style qui semble parfois un pastiche des grands maîtres, et qui brave les exigences du goût moderne jusque dans le portrait, cette réalité toute banale, ce positivisme de notre art. D’ailleurs , il n’y a, croyons-nous, dans le talent de Mme O’Connell ni parti pris ni manie de se distinguer du vulgaire, mais une vive spontanéité qui échappe à l’analyse. La Faunesse et le portrait de femme placé en regard de ce tableau témoignent en outre d’un certain progrès, et le dessin en est surtout moins lâché que celui des toiles précédentes de la même artiste.

Il peut y avoir un grand mérite à bien faire ce qu’on nomme une étude, et la Tête de moine de M. Dell’Acqua est là pour le prouver : mais M. Dell’Acqua exposait en outre une œuvre complète et achevée, où il se montrait réellement artiste. M. Portaels s’est contenté de se montrer excellent peintre : il nous a donné quatre étu— des de femmes, adorables de fraîcheur, de grâce, de goût, et empreintes de différents caractères qu’il a rendus avec un égal talent. Rien de mieux sans doute, et le public n’aurait pas le droit d’exiger davantage, s’il n’y avait pas si longtemps que l’auteur de la Sécheresse en Judée nous fait attendre une nouvelle composition digne de sa réputation, digne de lui.

En abordant les tableaux de genre, nous devons, avant tout, nous occuper spécialement de M. Lies qui vient de se placer au premier rang parmi les peintres de cette catégorie. Il est seulement malheureux, quand on s’appelle Lies, d’être l’élève de M. Leys, et d’imiter son maître aussi exactement en tous points. Si nous avions un conseil à donner à M. Lies, ce seraitcelui de quitter Anvers pour une couple d’années, afin de pouvoir retrouver, de pouvoir reconquérir en quelque sorte sa propre originalité. Ces réserves faites, nous félicite rons sincèrement l’auteur, d’abord de l’heureux choix de son sujet : L’ennemi approche! ensuite, et surtout, de l’expression qu’il a su donner à tous ses personnages : il y a telle figure, celle de la jeune fille, par exemple, celle du jeune noble, ou celle du paysan placé à la gauche de celui-ci, qui vaut à elle seule tout un tableau. Peut-être même l’intérêt se partage-HI un peu trop et l’unité de la composition fait-elle défaut : nonseulement tous les groupes du premier plan attirent également l’attention, mais il y a, dans le lointain, une seconde scène, indépendante de la première et non moins émouvante. C’est là, on le conçoit, un défaut qu’il n’est pas donné à tout le monde de s’entendre re— procher, et qui ne provient, bien certainement, que d’une trop grande abondance de verve et d’idées, d’une trop grande richesse d’imagination.

Si la peinture historique est pauvre, la peinture de genre, au contraire, est des plus riches en toiles de mérite , et nous n’avons à cet égard que l’embarras du choix. Mais pourquoi les Belges ne brillent-ils pas davantage dans le groupe des peintres de genre? pourquoi sont-ce des Allemands, des Hollandais, des Français qui accaparent presque toute l’attention du public? Il importerait de l’expliquer, dans l’intérêt même de nos artistes, si cette explication était encore nécessaire, si elle n’avait pas été fournie cent fois par tous les critiques, si l’on ne savait pas enfin suffisamment qu’il faut, de toute nécessité, une pensée ou un sentiment pour animer un tableau , pour constituer un sujet. Quelque talent que vous puissiez employer à peindre une femme qui lit une lettre, un homme qui se fait la barbe, une servante qui lave de la vaisselle; avec quelque exactitude que vous reproduisiez le costume, l’ameublement, tous les accessoires, vous n’aurez point fait une œuvre d’art dans le vrai sens de ce mot. Copiez, si vous voulez, des ustensiles de cuisine, des fromages, des courges, des lapins morts : cela sera franchement bête, et l’on saura du moins à quoi s’en tenir. Dans la peinture de genre, où doit se manifester la vie humaine, c’est un sujet que l’on exige, et un tableau sans sujet n‘a réellement pas sa raison d’être. Quelques badauds s’arrêtent encore devant le fini d’une étoffe ou l’éclat d’un chaudron de cuivre, mais le véritable public commence à passer indifférent devant ces puérilités. Il est bien temps d’y prendre garde. Les Allemands surtout ne vont pas tarder à vous déborder, et , s’ils n’ont pas la richesse de votre palette , si l’exécution laisse souvent à désirer, ils excellent à trouver de ces scènes intimes où brille la vérité d’expression.

Voyez les trois tableaux de M. Hubner: le Retour inattendu des fils au.foyer, la Visite au premier né et les filles jalouses. Cela n’est pas extrêmement bien peint sans doute : la couleur est opaque, et le dessin n’est pas toujours irréprochable; mais comme cela est palpitant d’émotion, comme cela attache! Voyez la Patience à l’épreuve et les Premiers pantalons de M. Kretzschmer : quel naturel! quel comique naïf et de bon aloi! Voyez la toute petite toile de M. Kindler, ce bijou vraiment inappréciable malgré son exiguité. Qu’y a-t-il là cependant? rien qu’une idée, mais une idée charmante. Un enfant de trois à quatre ans est endormi sur le seuil d’une cabane, et un petit chien blanc veille tout à côté d’un air grave, comme s’il comprenait l’impor

tance de sa mission : ce sont les Deux gardiens du logis.

Puis vient M. Boettcher, supérieur peut—être aux trois

peintres précédents. La fenaison offre des détails pleins

. d’intérêt , des types ravissants de jeunes filles , de mères et d’enfants , le tout inondé de soleil, mais déparé quelque peu par deux bœufs, que l’on croirait de choco— lat, placés tout au milieu de la toile. La vie champêtre aux bords du Rhin est une scène de famille, simple et touchante : un troupeau d’enfants s’est attelé à un char sur lequel est placée la mère tenant son plus jeune enfant dans ses bras. Il faut voir le parti que l’artiste a su tirer d’une semblable donnée. Nous laissons volontiers de côté les Enfants au ruisseau, qui sont loin d’avoir autant de mérite, mais nous appelons l’attention sur les Petits philosophes : deux bambins de cinq à six ans, paraissant causer ensemble avec un sérieux imperturbable, forment toute cette composition, digne néanmoins de faire pendant à celle de M. Kindler.

Il suffit de citer M. Roser, qui commence à se répéter un peu , et M. Grand dont les Jeunes fumeurs dénotent sinon un talent accompli, du moins du naturel et de l’originalité. M. Meyerheim nous a envoyé un petit chef-d’œuvre de sentiment intitulé : Femme et son enfant (des montagnes du Harz). Le travail de ce dernier tableau est des plus soignés, des plus délicats, et nous sommes loin de nous en plaindre; mais dans les tableaux de M. Meyer de Brême ce soin et cette délicatesse nous semblent déjà poussés un peu loin. Si M. Meyer de Brême ne se recommandait point par le sujet, des plus heureux dans les Caresses enfantines et le Conte de la grand’mère, etpresque dramatique dans les Inonde’s, nous n’hésiterions pas à condamner cette peinture de porce— laine. Un pas de plus dans cette voie , et nous arrivons à M. Dyckmans, notre compatriote, dont la minutie, dominant exclusivement toutes les véritables qualités, rend impossible la manifestation de l’idée d‘art.

Parmi les peintres de genre de la Hollande, M. Herman Tenkate a une réputation faite depuis longtemps, et il se distingue encore notablement au Salon de cette année par ses intérieurs conçus dans le goût de l’ancienne école flamande. Le jeu au cabaret paraîtrait une scène pleine de verve et admirablement groupée si ce tableau n’avait le malheur d’être un pastiche de maîtres trop connus en Belgique. M. Bles et M. Israëls nous plaisent davantage , l’un par son esprit, l’autre par son profond sentiment.

Les trois tableaux de M. Bles sont trois petites comédies , dont les personnages ont leur physionomie particulière tout en formant un ensemble des plus amusants. Le dessin et l’expression sont d’une grande finesse : la couleur seule n’est pas satisfaisante, et la lumière, qui n’est pas suffisamment méfiagée, produit une sorte de papillotage d’un effet désagréable. De ces trois tableaux, le meilleur est certainement le Poêle à gages du xvnr” siècle célébrant la fête du chat de la maison; le moins bon est intitulé : les Gaillards.

Le long du cimetière, par M. Israëls, est tout un drame. Un malheureux pêcheur, donnant la main à son fils âgé de dix à onze ans, et tenant sur les bras une petite fille de quatre à cinq ans, passe le soir à côté du cimetière où repose sa femme. En présence de cette douleur muette , on se sont le cœur serré. La critique aurait bien mauvaise grâce à remarquer que les dimensions de la toile sont trop vastes pour un tableau de genre. Dans Sympathie, du même auteur, une jeune fille, assise sur l’appui d’une fenêtre, tient les yeux fixés sur un jeune homme qui semble n’attendre qu’un mot pour lui offrir l’anneau qu’il tientà la main. Il y a

a. r. 21.

« PrécédentContinuer »